fiancés! Quel contrat, mes amis, quel contrat! J'en ai bien dressé des centaines dans ma vie, mais jamais qui aient réuni les noms de tant de braves gens au bas de leur dernière page!" En ce moment, les sauvages parurent et furent accueillis par de retentissants cris de bienvenue. D'ailleurs, il n'avait point été nécessaire de les inviter à entrer dans la cour. C'est bien là qu'ils venaient, au nombre d'une cinquantaine - hommes et femmes. Et, parmi eux, Thomas Harcher reconnut le Huron qui s'était présenté la veille, pour demander si maître Nick ne se trouvait pas à la ferme de Chipogan. Pourquoi cette troupe de Mahogannis avait-elle quitté son village de Walhatta? Pourquoi ces Indiens arrivaient-ils en grande cérémonie, afin de rendre visite au notaire de Montréal? C'était pour un motif de haute importance, ainsi qu'on va bientôt le savoir. Ces Hurons - et ils ne le font que dans les circonstances solennelles - étaient revêtus de leur costume de guerre. La tête coiffée de plumes multicolores, leurs longs et épais cheveux, descendant jusqu'à l'épaule d'où retombait le manteau de laine bariolée, le torse recouvert d'une casaque en peau de daim, les pieds chaussés de mocassins en cuir d'orignal, tous étaient armés de ces longs fusils qui, depuis bien des années, ont remplacé chez les tribus indiennes l'arc et les flèches de leurs ancêtres. Mais la hache traditionnelle, le tomahawk de guerre, pendait toujours à la courroie d'écorce qui leur ceignait la taille. En outre - détail qui accentuait plus encore la gravité de la démarche qu'ils venaient faire à la ferme de Chipogan - une couche de peinture toute fraîche enluminait leur visage. Le bleu d'azur, le noir de fumée, le vermillon, accentuaient d'un relief étonnant leur nez aquilin, troué de larges narines, leur bouche grande, meublée de deux rangées de dents courbes et régulières, leurs pommettes saillantes et carrées, leurs yeux petits et vifs, dont l'orbite noir flamboyait comme une braise. À cette députation de la tribu s'étaient jointes quelques femmes, de Walhatta - sans doute, les plus jeunes et les plus jolies des Mahoganniennes. Ces squaws portaient un corsage d'étoffe brodée, dont les manches découvraient l'avant-bras, une jupe à couleurs éclatantes, des "mitasses" en cuir de caribou, garnies de piquant de hérissons, et lacées sur leurs jambes, de souples mocassins, soutachés de grains de verroterie, dans lesquels s'emprisonnaient leurs pieds, dont une Française eût pu envier la petitesse. Ces Indiens avaient doublé, si c'est possible, l'air de gravité qui leur est habituel. Ils s'avancèrent cérémonieusement jusqu'au seuil de la grande salle, où se tenaient M. et Mlle de Vaudreuil, le notaire, Thomas et Catherine Harcher, tandis que le reste de l'assistance se massait dans la cour. Et alors, celui qui paraissait être le chef de la troupe, un Huron de haute taille, âgé d'une cinquantaine d'années, tenant à la main un manteau de fabrication indigène, dit, en s'adressant au fermier d'une voix grave: "Nicolas Sagamore est-il à la ferme de Chipogan? - Il y est, répondit Thomas Harcher. - Et j'ajoute que le voici," s'écria le notaire, très surpris que sa personne pût être l'objet de cette visite. Le Huron se retourna vers lui, releva fièrement la tête, et, d'un ton plus imposant encore: "Le chef de notre tribu, dit-il, vient d'être rappelé par le grand Wacondah, le Mitsimanitou de nos pères. Cinq lunes se sont écoulées depuis qu'il parcourt les heureux territoires de chasse. L'héritier direct de son sang est maintenant Nicolas, le dernier des Sagamores. À lui appartient désormais le droit d'enterrer le tomahawk de paix ou de déterrer la hache de guerre!" Un profond silence de stupéfaction accueillit cette déclaration si inattendue. Dans le pays, on savait bien que maître Nick était d'origine huronne, qu'il descendait des grands chefs de la tribu des Mahogannis; mais nul n'eût jamais imaginé - et lui moins que personne - que l'ordre d'hérédité pût l'appeler à la tête d'une peuplade indienne. Et, alors, au milieu du silence que nul n'avait osé interrompre, l'Indien reprit en ces termes: "À quelle époque mon frère voudra-t-il venir s'asseoir au feu du Grand Conseil de sa tribu, revêtu du manteau traditionnel de ses ancêtres?" Le porte-parole de la députation ne mettait pas même en doute l'acceptation du notaire de Montréal, et il lui présentait le manteau mahogannien. Et, comme maître Nick, absolument interloqué, ne se décidait pas à répondre, un cri retentit, auquel cinquante autres se joignirent à la fois: "Honneur!... Honneur à Nicolas Sagamore!" C'était Lionel qui l'avait jeté, ce cri d'enthousiasme! S'il était fier de la haute fortune qui arrivait à son patron, s'il pensait que l'éclat en rejaillirait sur les clercs de son étude et plus spécialement sur lui-même, s'il se réjouissait à l'idée qu'il marcherait désormais aux côtés du grand chef des Mahogannis, ce serait perdre son temps que d'y insister. Cependant M. de Vaudreuil et sa fille ne pouvaient s'empêcher de sourire, en voyant la mine stupéfaite de maître Nick. Le pauvre homme! Tandis que le fermier, sa femme, ses enfants, ses amis, lui adressaient leurs sincères félicitations, il ne savait auquel entendre. Alors l'Indien posa de nouveau sa question, qui n'admettait pas d'échappatoire: "Nicolas Sagamore consent-il à suivre ses frères au wigwam de Walhatta?" Maître Nick restait bouche béante. Bien entendu, il ne consentirait jamais à se démettre de ses fonctions, pour aller régner sur une tribu huronne. Mais, d'autre part, il ne voulait point blesser par un refus les Indiens de sa race, qui l'appelaient par droit de succession à un tel honneur. "Mahogannis, dit-il enfin, je ne m'attendais pas... Je suis indigne, vraiment!... Vous comprenez... mes amis... je ne suis ici qu'en qualité de notaire!..." Il balbutiait, il cherchait ses mots, il ne trouvait rien de net à répondre. Thomas Harcher lui vint en aide. "Hurons, dit-il, maître Nick est maître Nick, du moins jusqu'à ce que la cérémonie du mariage soit accomplie. Après, s'il lui convient, il quittera la ferme de Chipogan et sera libre de retourner avec ses frères à Walhatta! - Oui!... après la... |