Les Patriotes de 1837\@1838
 
 ANALYSE 
Les patriotes et le gouvernement responsable. Aux origines d'une méprise historique
Depuis le 3 novembre 2013

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L'historien Yvan Lamonde (1944-2025)

qui offre des emplois aux compatriotes et qui se réconcilie avec notre l'Église. Les patriotes de 1837 restaient, eux, des excités anticléricaux, l'esprit échauffé par les idées républicaines. Aux yeux de François-Xavier Garneau ou de l'abbé Ferland, c'est d'ailleurs tout le mérite de LaFontaine d'avoir traduit l'explosion de 1837 en un projet modéré, plus conforme avec la lutte séculaire menée par nos pères.

Deux historiens cependant se montrent plus vigilants à propos de cette pente menant à assimiler 1837 à 1848. D'abord Lionel Groulx (1878-1967) qui rappelle avec justesse combien l'épisode patriote est en fait incompatible avec la conquête du gouvernement responsable britannique ; qu'on ne peut commodément réduire leur radicalisme aux revendications réformistes. Avec son émule, Gérard Filteau, Groulx se contente alors de télescoper les patriotes dans la lutte des races, mais se garde bien, sur le modèle des historiens libéraux, de faire de Chénier ou de Papineau les « grands-pères » de la Confédération...

L'autre historien auquel je pense c'est bien sûr Maurice Séguin (1918-1984). Pour l'historien de l'Université de Montréal, associer les patriotes à la conquête du gouvernement responsable relève carrément d'une entreprise de colonisation des esprits, aux fins d'endiguer l'identité nationale à l'intérieur du cadre canadian. Car entre 1837 et 1848 il y a eu l'Union, cette seconde conquête qui éradique en profondeur le désir d'émancipation coloniale et déroute durablement la lutte pour l'indépendance vers une simple défense de la race et des traditions. Pour Séguin en somme, LaFontaine n'est pas l'accoucheur des idées patriotes, mais plutôt leur fossoyeur.

Depuis, la colonisation des esprits s'est accélérée et l'idéal d'indépendance des patriotes n'est plus même pensable. Résumer leur projet à une simple modalité politique, tel le gouvernement responsable, fait donc le jeu de l'ennemi selon Séguin en enfermant les aspirations nationales dans un britannisme bon teint conforme à la mythologie libérale canadienne.

Mais que s'est-il donc passé pour que nous tombions tous dans le piège contre lequel nous avaient pourtant mis en garde Lionel Groulx et Maurice Séguin ?

Un mot avant d'aller plus loin sur les véritables revendications des patriotes. D'abord ceux-ci n'ont guère servi leur postérité en se montrant évasifs et inconstants et surtout en n'ayant jamais eu l'occasion de mettre en œuvre leur ambitieux programme. Au moins de 1831 à 1837, essentiellement trois principes :

  • Le principe électif, étendu à tous les échelons du gouvernement : électivité  du Conseil législatif bien sûr, mais aussi des magistrats locaux.

  • Étendre le rôle des élus aux prérogatives réservés jusque-là à l'exécutif :  la nomination des juges, l'exercice de la justice, l'application des lois.  L'exécutif n'a pas à rendre des comptes devant la Chambre, il doit carrément  en être l'expression.

  • L'imputabilité du gouvernement devant les élus du peuple, et pas seulement  des ministres, mais aussi des magistrats et jusqu'au dernier des  fonctionnaires.

Plus généralement, la lutte patriote visait à décoloniser la société bas-canadienne, à assurer la souveraineté du peuple, à conférer le pouvoir à la majorité et à faire de la province une république, un type de gouvernement qui devient alors la norme dans tout le Nouveau Monde. On l'oublie trop souvent de nos jours.

Si les enseignants du secondaire et les éditeurs de manuels scolaires cherchent absolument une formule simple pour résumer les revendications patriotes, qu'ils cessent de parler de gouvernement responsable et qu'ils décrivent plutôt le fonctionnement d'une république qui repose, comme le souhaitaient les patriotes, sur la suprématie du peuple élisant, comme aux États-Unis, deux chambres dotées chacune du pouvoir d'enquête et de censure sur les actions de l'exécutif. Continuer à parler de gouvernement responsable pour les patriotes est parfaitement faux. En outre personne ne me convaincra qu'il est simple d'expliquer à un ado de quinze ans le fonctionnement du gouvernement responsable...

J'invoquerai en terminant trois raisons pour expliquer pourquoi les souverainistes associent aujourd'hui les patriotes à la conquête du gouvernement responsable.

La première, toute simple, réside dans la disparition de l'histoire politique comme champ d'études. Les patriotes ne sont plus abordés que sous l'angle de l'histoire sociale, laissant totalement en friche une question pourtant fondamentale : que voulaient-ils au juste ? Faute de travaux importants sur cette question depuis maintenant trente ans, la mésinterprétation des revendications patriotes se perpétue. Aucune biographie importante de Papineau depuis 1955 et rien de substantiel sur le programme patriote, à part l'héroïque travail de Louis-Georges Harvey à l'université Bishop...

La seconde explication à cette dérive réside dans ce vieux désir d'insérer les patriotes dans le récit de notre résistance nationale et culturelle depuis 1760.

Revaloriser l'héritage patriote depuis la Révolution tranquille n'est pas sans conséquence. Ça a certes permis de réhabiliter une partie de leur radicalisme, leur anticléricalisme notamment, subitement devenu acceptable ; leur idéal d'indépendance aussi bien sûr, pour lequel les patriotes offrent une éloquente caution historique aux souverainistes modernes. En revanche, désormais soumis au jeu de la récupération politique, des aspects plus rugueux du programme patriote : la souveraineté populaire, l'anticolonialisme et le républicanisme risqueraient d'effaroucher une partie de l'électorat. Dès lors, exit la prudence de l'abbé Groulx. L'amalgame entre 1837 et 1848 pouvait s'opérer, d'autant que le programme des Réformistes de LaFontaine en matière de langue ou d'autonomie par exemple s'apparente bien davantage aux revendications du Parti québécois que les élans extatiques de l'Assemblée des Six Comtés. On s'est mis par exemple à parler de Papineau et des patriotes comme de grands défenseurs de la langue et de la culture, alors que leur indépendantisme tient bien davantage... 

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Abréviations



(B) (M) (S) (dans les notes) Baptême, Mariage, Sépulture

AF Aegidius Fauteux, Les Patriotes de 1837-1838 (1950)

ANC Archives nationales du Canada

ANQH Archives nationales du Québec à Hull

ANQM Archives nationales du Québec à Montréal

ANQQ Archives nationales du Québec à Québec

AO Archives d'Ontario

AQHP Association québécoise d'histoire politique

ASN Archives du Séminaire de Nicolet

ASQ Archives du Séminaire de Québec

ASSH Archives du Séminaire de Saint-Hyacinthe

ASTR Archives du Séminaire de Trois-Rivières

BAC Bibliothèque et Archives du Canada

BAnQ Bibliothèque et archives nationale du Québec

BH Beaulieu, André et Jean Hamelin, dir, La presse québécoise des origines à nos jours, Québec, Presses de l'Université Laval, 1973-1990, 10v

BHP Bulletin d'histoire politique

BMS Baptêmes, mariages, sépultures

BRH Bulletin des recherches historiques.

CAN Le Canadien (Québec)

CANJ Canadian Antiquarian and Numismatic Journal

CB Catalogue of Books being the complete Library of late Hon L-J Papineau vendus lors d'un encan public en mars 1922, par les frères Fraser, [Montréal, 1922]

CHRISTIE William Christie, History of the Late Province of Lower Canada (Québec, 1841)



CP Chronologie parlementaire, tome 1 1791-1867 (doc inédit), Service de recherche, Bibliothèque de l'Assemblée nationale, décembre 1995

CRLG Centre de recherche Lionel-Groulx

DAF Dictionnaire de l'ancienne langue françoise et de tous ses dialectes du IXe au XVe siècle, par Frédéric Godefroy, 10 v, Paris, 1881-1902

DBC Dictionnaire biographique du Canada, 14 v, Québec, PUL; Toronto, UTP

DC Dictionnaire biographique du clergé canadien-français, par J-B-A Allaire; Les anciens; Montréal, Imprimerie de l'École Catholique des Sourds-Muets, 1910

DD Dictionnaire de droit québécois et canadien, avec lexique anglais-français, par Hubert Reid, 2e tirage, revu et corrigé, Montréal, Wilson & Lafleur ltée, 1996

DNB Dictionary of National Biography, London, Smith, Elder, & Co, 1885-1900

DPQ Dictionnaire des parlementaires du Québec, 1792-1992, PUL, 1993

ED Encyclopaedic Dictionary, edited by Robert Hunter, 4 v, Philadelphia, Syndicate Publishing Company, 1894

GPF Glossaire du parler français au Canada, Québec, PUL, 1968 [1930]

ICMH Institut canadien de microreproductions historiques

JCABC Journal de la Chambre d'Assemblée du Bas-Canada

JFL Journal d'un Fils de la Liberté, 1838-1855, par Amédée Papineau, Sillery, Septentrion, 1998

JLP Journal (inédit) de Lactance Papineau ANQQ, P 417/6

MD Lovell's Montreal Directory



ICMH Institut canadien de microreproductions historiques

JCABC Journal de la Chambre d'Assemblée du Bas-Canada

JFL Journal d'un Fils de la Liberté, 1838-1855, par Amédée Papineau, Sillery, Septentrion, 1998

JLP Journal (inédit) de Lactance Papineau ANQQ, P 417/6

L'AMI L'ami du peuple, de l'ordre et des lois (Montréal)

LIB Le Libéral (Québec)

MC Morning Courrier (Montréal)

MD Lovell's Montreal Directory

MD The Macmillan Dictionary of Canadian Biography, Toronto, Macmillan of Canada, 1985 [1978]

MG 24 B125 Comité de correspondance de Montréal

MGZ Montreal Gazette

MIN La Minerve (Montréal)

MS Mississiquoi Standard (Frelighburg)

MTL HERALD Montreal Herald

MQD Mackay's Quebec Directory

OED The Oxford English Dictionary, 2nd ed, prepared by JA Simpson and ESC Weiner, 20 v, Clarendon Press, Oxford, 1989

RHAF Revue d'histoire de l'Amérique française

SHM Société historique de Montréal 

MQD Mackay's Quebec Directory

OED The Oxford English Dictionary, 2nd ed,  20 v, Clarendon Press, 1989

QG Quebec Gazette

QM Quebec Mercury

RG. Register Group. Archives publiques du Canada (Ottawa)

SJ Stanstead Journal (Stanstead)

VIND The Canadian Vindicator (Montréal)


Consultez les journaux d'époque conservés à la BAnQ

L'Ami du peuple, de l'ordre et des lois, 1832-1840 (Montréal)
Le Canadien, 1806-1909 (Québec)
Le Courier de Québec, 1807-1808
L'Écho du pays, 1832-1836 (Saint-Charles-sur Richelieu)
Le Fantasque, 1837-1849 (Québec)
La Gazette des Trois-Rivières, 1817-1822
Le Glaneur, 1836-1837 (Saint-Charles-sur-Richelieu)
Le Libéral / The Liberal, 1837 (Québec)
La Minerve, 1826-1899 (Montréal)
Le Pays, 1852-1869 (Montréal)
Le Populaire, 1837-1838 (Montréal)
Quebec Mercury, 1805-1903
La Quotidienne, 1837-1838 (Montréal)
Le Spectateur canadien 1813-1829 (Montréal)
The Vindicator, 1828-1837 (Montréal)

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