 | | Texte établi avec introduction et notes par Georges Aubin (fév. 2025). IMAGE Côme-Séraphin Cherrier (1798-1885) Musée McCord. |
Madame D.H. Senécal Pointe-à-Pic Montréal, 31 juillet 1879 Ma chère Louise, Il est entendu que les enfants ne doivent plus obéir aux parents. Je t’avais recommandé de ne pas te fatiguer à m’écrire, et voilà que tu me désobéis. Cependant, comme cette désobéissance m’a valu une bonne et aimable lettre de ta part, je ne me sens guère disposé à te la reprocher. Pendant que madame Routhier1 désire remplir son salon de figures des quatre parties du monde et organise des pique-niques où la jeunesse se livre à la gaîté, Philomène et moi faisons des pèlerinages. Nous sommes allés à la petite chapelle de la Côte Saint-Luc, où nous sommes allés ensemble il y a quelque temps. Comme j’étais en compagnie d’une sainte, on n’a fait aucune difficulté de me donner la clef de la chapelle, et nous y sommes entrés pour faire une petite prière et recommander à la Providence nos voyageurs de La Malbaie. Mardi dernier, sur l’invitation des soeurs de la Congrégation et en compagnie du bon monsieur Verreau, nous sommes allés à Villa-Maria et avons visité la chapelle du pensionnat, très joliment décorée et renfermant un autel de marbre très riche. Nous avons aussi visité la plus grande partie de la nouvelle bâtisse. C’est un édifice immense, situé dans l’un des plus beaux sites ; parmi les soeurs qui nous accompagnaient se trouvaient la soeur Sainte-Caroline (Mlle Bovey) et une soeur qui était au couvent de ton temps. C’est une demoiselle Trudelle2, nommée en religion soeur Sainte-Célestine. Quand je lui ai demandé son nom de religion, elle m’a répondu qu’elle était une petite soeur indifférente, c’est-à-dire de peu d’importance ; et cependant elle a la réputation d’être très capable et fait les classes les plus hautes. Sa modestie et ses manières m’ont beaucoup plu et m’ont inspiré un intérêt dont je devais me défendre peut-être comme une autre infidélité à la Reine Thomassine. J’en conserve un petit remords dont je veux me débarrasser en allant saluer la supérieure du Sacré-Coeur aussitôt que je le pourrai. Avant-hier, nous avons offert nos condoléances à la soeur Sainte-Alix, notre assidue voisine. Parmi les victimes du terrible accident de la Pointe-aux-Trembles dont vous aurez lu les détails nouveaux dans les journaux, se trouvaient plusieurs de ses parents ou alliés : la soeur nous a fait un tableau touchant du deuil et de l’affliction profonde dans lesquels ce funeste accident a plongé tant de familles. Nous avons assuré cette soeur, si affligée elle-même, de la part que nous prenions à sa douleur. Tu vois que notre temps se partage entre les pèlerinages aux chapelles et la visite des affligés. Voilà ce que c’est que de vivre dans la compagnie des saints. Du reste, je pense que le dévouement de notre sainte3 pour son vieux père, tous ses soins pour adoucir les inconvénients qui accompagnent la vieillesse lui seront plus méritoires que les pèlerinages et lui procureront dans le ciel une récompense que tu partageras comme tu partages son dévouement pour moi. M. Monk avait eu l’attention de m’écrire de Québec relativement à un objet qui m’intéresse. Je lui ai écrit, le jour même où j’ai reçu sa lettre, pour l’en remercier. J’ignore s’il était encore à Québec quand elle y est parvenue. Je tiens à ce qu’il sache que j’ai été sensible à son attention. Fais-lui mes amitiés et dis-lui que je serai heureux de le revoir. Des salutations très cordiales de ma part et de celle de Philomène à toutes vos compagnes et compagnons de voyage. Embrasse pour moi notre chère petite Marie-Louise. Qui va lui donner la dose de sagesse la plus forte : le juge Papineau ou l’avocat M. Monk ? Elle va nous revenir bien sage, trop sage, non. L’excès en tout ne vaut rien, même en sagesse. Je crois volontiers qu’elle sera de mon avis sous ce rapport. Depuis quelques jours, la chaleur est assez forte et, comme nous ne sommes pas égoïstes, nous ne cessons de songer que vous jouissez d’une température plus tempérée. Tout en te remerciant de ton affectueuse lettre, je te force de nouveau de ne pas te fatiguer à m’écrire. Un bulletin de santé, comme tu as envoyé à Philomène, me suffira. C’est bien assez que je te donne la fatigue de lire mes longues lettres. En relisant celle-ci, j’hésite presque à te l’envoyer, tant elle me paraît difficile à déchiffrer. Je compte sur les bons yeux de Marie-Louise pour t’aider à la lire. Depuis votre départ, l’excellent ami M. Verreau est venu plusieurs [fois] nous voir dans la soirée et nous donner des nouvelles preuves de son attachement pour nous. Adieu, chère petite Louise. Fais provision de santé ; fais même, comme ledit M. Campion, la bête, et il te restera encore assez d’esprit pour rivaliser avec ceux qui ne veuillent pas s’en dépouiller par amour de santé. Je t’embrasse de tout coeur et suis toujours ton tendre et dévoué père. C.S. Cherrier [1] Clorinde Mondelet. Adolphe-Basile Routhier (1839-1920), écrivain, avocat, juge, a épousé (Québec, 12 novembre 1862) Clorinde Mondelet, fille unique de Jean-Olivier Mondelet, avocat, et d’Élisabeth Routhier. DBC. [2] Émélie Trudel, soeur Sainte-Célestine dans la Congrégation de Notre-Dame. [3] C.S. Cherrier écrit que sa fille aînée Philomène est une sainte. Le culte de sainte Philomène, martyrisée en l’an 304, canonisée en janvier 1837 par le pape Grégoire XVI, sera victime de sa légende et l’Église va la rayer du calendrier liturgique en 1961. Philomène Cherrier est née en 1836 et Philomène... |