"Ma mère, dit Jean, après avoir déposé le blessé sur le lit que son frère ou lui occupaient, lorsqu'ils venaient passer la nuit à Maison-Close, ma mère, il y va de la vie de cet homme, si les soins lui manquent! - Je le soignerai, Jean! - Il y va de ta vie, ma mère, si les soldats de Witherall le découvrent chez toi! - Ma vie!... Est-ce que ma vie compte, mon fils?" répondit Bridget. Jean ne voulut pas lui apprendre que son hôte était M. de Vaudreuil, une des victimes de Simon Morgaz. C'eût été lui rappeler d'infamants souvenirs. Mieux valait que Bridget ne le sût pas. L'homme auquel elle donnait asile était un patriote. Cela suffisait pour qu'il eût droit à son dévouement. Tout d'abord, Bridget et Jean étaient retournés près de la porte. Ils écoutaient. Si de lointaines clameurs retentissaient encore du côté de l'église, le calme régnait sur la grande route. Les derniers reflets des incendies allumés dans le haut quartier de la bourgade commençaient à s'éteindre peu à peu, et aussi les cris des royaux. Ils avaient fini de brûler, de piller et de massacrer. En somme, une vingtaine d'habitations avaient été réduites en cendres. Maison-Close était de celles qui avaient échappé à la destruction. Mais Bridget et Jean ne pouvaient-ils tout craindre des vainqueurs, lorsque le soleil viendrait éclairer les ruines de Saint-Charles. D'ailleurs, ils éprouvèrent plus d'une alerte pendant cette soirée. D'heure en heure, des rondes de soldats et de volontaires passaient devant Maison-Close, surveillant les abords de la bourgade au tournant de la grande route. Elles s'arrêtaient parfois. Est-ce donc que des perquisitions eussent été ordonnées, que des agents de la police fussent sur le point de frapper à la porte, en sommant de l'ouvrir? Et, alors, ce n'était pas pour lui que tremblait Jean-Sans-Nom, c'était pour M. de Vaudreuil, pour ce moribond qui eût été achevé dans la maison de sa mère!... Ces craintes ne devaient pas se réaliser - pendant cette nuit du moins. Bridget et son fils s'étaient placés au chevet du blessé. Tout ce qu'ils avaient pu faire pour lui, ils l'avaient fait. Mais il aurait fallu des remèdes, et comment s'en procurer? Il aurait fallu un médecin, et où en trouver un auquel il eût été prudent de confier, avec la vie d'un patriote, les secrets de Maison-Close? La poitrine de M. de Vaudreuil, mise à nu, fut examinée. Une plaie profonde, produite par le coup de sabre, s'étendait obliquement sur la partie gauche du torse. Il semblait bien que cette plaie ne devait pas être assez profonde pour qu'un organe vital eût été atteint. Et pourtant le blessé respirait si faiblement, il avait perdu une telle quantité de sang, qu'il pouvait mourir dans une syncope. Ayant d'abord lavé la blessure à l'eau froide, Bridget en rapprocha les lèvres et la recouvrit de compresses. M. de Vaudreuil se ranimerait-il sous l'influence des pansements réitérés que lui ferait Bridget, et du repos dont il était assuré à Maison-Close, si les soldats de Witherall quittaient la bourgade? Jean et sa mère n'osaient l'espérer. Deux heures après son arrivée, bien qu'il n'eût pas encore ouvert les yeux, M. de Vaudreuil laissa échapper quelques paroles. Évidemment il ne se rattachait plus à la vie que par le souvenir de sa fille. Il l'appelait, - peut-être pour réclamer ses soins, peut-être aussi parce qu'il songeait aux périls qui la menaçaient maintenant à Saint-Denis... Bridget, lui tenant la main, l'écoutait. Jean, debout, cherchait à empêcher sa blessure de se rouvrir dans quelque brusque mouvement. Lui aussi, il essayait de saisir ses paroles, entrecoupées de soupirs. M. de Vaudreuil allait-il dire ce que Bridget ne devait pas entendre?... Et alors un nom fut prononcé au milieu de ces phrases incohérentes. C'était le nom de Clary. "Ce malheureux a donc une fille? murmura Bridget, en regardant son fils. - Sans doute... ma mère! - Et il la demande!... Il ne veut pas mourir sans l'avoir revue!... Si sa fille était près de lui, il serait plus tranquille!... Où est-elle en ce moment?... Ne pourrais-je essayer de la retrouver... de l'amener ici... en secret? - Elle!... s'écria Jean. - Oui!... Sa place est près de son père qui l'appelle et qui se meurt?" À cet instant, dans un accès de délire, le blessé voulu se redresser sur son lit. Puis, de sa bouche haletante s'échappèrent ces mots, qui ne disaient que trop ses angoisses: "Clary... seule... là-bas... à Saint-Denis!" Bridget se releva. "Saint-Denis?... dit-elle... C'est là qu'il a laissé sa fille?... Entends-tu, Jean? - Les royaux!... à Saint-Denis!... reprit le blessé. Elle ne pourra leur échapper!... Les misérables se vengeront sur Clary de Vaudreuil... - Clary de Vaudreuil?" répéta Bridget. Puis, baissant la tête, elle ajouta: "M. de Vaudreuil... ici! - Oui! M. de Vaudreuil, répondit Jean, et, puisqu'il est à Maison-Close, il faut que sa fille y vienne! - Clary de Vaudreuil chez moi", murmura Bridget. Immobile, près du lit où gisait M. de Vaudreuil, elle regardait ce patriote dont le sang coulait pour la cause de l'indépendance, celui qui, douze ans avant, avait failli payer de sa tête la trahison de Simon Morgaz. S'il apprenait quelle maison lui avait donné asile, quelles mains l'avaient disputé à la mort, l'horreur ne l'emporterait-elle pas, et, dût-il se traîner sur ses genoux, ne se hâterait-il pas de fuir le contact infamant de cette famille? Dans un gémissement prolongé, M. de Vaudreuil laissa encore échapper le nom de Clary. "Il peut mourir, dit Jean, et il ne faut pas qu'il meure sans avoir revu sa fille... - J'irai la chercher, répondit Bridget. - Non!... Ce sera moi, ma mère! - Toi que l'on poursuit dans le comté?... Veux-tu donc succomber avant d'avoir accompli ton œuvre?... Non, Jean, tu n'as pas encore le droit de mourir! J'irai chercher Clary de Vaudreuil! - Ma mère, Clary de Vaudreuil refusera de te suivre! - Elle ne refusera pas, quand elle saura que son père est mourant et qu'il l'appelle! - Où Mlle de Vaudreuil est-elle,... |