excluait les produits manufacturés, importés d'Angleterre. C'était une des mille manières de braver l'autorité métropolitaine, et l'exemple venait de loin d'ailleurs. En effet, cent cinquante ans avant, les Bostoniens n'avaient-ils pas proscrit l'usage du thé en haine de la Grande-Bretagne? Et de même qu'il n'y eut que les loyalistes d'alors à en faire usage, les Canadiens d'aujourd'hui s'interdisaient les tissus fabriqués dans le Royaume-Uni. Quand à maître Nick, en sa qualité de neutre, il portait un pantalon de provenance canadienne et une redingote de provenance anglaise. Mais, dans le vêtement patriotique de Lionel, il n'entrait pas un seul bout de fil qui n'eût été filé en deçà de l'Atlantique. Cependant le stage roulait assez rapidement sur le sol cahoteux des plaines qui se développent à travers l'île Montréal jusqu'au cours intermédiaire du Saint-Laurent. Mais que le temps paraissait long à maître Nick, si loquace de son naturel! Or, comme le jeune homme ne semblait pas disposé à prendre la parole, il dut se rabattre sur Lionel, avec l'espoir que leur compagnon de voyage finirait par se mêler à la conversation. "Eh bien, Lionel, et ce feu follet? dit-il. - Ce feu follet?... répondit le jeune clerc. - Oui! J'ai beau regarder à me fatiguer la vue, je n'en vois pas trace sur la plaine! - C'est qu'il fait trop jour, maître Nick, répondit Lionel, bien décidé à répondre sur le ton de la plaisanterie. - Peut-être qu'en chantant le vieux couplet de jadis: Allons, gai, compère lutin! Allons, gai, mon cher voisin... Mais non! le compère ne réponds pas! - À propos, Lionel, tu connais le moyen de se soustraire aux agaceries des feux follets? - Sans doute, maître Nick. Il suffit de leur demander quel est le quantième de Noël et, comme ils ne le savent pas, on a le temps de se sauver, pendant qu'ils cherchent une réponse. - Je vois que tu es au courant des traditions. Eh bien, en attendant que l'un d'eux intercepte notre route, si nous parlions un peu de celui que tu as fourré dans ta poche!" Lionel rougit légèrement. "Vous voulez, maître Nick?... répliqua-t-il. - Eh oui, mon garçon! Cela fera toujours passer un quart d'heure ou deux!" Puis, le notaire, s'adressant au jeune homme: "Les vers ne vous incommodent pas, monsieur? demanda-t-il en souriant. - Nullement! répondit le voyageur. - Il s'agit d'une pièce de poésie que mon clerc a fabriquée pour prendre part au concours de la Lyre-Amicale. Ces gamins-là ne doute de rien!... Allons, jeune poète, essaye ta pièce - comme disent les artilleurs!" Lionel, on ne peut plus satisfait d'avoir un auditeur, qui serait peut-être plus indulgent que maître Nick, tira sa feuille de papier bleuâtre, et lut ce qui suit: Le feu follet. Ce feu fantasque, insaisissable, Qui, le soir, se dégage et luit, Et qui, dans l'ombre de la nuit, Ni sur la mer ni sur le sable, Ne laisse de trace après lui! Ce feu toujours prêt à s'éteindre, Tantôt blanchâtre ou violet, Pour reconnaître ce qu'il est, Il faudrait le pouvoir atteindre... Atteignez donc un feu follet! - Oui, dit maître Nick, atteignez-le et mettez-le en cage! - Continue, Lionel. On dit, est-ce chose certaine? Que c'est l'hydrogène du sol. J'aime mieux croire qu'en son vol, Il vient d'une étoile lointaine, De Véga, de la Lyre ou d'Algol. - Cela te regarde, mon garçon, dit maître Nick avec un petit signe de tête! Ça, c'est ton affaire!" Lionel reprit: Mais n'est-ce pas plutôt l'haleine D'un sylphe, d'un djinn, d'un lutin, Qui brille, s'envole et s'éteint, Lorsque se réveille la plaine Aux rayons joyeux du matin? Ou la lueur de la lanterne Du long spectre qui va s'asseoir Sur la chaume du vieux pressoir, Quand la lune, blafarde et terne, Se lève à l'horizon du soir? Peut-être l'âme lumineuse D'une folle qui va cherchant La paix hors du monde méchant, Et passe comme une glaneuse Qui n'a rien trouvé dans son champ? - Parfait! dit maître Nick. Es-tu au bout de tes comparaisons descriptives? - Oh! non! maître Nick!" répondit le jeune clerc. Et il poursuivit en ces termes: Serait-ce un effet de mirage, Produit par le trouble de l'air Sur l'horizon déjà moins clair, Ou, vers la fin de quelque orage, Le reste d'un dernier éclair? Est-ce la lueur d'un bolide, D'un météore icarien, Qui, dans son cours aérien, Était lumineux et solide, Et dont il ne reste plus rien? Ou sur les champs dont il éclaire D'un pâle reflet le sillon, Quelque mystérieux rayon Tombé d'une aurore polaire, Comme... |