Les Patriotes de 1837\@1838
 
 ANALYSE 
Les patriotes et le gouvernement responsable. Aux origines d'une méprise historique
Depuis le 3 novembre 2013

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L'historien Yvan Lamonde (1944-2025)

Conférence présentée lors du 6e colloque de l'Institut de recherche sur le Québec (IRQ)

L'erreur est généralisée. Vous la commettez parfois, les enseignants d'histoire la commettent tous les jours, je l'ai commis moi-même. Indépendantistes et provincialistes la commettent à l'unisson. Cette erreur historique est si répandue que plus personne ne la remet en question. L'erreur consiste tout bonnement à faire des patriotes de 1837 les promoteurs du gouvernement responsable ; le gouvernement responsable dont nous jouissons aujourd'hui...

Perpétuer cette erreur est d'autant plus préoccupant qu'elle est particulièrement diffusée par les nationalistes soucieux de valoriser l'héritage patriote. Qu'on se rassure immédiatement, l'exemple vient de haut. Jacques Parizeau, Gilles Duceppe, le programme d'histoire et pratiquement tous les manuels scolaires commettent aussi cette erreur qui est même gravée sur nos monuments.

L'usage du calque de l'anglais est à dessein : parler de « gouvernement responsable » plutôt que « responsabilité ministérielle » n'aide guère à y voir plus clair. Traduit libéralement, on peut n'y voir qu'une formule générique, synonyme de « gouvernement compétent ». La confusion est cependant dramatique et mène à assimiler la lutte patriote à l'obtention d'un rouage très spécifique de la monarchie constitutionnelle britannique, consistant à ce que les ministres de Sa Majesté proviennent du parti disposant de la majorité. Je ne parlerai même pas de responsabilité devant la Chambre, puisque la solidarité ministérielle dispense même les ministres de vraiment rendre des comptes devant les élus du peuple (pensons à l'ancien ministre libéral Tony Tomassi par exemple, soutenu jusqu'au bout par la majorité libérale en 2010).

Résumer la lutte patriote à cette revendication est non seulement mesquin, mais rigoureusement faux sur le plan historique. Il est vrai que la députation canadienne, autour de Pierre-Stanislas Bédard, discute vers 1807 d'un principe s'y apparentant. Il est vrai que cette option sera débattue au Haut-Canada par Robert Baldwin, mais rien chez nos patriotes qui s'en rapproche, en particulier après 1830. À peine si la 87e des 92 Résolutions évoque une forme de responsabilité de l'exécutif. Jamais les patriotes n'ont revendiqué la responsabilité ministérielle telle qu'entendue par LaFontaine et Baldwin et telle qu'appliquée de nos jours. Qui plus est, Papineau sera son plus farouche adversaire. En 1831, il désavoue catégoriquement ce principe en refusant de sièger au Conseil exécutif, même s'il est pourtant chef de la majorité. Encore en 1849, il s'en prend vertement à LaFontaine et Baldwin, dénonçant ce « hochet politique, purement destiné à procurer des emplois à vos amis et à asseoir durablement la tutelle britannique sur le Bas-Canada. »

Pour le républicain Papineau, la responsabilité politique ne viendra pas de la formule britannique du gouvernement responsable, mais du respect intégral de la souveraineté populaire déléguée dans la Chambre d'assemblée. Les patriotes n'ont pas souhaité le gouvernement responsable à la britannique. Cette méprise n'est-elle qu'une simple erreur d'appréciation de nos politiciens ? Chose certaine, elle est largement répandue, enseignée, écrite et même commémorée. Des historiens, des politiciens et des analystes la relaient. Peu importe d'ailleurs leur allégeance. Chose certaine aussi. Cette erreur perpétuée et répercutée a des conséquences en cascades, entrainant à terme un rapport faussé à la mémoire qui sape les fondements même de l'idéal d'indépendance.

Quelle est la faute au juste ? La faute bien sûr c'est de confondre 1837 avec 1848 ; de prétendre que LaFontaine et les Réformistes vont obtenir par la patience ce que les patriotes avaient tenté d'arracher par la force. LaFontaine lui-même est le premier à opérer ce rapprochement, se présentant comme le légataire des principales revendications patriotes, notamment lors de son mémorable duel contre Papineau en 1849. Vont lui emboiter le pas, la plupart des historiens libéraux de la fin du 19e siècle. L'interprétation whig consiste alors à magnifier le rôle de grands libéraux qui, depuis la Grande Charte, ont fait progresser la société vers davantage de liberté et de démocratie. Dans le contexte canadien, l'œuvre de Pierre Bédard, Papineau ou de LaFontaine est donc intégrée à celle des James Murray, lord Dorchester et Francis Hinks pour culminer avec la conquête de gouvernement responsable et la Condération de 1867.

En 1905, la première grande collection d'histoire canadienne, The Makers of Canada, recense la biographie de vingt « grands libéraux » se passant le flambeau des vertus victoriennes. 

Coincé entre lord Simcoe et lord Elgin, le Papineau d'Alfred Decelles montre combien les historiens libéraux insèrent désormais la lutte patriote à l'intérieur d'une vaste tradition libérale et binationale, dont le gouvernement de Wilfried Laurier sera en quelque sorte l'apothéose. John Fraser peut alors écrire :

The time will come when the memories of Canada's rebel dead in 1837 and 1838  will be revered and held sacred in every British Colony, distant or near, as  the fathers of colonial responsible government.

Associer les patriotes à l'obtention d'un droit politique dans le cadre d'une colonie britannique s'entend parfaitement de la part de la tradition fédéraliste. Elle permet par exemple à Trudeau d'inaugurer un monument aux patriotes en Australie à la veille de la crise d'Octobre 1970 ou à la série Canada : une histoire populaire d'en faire les précurseurs de nos libertés actuelles. Puisque les patriotes se sont battus pour le gouvernement responsable, le Canada actuel est donc le fier héritier de leurs rêves d'un pays libre et démocratique.

Prévisibles donc de la part de ces propagandistes d'associer les patriotes à la conquête du gouvernement responsable et d'ainsi fondre 1837 dans 1848. C'est plus étonnant cependant sous la plume de souverainistes notoires.

Longtemps les historiens nationalistes n'en ont longtemps eu que pour Louis-Hyppolite LaFontaine : celui qui prononce ses discours en français, qui rapatrie les exilés,... 

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Abréviations



(B) (M) (S) (dans les notes) Baptême, Mariage, Sépulture

AF Aegidius Fauteux, Les Patriotes de 1837-1838 (1950)

ANC Archives nationales du Canada

ANQH Archives nationales du Québec à Hull

ANQM Archives nationales du Québec à Montréal

ANQQ Archives nationales du Québec à Québec

AO Archives d'Ontario

AQHP Association québécoise d'histoire politique

ASN Archives du Séminaire de Nicolet

ASQ Archives du Séminaire de Québec

ASSH Archives du Séminaire de Saint-Hyacinthe

ASTR Archives du Séminaire de Trois-Rivières

BAC Bibliothèque et Archives du Canada

BAnQ Bibliothèque et archives nationale du Québec

BH Beaulieu, André et Jean Hamelin, dir, La presse québécoise des origines à nos jours, Québec, Presses de l'Université Laval, 1973-1990, 10v

BHP Bulletin d'histoire politique

BMS Baptêmes, mariages, sépultures

BRH Bulletin des recherches historiques.

CAN Le Canadien (Québec)

CANJ Canadian Antiquarian and Numismatic Journal

CB Catalogue of Books being the complete Library of late Hon L-J Papineau vendus lors d'un encan public en mars 1922, par les frères Fraser, [Montréal, 1922]

CHRISTIE William Christie, History of the Late Province of Lower Canada (Québec, 1841)



CP Chronologie parlementaire, tome 1 1791-1867 (doc inédit), Service de recherche, Bibliothèque de l'Assemblée nationale, décembre 1995

CRLG Centre de recherche Lionel-Groulx

DAF Dictionnaire de l'ancienne langue françoise et de tous ses dialectes du IXe au XVe siècle, par Frédéric Godefroy, 10 v, Paris, 1881-1902

DBC Dictionnaire biographique du Canada, 14 v, Québec, PUL; Toronto, UTP

DC Dictionnaire biographique du clergé canadien-français, par J-B-A Allaire; Les anciens; Montréal, Imprimerie de l'École Catholique des Sourds-Muets, 1910

DD Dictionnaire de droit québécois et canadien, avec lexique anglais-français, par Hubert Reid, 2e tirage, revu et corrigé, Montréal, Wilson & Lafleur ltée, 1996

DNB Dictionary of National Biography, London, Smith, Elder, & Co, 1885-1900

DPQ Dictionnaire des parlementaires du Québec, 1792-1992, PUL, 1993

ED Encyclopaedic Dictionary, edited by Robert Hunter, 4 v, Philadelphia, Syndicate Publishing Company, 1894

GPF Glossaire du parler français au Canada, Québec, PUL, 1968 [1930]

ICMH Institut canadien de microreproductions historiques

JCABC Journal de la Chambre d'Assemblée du Bas-Canada

JFL Journal d'un Fils de la Liberté, 1838-1855, par Amédée Papineau, Sillery, Septentrion, 1998

JLP Journal (inédit) de Lactance Papineau ANQQ, P 417/6

MD Lovell's Montreal Directory



ICMH Institut canadien de microreproductions historiques

JCABC Journal de la Chambre d'Assemblée du Bas-Canada

JFL Journal d'un Fils de la Liberté, 1838-1855, par Amédée Papineau, Sillery, Septentrion, 1998

JLP Journal (inédit) de Lactance Papineau ANQQ, P 417/6

L'AMI L'ami du peuple, de l'ordre et des lois (Montréal)

LIB Le Libéral (Québec)

MC Morning Courrier (Montréal)

MD Lovell's Montreal Directory

MD The Macmillan Dictionary of Canadian Biography, Toronto, Macmillan of Canada, 1985 [1978]

MG 24 B125 Comité de correspondance de Montréal

MGZ Montreal Gazette

MIN La Minerve (Montréal)

MS Mississiquoi Standard (Frelighburg)

MTL HERALD Montreal Herald

MQD Mackay's Quebec Directory

OED The Oxford English Dictionary, 2nd ed, prepared by JA Simpson and ESC Weiner, 20 v, Clarendon Press, Oxford, 1989

RHAF Revue d'histoire de l'Amérique française

SHM Société historique de Montréal 

MQD Mackay's Quebec Directory

OED The Oxford English Dictionary, 2nd ed,  20 v, Clarendon Press, 1989

QG Quebec Gazette

QM Quebec Mercury

RG. Register Group. Archives publiques du Canada (Ottawa)

SJ Stanstead Journal (Stanstead)

VIND The Canadian Vindicator (Montréal)


Consultez les journaux d'époque conservés à la BAnQ

L'Ami du peuple, de l'ordre et des lois, 1832-1840 (Montréal)
Le Canadien, 1806-1909 (Québec)
Le Courier de Québec, 1807-1808
L'Écho du pays, 1832-1836 (Saint-Charles-sur Richelieu)
Le Fantasque, 1837-1849 (Québec)
La Gazette des Trois-Rivières, 1817-1822
Le Glaneur, 1836-1837 (Saint-Charles-sur-Richelieu)
Le Libéral / The Liberal, 1837 (Québec)
La Minerve, 1826-1899 (Montréal)
Le Pays, 1852-1869 (Montréal)
Le Populaire, 1837-1838 (Montréal)
Quebec Mercury, 1805-1903
La Quotidienne, 1837-1838 (Montréal)
Le Spectateur canadien 1813-1829 (Montréal)
The Vindicator, 1828-1837 (Montréal)

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