Les Patriotes de 1837\@1838
 
 ANALYSE 
La mémoire orpheline des patriotes exilés en Australie
Depuis le 4 juin 2022

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Gérard Bouchard témoignait récemment dans Le Devoir du 15 janvier dernier à quel point l'épisode patriote lui semble un véritable acte fondateur : «si l'on veut vraiment remonter à la source vive du Québec moderne, on ne peut pas éviter la référence aux patriotes. […] Nous pouvons trouver là des héros authentiques qui, par leur altruisme, par les sacrifices auxquels ils ont consenti, commandent le respect et incitent à reprendre leur cause. »

Loin de moi l'idée de lui couper les ailes, mais la cause qu'il invoque semble en réalité de moins en moins audible et désormais dépassée dans le Québec actuel. Cette cause a beau être entretenue par deux commémorations annuelles et par un flot continu de parutions, de romans et d'essais, la réalité est que les motifs de la lutte patriote ont perdu de leur pertinence aux yeux de nos contemporains, en particulier chez les jeunes. À nouveau Gérard Bouchard : «[...] ce qui doit être célébré et perpétué, ce sont les idéaux très nobles qui le soutiennent : l'amour de la liberté, de la démocratie, de l'égalité, de l'équité. » Ces termes réfèrent à un champ lexical en vogue durant la Révolution tranquille, mais qui a singulièrement perdu en prestige ces dernières décennies, en parallèle d'ailleurs avec le déclin de l'option souverainiste. La mémoire des patriotes se retrouverait dans une situation analogie à celle des missionnaires religieux de la Nouvelle-France : une mémoire autrefois prestigieuse et même canonisée, mais qui a perdu toute valeur exemplaire du jour où le modèle de société prônée par l'Église catholique s'est effondré à compter de 1960. Cela dépasse les aléas de la conjoncture politique : c'est la mémoire entière du peuple québécois qui tend à se fractionner en de multiples récits historiques rivaux, chacun rattaché à une identité de minorité persécutée. Les patriotes ne sont plus ainsi que des victimes parmi d'autres au panthéon de la commisération québécoise, aux côtés des femmes, des minorités sexuelles ou des descendants d'esclaves. Qui plus est, le mot même de « patriotes » charrie désormais un passé trouble lié à un nationalisme blanc et suprémaciste.

Les patriotes exilés en Australie

S'il est pourtant un fait passionnant et intriguant à propos des patriotes, « qui ferait une excellente série Netflix » suivant l'expression consacrée, c'est bien la déportation en septembre 1839 de 58 patriotes du Bas-Canada et de 86 « rebelles » du Haut-Canada à destination des colonies pénitentiaires d'Australie. Ils y purgeront une peine de travaux forcés et connaitront un destin rocambolesque avant de revenir pour la plupart à compter de 1846. Cet épisode a bien fait l'objet de quelques publications mais reste largement méconnu même s'il révèle la portée internationale de la lutte patriote et les ressorts essentiels du drame colonial : le déni de justice et des droits humains.

Le cinéaste et producteur canado-australien Deke Richards l'a bien compris et réalise en 2021 un documentaire remarquable à propos des exilés canadiens en Australie intitulé La baie des exilés ou Land of a thousand sorrows revisited en anglais. Richards s'y penche en particulier sur le destin singulier de Joseph Marceau, un patriote né à Napierville, exilé en terres australes, puis qui choisit d'y rester au terme de sa peine, installé à Dapto en Nouvelle-Galles-du-Sud où il meurt en 1878 en laissant une descendance nombreuse. S'appuyant notamment sur les récits de François Lepailleur, de F-X. Prieur et de Léandre Ducharme, le film décrit les conditions de détention atroces six mois durant à bord du HMS Buffalo, jusqu'à la destination finale, Sydney, où les exilés patriotes furent incarcérés et employés à construire la route de Paramatta.

Lancé sur la trace des descendants de Joseph Marceau et des liens entre l'Australie et les exilés patriotes, rien n'échappe au réalisateur qui relève nombre de fait inédits, comme le fait que James Cook fut à la fois le cartographe de l'Australie et du fleuve Saint-Laurent lors de la Conquête de 1759; que le gouverneur du Haut-Canada qui proposa la déportation en Australie avait justement auparavant été gouverneur de Tasmanie où il s'était taillé une réputation de tortionnaire raciste. De même, le destin de John Franklin, neveu de Benjamin Flanklin, lieutenant-gouverneur de Tasmanie, puis mort au nord du Canada en quête du mystérieux passage du Nord-Ouest lors de sa célèbre expédition de 1845. La recherche fut particulièrement fructueuse à propos du HMS Buffalo dont le film finit par retrouver la trace, par cinq mètres de fond au large de la Nouvelle-Zélande. Soulignons la qualité du montage, superposant images du passé et celles du présent, tel l'emplacement du pénitencier de Longbottom, aujourd'hui occupé par un stade de Rugby!

À qui appartiennent les patriotes?

Même si le film coche littéralement toutes les cases d'un acte fondateur tel que défini par Gérard Bouchard il risque pourtant de passer inaperçu, aucun distributeur ou diffuseur nord-américain ne s'étant montré intéressé, y compris au Québec et malgré l'excellente narration du comédien Luc Picard pour la version française. Pour l'expliquer on peut invoquer, comme mentionné plus haut, le déclin d'une mémoire politique et démocratique qu'incarnent les exilés patriotes, au profit d'une mémoire identitaire, du culte de l'individu et du présent, mais il y a plus.

L'échec appréhendé de ce très beau film peut aussi s'expliquer par une certaine naïveté du réalisateur, celle de croire qu'on puisse cultiver l'héritage des patriotes tant auprès des publics québécois, canadien, qu'australien. L'internationale de lutte « pour la liberté, la démocratie, l'égalité et l'équité » (dixit Gérard Bouchard) est devenue inaudible ou ne franchit désormais plus les cloisons communautaires. Un des grands mérites du film consistant à montrer que la lutte patriote transcende la condition canadienne-française est justement devenu ce qui risque de perdre le film : Québécor souhaitant sans doute que ça porte sur la lutte nationale et CBC-Radio-Canada qu'on insiste sur la conquête du gouvernement responsable canadien. Quant aux Netflix de ce monde, ils comptent bien qu'un tel film insiste sur le rôle des Américains ayant participé à rébellion haut-canadienne. Finalement seule la télévision australienne s'est... 

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Abréviations



(B) (M) (S) (dans les notes) Baptême, Mariage, Sépulture

AF Aegidius Fauteux, Les Patriotes de 1837-1838 (1950)

ANC Archives nationales du Canada

ANQH Archives nationales du Québec à Hull

ANQM Archives nationales du Québec à Montréal

ANQQ Archives nationales du Québec à Québec

AO Archives d'Ontario

AQHP Association québécoise d'histoire politique

ASN Archives du Séminaire de Nicolet

ASQ Archives du Séminaire de Québec

ASSH Archives du Séminaire de Saint-Hyacinthe

ASTR Archives du Séminaire de Trois-Rivières

BAC Bibliothèque et Archives du Canada

BAnQ Bibliothèque et archives nationale du Québec

BH Beaulieu, André et Jean Hamelin, dir, La presse québécoise des origines à nos jours, Québec, Presses de l'Université Laval, 1973-1990, 10v

BHP Bulletin d'histoire politique

BMS Baptêmes, mariages, sépultures

BRH Bulletin des recherches historiques.

CAN Le Canadien (Québec)

CANJ Canadian Antiquarian and Numismatic Journal

CB Catalogue of Books being the complete Library of late Hon L-J Papineau vendus lors d'un encan public en mars 1922, par les frères Fraser, [Montréal, 1922]

CHRISTIE William Christie, History of the Late Province of Lower Canada (Québec, 1841)



CP Chronologie parlementaire, tome 1 1791-1867 (doc inédit), Service de recherche, Bibliothèque de l'Assemblée nationale, décembre 1995

CRLG Centre de recherche Lionel-Groulx

DAF Dictionnaire de l'ancienne langue françoise et de tous ses dialectes du IXe au XVe siècle, par Frédéric Godefroy, 10 v, Paris, 1881-1902

DBC Dictionnaire biographique du Canada, 14 v, Québec, PUL; Toronto, UTP

DC Dictionnaire biographique du clergé canadien-français, par J-B-A Allaire; Les anciens; Montréal, Imprimerie de l'École Catholique des Sourds-Muets, 1910

DD Dictionnaire de droit québécois et canadien, avec lexique anglais-français, par Hubert Reid, 2e tirage, revu et corrigé, Montréal, Wilson & Lafleur ltée, 1996

DNB Dictionary of National Biography, London, Smith, Elder, & Co, 1885-1900

DPQ Dictionnaire des parlementaires du Québec, 1792-1992, PUL, 1993

ED Encyclopaedic Dictionary, edited by Robert Hunter, 4 v, Philadelphia, Syndicate Publishing Company, 1894

GPF Glossaire du parler français au Canada, Québec, PUL, 1968 [1930]

ICMH Institut canadien de microreproductions historiques

JCABC Journal de la Chambre d'Assemblée du Bas-Canada

JFL Journal d'un Fils de la Liberté, 1838-1855, par Amédée Papineau, Sillery, Septentrion, 1998

JLP Journal (inédit) de Lactance Papineau ANQQ, P 417/6

MD Lovell's Montreal Directory



ICMH Institut canadien de microreproductions historiques

JCABC Journal de la Chambre d'Assemblée du Bas-Canada

JFL Journal d'un Fils de la Liberté, 1838-1855, par Amédée Papineau, Sillery, Septentrion, 1998

JLP Journal (inédit) de Lactance Papineau ANQQ, P 417/6

L'AMI L'ami du peuple, de l'ordre et des lois (Montréal)

LIB Le Libéral (Québec)

MC Morning Courrier (Montréal)

MD Lovell's Montreal Directory

MD The Macmillan Dictionary of Canadian Biography, Toronto, Macmillan of Canada, 1985 [1978]

MG 24 B125 Comité de correspondance de Montréal

MGZ Montreal Gazette

MIN La Minerve (Montréal)

MS Mississiquoi Standard (Frelighburg)

MTL HERALD Montreal Herald

MQD Mackay's Quebec Directory

OED The Oxford English Dictionary, 2nd ed, prepared by JA Simpson and ESC Weiner, 20 v, Clarendon Press, Oxford, 1989

RHAF Revue d'histoire de l'Amérique française

SHM Société historique de Montréal 

MQD Mackay's Quebec Directory

OED The Oxford English Dictionary, 2nd ed,  20 v, Clarendon Press, 1989

QG Quebec Gazette

QM Quebec Mercury

RG. Register Group. Archives publiques du Canada (Ottawa)

SJ Stanstead Journal (Stanstead)

VIND The Canadian Vindicator (Montréal)


Consultez les journaux d'époque conservés à la BAnQ

L'Ami du peuple, de l'ordre et des lois, 1832-1840 (Montréal)
Le Canadien, 1806-1909 (Québec)
Le Courier de Québec, 1807-1808
L'Écho du pays, 1832-1836 (Saint-Charles-sur Richelieu)
Le Fantasque, 1837-1849 (Québec)
La Gazette des Trois-Rivières, 1817-1822
Le Glaneur, 1836-1837 (Saint-Charles-sur-Richelieu)
Le Libéral / The Liberal, 1837 (Québec)
La Minerve, 1826-1899 (Montréal)
Le Pays, 1852-1869 (Montréal)
Le Populaire, 1837-1838 (Montréal)
Quebec Mercury, 1805-1903
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Le Spectateur canadien 1813-1829 (Montréal)
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