L'abbé Joann quitta la chambre du major Sinclair, plus maître de lui-même qu'il n'y était entré. Ce coup de foudre de l'exécution immédiate ne l'avait pas ébranlé. Dieu venait de lui inspirer un projet, et ce projet pouvait réussir. Jean ne savait rien de l'ordre arrivé à l'instant de Montréal, et c'était à Joann qu'incombait cette douloureuse tâche de le lui faire connaître. Eh bien, non! Il ne le lui apprendrait pas! Il lui cacherait que la terrible sentence devait recevoir son exécution dans deux heures! Il fallait que Jean n'en fût pas instruit pour la réalisation du projet de Joann! Évidemment, il n'y avait plus à compter sur une évasion préparée de longue main, ni sur une attaque du fort Frontenac. Le condamné ne pouvait échapper à la mort que par une fuite immédiate. Si, dans deux heures, il se trouvait encore dans sa cellule, il n'en sortirait que pour tomber sous les balles, en pleine nuit, au pied de la palissade. Le plan de l'abbé Joann était-il réalisable? Peut-être, si son frère acceptait de s'y confirmer. En tout cas, c'était le seul moyen auquel il fût possible de recourir en ces circonstances. Mais, on le répète, il importait que Jean ignorât que le major Sinclair venait de recevoir l'ordre de procéder à l'exécution. L'abbé Joann, guidé par le sergent, redescendit l'escalier. La cellule du prisonnier occupait un angle au rez-de-chaussée du blockhaus, à l'extrémité d'un couloir qui longeait la cour intérieure. Le sergent, éclairant cet obscur boyau avec son fanal, arriva devant une porte basse, fermée extérieurement par deux verrous. Au moment où le sergent allait l'ouvrir, il s'approcha du jeune prêtre et lui dit à voix basse: "Lorsque vous quitterez le prisonnier, vous savez que j'ai pour consigne de vous reconduire hors de l'enceinte? - Je le sais, répondit l'abbé Joann. Attendez dans ce couloir, et je vous préviendrai." La porte de la cellule fut ouverte. À l'intérieur, au milieu d'une profonde obscurité, couché sur une sorte de lit de camp, Jean dormait. Il ne se réveilla pas au bruit que fit le sergent. Celui-ci allait le toucher à l'épaule, lorsque, d'un geste, l'abbé Joann le pria de n'en rien faire. Le sergent posa le fanal sur une petite table, sortit, et referma doucement la porte. Les deux frères étaient seuls, l'un dormant, l'autre priant, agenouillé. Alors Joann se releva, il regarda une dernière fois cet autre lui-même, auquel le crime de leur père avait fait comme à lui une vie si misérable! Puis, il murmura ces mots: "Mon Dieu, venez-moi en aide!" Le temps lui était trop sévèrement mesuré pour qu'il pût en perdre, ne fût-ce que quelques minutes. Il posa sa main sur l'épaule de Jean. Jean se réveilla, ouvrit les yeux, se redressa, reconnut son frère et s'écria: "Toi, Joann!... - Plus bas... Jean... Parle plus bas! répondit Joann. On peut nous entendre!" Et, de la main, il lui fit signe que la porte était gardée extérieurement. Les pas du sergent s'éloignaient et se rapprochaient tour à tour le long du couloir. Jean, à demi habillé sous une couverture grossière, qui ne le protégeait que bien imparfaitement contre le froid de la cellule, se leva sans bruit. Les deux frères s'embrassèrent longuement. Puis, Jean dit: "Notre mère?... - Elle n'est plus à Maison-Close! - Elle n'y est plus?... - Non! - Et M. de Vaudreuil et sa fille, auxquels notre maison avait donné asile?... - La maison était vide, lorsque je suis retourné dernièrement à Saint-Charles! - Quand?... - Il y a sept jours! - Et depuis, tu n'as rien su de notre mère, de nos amis? - Rien!" Que s'était-il donc passé? Une nouvelle perquisition avait-elle amené l'arrestation de Bridget, de M. et Mlle de Vaudreuil? Ou bien, ne voulant pas que son père restât un jour de plus sous le toit de la famille Morgaz, Clary l'avait-elle entraîné, si faible qu'il fût, malgré tant de dangers qui le menaçaient? Et Bridget, elle aussi, s'était-elle enfuie de Saint-Charles, où la honte de son nom était devenue publique? Tout cela traversa comme un éclair dans l'esprit de Jean, et il allait apprendre à l'abbé Joann les événements qui avaient marqué sa dernière visite à Maison-Close, lorsque celui-ci, se penchant à son oreille, lui dit: "Écoute-moi, Jean. Ce n'est pas un frère qui est ici, près de toi, c'est un prêtre qui vient remplir sa mission auprès d'un condamné. C'est à ce titre que le commandant du fort m'a permis de pénétrer dans ta cellule. Nous n'avons pas un moment à perdre!... Tu vas fuir à l'instant! - À l'instant, Joann?... Et comment? - En prenant mes habits, en sortant sous mon costume de prêtre. Il y a assez de ressemblance entre nous pour que personne ne puisse s'apercevoir de la substitution. D'ailleurs, il fait nuit, et c'est à peine si tu seras éclairé par la lumière d'un fanal en traversant le couloir et la cour intérieure. Lorsque nous aurons changé de vêtements, je me tiendrai au fond de la cellule, et j'appellerai. Le sergent viendra ouvrir, comme cela est convenu. Il a ordre de me reconduire à la poterne... C'est toi qu'il reconduira... - Frère, répondit Jean, en prenant la main de Joann, as-tu pu croire que je consentirais à ce sacrifice? - Il le faut, Jean! Ta présence est plus que jamais nécessaire au milieu des patriotes! - Joann, n'ont-ils donc pas désespéré de la cause nationale après leur défaite? - Non! Ils sont réunis au Niagara, dans l'île Navy, prêts à recommencer la lutte. - Qu'ils le fassent sans moi, frère! Le succès de notre cause ne tient pas à un homme!... Je ne te laisserai pas risquer ta vie pour me sauver... - Et n'est-ce pas mon devoir, Jean?... Tu sais quel est notre but? A-t-il été atteint?... Non!... Nous n'avons même pas su mourir pour réparer le mal..." Les paroles de Joann remuaient profondément Jean; mais il ne se rendait pas. ... |