si elle ne réussissait à s'enfuir? C'est à cela que pensait Jean, blotti au fond de la petite église. Si M. de Vaudreuil n'avait pas repris connaissance, son cœur battait encore, mais faiblement. Avec des soins immédiats, peut-être aurait-il été possible de le sauver? Où et comment lui donner ces soins? Il n'y avait pas à hésiter. Il fallait, dès cette nuit, le transporter à Maison-Close. Maison-Close n'était pas éloignée, - quelques centaines de pas à peine, en descendant la principale rue de la bourgade. Au milieu de l'obscurité, dès que les soldats de Witherall auraient quitté Saint-Charles, ou quand ils se seraient cantonnés pour passer la nuit, Jean prendrait le blessé et irait le déposer dans la maison de sa mère. Sa mère!... M. de Vaudreuil chez Bridget... chez la femme de Simon Morgaz!... Et si jamais il apprenait sous quel toit Jean l'avait transporté!... Eh bien! est-ce que lui, le fils de Simon Morgaz, ne s'était pas fait l'hôte de la villa Montcalm?... Est-ce qu'il n'était pas devenu le compagnon d'armes de M. de Vaudreuil?... Est-ce qu'il ne venait pas de l'arracher à la mort?... Est-ce que ce serait pire pour M. de Vaudreuil qu'il dût la vie aux soins d'une Bridget Morgaz? Il ne l'apprendrait pas, d'ailleurs. Rien ne trahirait l'incognito sous lequel se cachait la misérable famille. Le projet de Jean était arrêté, il n'avait qu'à attendre le moment de le mettre à exécution, - quelques heures au plus. Et alors sa pensée se reporta vers cette maison de Saint-Denis, où Clary de Vaudreuil allait apprendre la défaite des patriotes. En ne voyant pas revenir son père, ne penserait-elle pas qu'il avait succombé?... Serait-il possible de la prévenir que M. de Vaudreuil avait été transporté à Maison-Close, de l'arracher elle-même aux dangers qui la menaçaient dans cette bourgade, livrée aux vengeances des vainqueurs? Ces inquiétudes accablaient Jean. Et, aussi, quelles tortures en présence de ce dernier désastre, si terrible pour la cause nationale? Tout ce qui avait pu être conçu d'espérances, après la victoire de Saint-Denis, tout ce qui en eût été la conséquence immédiate, le soulèvement des comtés, l'insurrection gagnant la vallée du Richelieu et du Saint-Laurent, l'armée royale réduite à l'impuissance, l'indépendance reconquise, et Jean ayant réparé vis-à-vis de son pays le mal que lui avait fait la trahison paternelle... tout était perdu... tout! Tout?... Pourtant, n'y aurait-il plus lieu de reprendre la lutte? Le patriotisme serait-il tué dans le cœur des Franco-Canadiens, parce que quelques centaines de patriotes avaient été écrasés à Saint-Charles?... Non!... Jean se remettrait à l'œuvre... Il lutterait jusqu'à la mort. Bien que la nuit fût déjà très sombre, la bourgade s'emplissait encore des hurrahs des soldats, des cris des blessés, à travers les rues éclairées de larges flammes; après avoir détruit le camp, l'incendie s'était communiqué aux habitations voisines. Où s'était-il arrêté?... Si le feu avait gagné l'extrémité de la bourgade?... Si Maison-Close était détruite?... Si Jean ne retrouvait plus ni sa maison ni sa mère? Cette crainte le terrifia. Lui, il pourrait toujours s'enfuir dans la campagne, gagner les forêts du comté, s'échapper pendant la nuit. Avant le jour, il serait hors d'atteinte. Mais M. de Vaudreuil, que deviendrait-il? S'il tombait entre les mains des royaux, il était perdu, car les blessés ne furent même pas épargnés en cette sanglante affaire! Enfin, vers huit heures, un apaisement sembla se produire à Saint-Charles. Ou les habitants en avaient été chassés, ou, après le départ de la colonne de Witherall, ils s'étaient réfugiés dans les quelques maisons sauvées de l'incendie. Maintenant les rues étaient désertes. Il fallait en profiter. Jean s'avança jusqu'à la porte de l'église. Puis, l'entr'ouvrant, il jeta un rapide regard sur la petite place et descendit les marches du porche. Personne sur cette place, à demi éclairée par le reflet des flammes lointaines. Jean revint près de M. de Vaudreuil, qui était étendu près d'un pilier. Il le souleva, il le prit entre ses bras. Même pour un homme aussi vigoureux que Jean, c'était un assez lourd fardeau que ce corps, qu'il fallait transporter jusqu'au coude de la grande route, à l'endroit où s'élevait Maison-Close. Jean traversa la place et se glissa le long de la rue voisine. Il était temps. À peine Jean avait-il fait une vingtaine de pas, que des clameurs retentissaient, en même temps que le sol résonnait sous le pied des chevaux. C'était le détachement de cavalerie qui rentrait à Saint-Charles. Avant de le lancer contre les fuyards, le lieutenant-colonel Witherall lui avait donné ordre de regagner la bourgade pour y passer la nuit, où il devait camper jusqu'au jour, et c'était justement l'église même qu'il avait choisie pour bivaquer. Un instant après, les cavaliers vinrent s'installer sous la nef, non sans avoir pris certaines précautions contre un retour offensif. Et non seulement le détachement s'établit à l'intérieur de l'église, mais les chevaux y furent introduits. Inutile d'insister sur les profanations auxquelles se livra cette soldatesque, ivre de sang et de gin, dans un édifice consacré au culte catholique. Jean continuait à redescendre la rue abandonnée, faisant halte parfois, afin de reprendre haleine. Et toujours cette crainte, à mesure qu'il se rapprochait de Maison-Close, de n'en plus trouver que les ruines! Enfin il atteignit la route et s'arrêta devant l'habitation de sa mère. L'incendie n'avait pas gagné de ce côté. La maison était intacte, perdue dans l'ombre. Ses fenêtres ne laissaient pas filtrer un seul rayon de lumière. Jean, portant M. de Vaudreuil, arriva devant la barrière qui clôturait la petite cour; il la repoussa, il se traîna jusqu'à la porte, il fit le signal convenu. Un instant après, M. de Vaudreuil et Jean étaient en sûreté dans la maison de Bridget Morgaz.... |