Première partie : Chapitre 11. Le dernier des Sagamores Le lendemain, les cérémonies recommencèrent. Nouveau cortège qui se rendit à l'église, dès la première heure. Même recueillement à l'aller, même entrain au retour. Les jeunes Clément et Cécile Harcher, l'un dans son habit noir, qui en faisait comme un petit homme, l'autre dans son costume blanc, qui en faisait comme une petite fiancée, figuraient parmi les premiers communiants venus des fermes avoisinantes. Si les autres "habitants" n'étaient pas aussi riches en progéniture que Thomas Harcher de Chipogan, ils n'en avaient pas moins un nombre très respectable de rejetons. Le comté de Laprairie était véritablement comblé des bénédictions du Seigneur, et, à cet égard, il eût pu lutter avec les plus fécondes bourgades de la Nouvelle-Écosse. Ce jour-là, Pierre ne revit plus l'étranger, dont la présence l'avait inquiété la veille. En effet, cet agent était reparti. Avait-il soupçonné quelque chose relativement à Jean-Sans-Nom? Était-il allé faire son rapport au chef de la police de Montréal? On le saurait avant peu, sans doute. Lorsque la famille fut rentrée à la ferme, elle n'eut plus qu'à prendre place au déjeuner. Tout était prêt, grâce aux semonces multiples que Thomas Harcher avait reçues de Catherine. Il avait dû s'occuper successivement de la table, de l'office, de la cave, de la cuisine, avec l'aide de ses fils s'entend, qui eurent leur bonne part des gourmades maternelles. "Il est bon de les y habituer! répétait volontiers Catherine. Cela leur paraîtra plus naturel, lorsqu'ils seront en ménage!" Excellent apprentissage, en vérité. Mais, s'il avait fallu tant se démener pour le déjeuner de ce jour, que serait-ce donc pour le repas du lendemain! Une table qui allait être dressée pour une centaine de convives! Oui! tout autant, en comptant les parents du marié et ses amis des environs. Et encore, convient-il de ne pas oublier maître Nick et son second clerc, que l'on attendait le jour même pour la signature du contrat. Une incomparable noce, dans laquelle le fermier Harcher prétendait rivaliser avec le fermier Gamache de cervantesque mémoire! Mais ce serait l'affaire du lendemain. Aujourd'hui, il ne s'agissait que de faire bon accueil au notaire. L'un des fils Harcher devait aller le chercher à Laprairie pour trois heures sonnant, dans le buggie de famille. À propos de maître Nick, Catherine avait cru devoir rappeler à son mari que l'excellent homme était grand mangeur en même temps que fine bouche, et elle n'entendait pas - c'était sa manière habituelle d'admonester les gens - elle n'entendait pas que l'honorable tabellion ne fût point servi à souhait. "Il le sera, répondit le fermier! Tu peux être tranquille, ma bonne Catherine! - Je ne le suis pas, répondit la matrone, et ne le serai que lorsque tout sera fini! Au dernier moment, il manque toujours quelque chose, et je n'entends pas cela!" Thomas Harcher s'en alla à sa besogne, répétant: "L'excellente femme!... Un peu précautionneuse, sans doute! Elle n'entend pas ceci!... Elle n'entend pas cela!... Et je vous prie de croire cependant qu'elle n'est point sourde!" Cependant, depuis la veille, M. de Vaudreuil et Clary avaient pu longuement entretenir Jean au sujet de son voyage à travers les comtés du bas Canada. De son côté, le jeune patriote avait été mis au courant de ce que le comité de Montcalm avait fait depuis son départ. André Farran, William Clerc et Vincent Hodge étaient revenus fréquemment à la villa, où M. de Vaudreuil avait également reçu la visite de l'avocat Sébastien Gramont. Puis, celui-ci était reparti pour Québec, où il devait retrouver les principaux députés de l'opposition. Ce jour-là, après le déjeuner, qui avait été servi au retour de l'église, M. de Vaudreuil voulut profiter du buggie pour se rendre à la bourgade. Il aurait le temps de conférer avec le président du comité de Laprairie, et reviendrait en même temps que le notaire pour la signature du contrat. Mlle de Vaudreuil et Jean l'accompagnèrent sur cette jolie route de Chipogan, ombragée de grands ormes, qui côtoie un petit rio d'eaux courantes, tributaire du Saint-Laurent. Ils avaient pris les devants avec lui, et ne furent rejoints par le buggie qu'à une demi-lieue de la ferme. M. de Vaudreuil s'installa à côté de Pierre Harcher, et il eut bientôt disparu au trot du rapide attelage. Jean et Clary revinrent alors sur leurs pas, en remontant à travers les bois ombreux et tranquilles, massés à la lisière du rio. Rien n'y gênait leur marche, ni les buissons, ni les branches, qui, dans les forêts canadiennes, se relèvent au lieu de pendre vers le sol. De temps à autre, la hache d'un lumberman retentissait, en rebondissant sur de vieux troncs d'arbres. Quelques coups de fusil se faisaient aussi entendre au lointain, et parfois un couple de daims apparaissait entre les halliers qu'ils franchissaient d'un bond. Mais chasseurs et bûcherons ne sortaient point de l'épaisseur des futaies, et c'était au milieu d'une profonde solitude que Mlle de Vaudreuil et Jean gagnaient lentement du côté de la ferme. Tous deux allaient bientôt se séparer!... Où pourraient-ils se revoir, et en quel lieu? Leur cœur se serrait douloureusement à la pensée de ce prochain éloignement. "Ne comptez-vous pas revenir bientôt à la villa Montcalm? demanda Clary. - La maison de M. de Vaudreuil doit être particulièrement surveillée, répondit Jean, et, dans son intérêt même, mieux vaut qu'on ignore nos relations. - Et pourtant, vous ne pouvez songer à chercher un asile à Montréal? - Non, bien qu'il soit peut-être plus aisé d'échapper aux poursuites au milieu d'une grande ville. Je serais plus en sûreté dans l'habitation de M. Vincent Hodge, de M. Farran ou de M. Clerc qu'à la villa Montcalm... - Mais non mieux accueilli! répondit la jeune fille. - Je le sais, et je n'oublierai jamais que, pendant les quelques jours que j'ai passés près de vous, votre père et vous m'avez traité comme un fils, comme un frère! - Comme nous le devions, répondit Clary. Être unis par le même sentiment de patriotisme n'est-ce pas être unis par le même sang! Il me semble, parfois, que vous avez toujours fait partie de notre famille! Et maintenant, si vous êtes seul au monde... |