- On peut le chercher! s'écria Lionel. Ce damné Rip lui-même y perdra sa réputation d'habileté! - Chut! Lionel! Cela ne nous regarde pas! - Ce Jean-Sans-Nom est habitué, sans doute, à déjouer la police? demanda le voyageur. - Comme vous dites, monsieur. S'il se laissait prendre, ce serait une grande perte pour le parti franco-canadien... - Les gens d'action ne lui manquent pas, monsieur Nick, et il n'en est pas à un homme près! - N'importe! répondit le notaire. J'ai entendu dire que ce serait très regrettable! Après tout, je ne m'occupe pas plus de politique que Lionel, et mieux vaut n'en point parler. - Mais, reprit le jeune homme, nous avons été interrompus au moment où votre jeune clerc s'abandonnait au souffle poétique... - Il avait fini de souffler, je suppose?... - Non, maître Nick, répondit Lionel, en remerciant par un sourire son bienveillant auditeur. - Comment, tu n'es pas époumonné?... s'écria le notaire. Voilà un feu follet qui est devenu tour à tour sylphe, djinn, lutin, spectre, âme lumineuse, mirage, éclair, bolide, rayon, pavillon, feu de marée, étincelle d'amour, et ce n'est pas assez?... En vérité, je me demande ce qu'il pourrait être encore? - Je serais curieux de le savoir! répondit le voyageur. - Alors, continue, Lionel, continue, et finis, si toutefois cette nomenclature doit avoir une fin!" Lionel, habitué aux plaisanteries de maître Nick, ne s'en émut pas autrement, et reprit: Qui que tu sois, éclair, souffle, âme, Pour mieux pénétrer tes secrets, Ô feu fantasque, je voudrais Pouvoir m'absorber dans ta flamme! Alors partout je te suivrais, Lorsque sur la cime des arbres, Tu viens poser ton front ailé, Ou, discrètement appelé, Lorsque tu caresses les marbres Du cimetière désolé! - Triste! triste! murmura le notaire. Ou quand tu rôdes sur les lisses Du navire battu de flanc Sous les coups du typhon hurlant, Et que dans les agrès tu glisses, Comme un lumineux goéland! Et l'union serait complète, Si le destin, un jour, voulait Que je pusse, comme il me plaît, Naître avec toi, flamme follette, Mourir avec toi, feu follet! "Ah! très bien cela! s'écria maître Nick. Voilà une fin qui me va! Ça peut se chanter: Flamme follette, Feu follet! - Qu'en dites-vous, monsieur? - Monsieur, répondit le voyageur, tous mes compliments à ce jeune poète, et puisse-t-il avoir le prix de poésie au concours de la Lyre-Amicale. Quoiqu'il arrive, ses vers nous auront fait passer quelques moments agréables, et jamais voyage ne m'aura paru si court!" Lionel, extrêmement flatté, but à même cette coupe de louanges que lui tendait le jeune homme. Au fond, maître Nick était très satisfait des éloges adressés à son jeune clerc. Pendant ce temps, le stage avait marché d'un bon pas, et onze heures sonnaient à peine, lorsqu'il atteignit la branche septentrionale du fleuve. À cette époque, les premiers steam-boats avaient déjà fait leur apparition sur le Saint-Laurent. Ils n'étaient ni puissants ni rapides, et rappelaient plutôt par leurs dimensions restreintes ces chaloupes à vapeur, auxquelles on donne maintenant en Canada le nom de "tug-boat" ou plus communément de "toc." En quelques minutes, ce toc eut transporté maître Nick, son clerc et le voyageur à travers le cours intermédiaire du fleuve, dont les eaux verdâtres se mêlaient aux eaux noires de la rivière Outaouais. Là, on se sépara, après compliments et poignées de mains échangées de part et d'autre. Puis, tandis que le voyageur gagnait directement les rues de Laval, maître Nick et Lionel, tournant la ville, se dirigèrent vers l'est de l'île Jésus.... |