 | | Texte établi avec introduction et notes par Georges Aubin (fév. 2025). IMAGE Côme-Séraphin Cherrier (1798-1885) Musée McCord. |
Madame D.H. Senécal L’Assomption Montréal, 27 avril 1882 Ma chère petite Louise, En attendant les nouvelles que probablement nous aurons de toi aujourd’hui, je commence un bout de lettre que je ne mettrai à la poste que demain. Hier, Marie-Louise a fait quelques visites chez des dames de la société anglaise. Elle s’est fait accompagner de la petite et de sa bonne ; bien entendu que pendant la visite la bonne et l’enfant sont demeurées dans la voiture, ce qui n’empêchera pas la légende de dire que Marie-Caroline1 a été lancée dans le grand monde de bonne heure, puisque enfant elle accompagnait sa mère dans ses visites. C’est le rôle que la légende joue ordinairement. Madame Papineau, Augustine s’étaient donné rendez-vous chez nous pour entendre la lecture de L’Apôtre par M. Chauveau. Mme Papineau a fait dire dans l’après-midi qu’elle ne pourrait venir, retenue à la maison par un curé de campagne. Ainsi voici l’apôtre saint Paul, ce grand apôtre des nations, qui a dû céder son tour à un curé de campagne, ce qui est contraire à toutes les règles de la hiérarchie ecclésiastique. Pourquoi aussi avoir travesti le grand apôtre en tapissier, suspendu à son plafond doré, pour y enfoncer des clous dorés ? Ce travestissement ne me va pas. J’aime bien mieux voir saint Paul occupé d’un modeste travail, celui de construire des tentes pour subvenir à son existence, sans être à charge aux fidèles. Tout mon verbiage te prouve que je n’ai rien de bien intéressant à te mander. Je reprendrai ma lettre plus tard. 28 avril 1882. Je continue ma lettre. Philomène a reçu hier la tienne. Je n’ai pas besoin d’ajouter combien il nous a été agréable d’apprendre que le changement d’air commence à te faire du bien. Je me flatte qu’il te débarrassera de ce mal de tête nerveux qui te fatigue continuellement. L’air de L’Assomption me paraîtra le plus salubre du monde, s’il te rétablit. Philomène et moi continuons à faire nos visites du jour de l’An. Aujourd’hui que l’on introduit tant de nouveaux usages, je ne vois pas pourquoi on ne changerait pas l’époque des visites, que l’on fait dans une saison bien froide, pour la remettre au temps où la température est plus douce. Le médecin dit que M. Walley2 est mieux ; néanmoins il est toujours bien souffrant. La petite fille de Marie-Louise vient toujours nous voir, sûre d’un accueil bien cordial. Son frère, le bon homme, comme l’appelle Philomène, s’embellit, suivant elle, de plus en plus. Bientôt il lui faudra emprunter les expressions d’admiration de la bonne pour exprimer la sienne. Nous te recommandons spécialement de ne pas te fatiguer à nous écrire. Nous nous rappellerons le dicton : « Point de nouvelles, bonnes nouvelles. » Comme je t’écris aujourd’hui, Philomène t’écrira plus tard. M. Chauveau te salue. Si tu n’étais pas pour venir faire bientôt un petit séjour à la maison, il t’aurait écrit une lettre en style épistolaire. Ce sont ses expressions. Il a ajouté qu’il n’aurait pas exigé de réponse ; ce qui est conforme à mon désir, car je ne veux pas en exiger moi-même. Je désire un repos absolu pour toi. Mille amitiés à M. et Mme Larocque et à Léonide. Philomène et moi t’embrassons. Ton affectionné et très affectionné père. C.S. Cherrier P.-S. Ma lettre était tellement illisible que je l’ai fait copier par un meilleur écrivain très disert. Du reste, elle ne contient rien de confidentiel. [1] Marie-Caroline Monk (1881-1955) arrière-petite-fille de C.S. Cherrier. La Presse, 2 juillet 1955, p. 40. [2] Walley : Edward Cornwallis Monk (1848-1883), avocat, deuxième fils du juge S.C. Monk et de Caroline Debartzch. Il a épousé (Montréal, 18 avril 1871) Mary Murphy, fille d’Edward Murphy, marchand, et de défunte Elisabeth McBride. ... |