sa main de la main de son père, et, regardant Vincent Hodge, elle attendit sa réponse. "Mon cher Vaudreuil, répondit Vincent Hodge, vous m'offrez de réaliser le plus grand bonheur que j'aie pu rêver, celui de me rattacher à vous par ce lien. Oui, Clary, je vous aime, et depuis longtemps, et de toute mon âme. Avant de vous parler de mon amour, j'aurais voulu voir triompher notre cause. Mais les circonstances sont devenues graves, et les derniers événements ont modifié la situation des patriotes. Quelques années peut-être s'écouleront avant qu'ils puissent reprendre la lutte. Eh bien, ces années, voulez-vous les passer dans cette Amérique, qui est presque votre pays? Voulez-vous me donner le droit de remplacer votre père près de vous, lui donner cette joie de m'appeler son fils?... Dites, Clary, le voulez-vous?" La jeune fille se taisait. Vincent Hodge, baissant la tête devant ce silence, n'osait plus renouveler sa demande. "Eh bien, mon enfant, reprit M. de Vaudreuil, tu m'as entendu?... Tu as entendu ce qu'a dit Hodge!... Il dépend de toi que je puisse être son père, et, après toutes les douleurs de ma vie, que j'aie cette suprême consolation de te voir unie à un patriote digne de toi et qui t'aime!" Et alors Clary, d'une voix émue, fit cette réponse qui ne devait laisser aucun espoir. "Mon père, dit-elle, j'ai pour vous le plus profond respect! Hodge, j'ai pour vous plus qu'une profonde estime, une amitié de sœur! Mais je ne puis être votre femme! - Tu ne peux... Clary? murmura M. de Vaudreuil, qui saisit le bras de sa fille. - Non, mon père. - Et pourquoi?... - Parce que ma vie est à un autre! - Un autre?... s'écria Vincent Hodge, qui ne fut pas maître de ce mouvement de jalousie. - Ne soyez pas jaloux, Hodge! répondit la jeune fille. Pourquoi le seriez-vous, mon ami? Celui que j'aime et à qui je n'ai jamais rien dit de mon affection, celui qui m'aimait et qui jamais ne me l'a dit, celui-là n'est plus! Peut-être, même s'il eût vécu, n'aurais-je pas été sa femme! Mais il est mort, mort pour son pays, et je resterai fidèle à sa mémoire... - C'est donc Jean?... s'écria M. de Vaudreuil. - Oui, mon père, c'est Jean..." Clary n'avait pu achever sa réponse. "Morgaz!... Morgaz!..." tel fut le nom qui retentit en ce moment au milieu de clameurs encore éloignées. En même temps, il se faisait un tumulte de foule. Cela venait du nord de l'île, et précisément le long de la rive du Niagara sur laquelle s'élevait la maison de M. de Vaudreuil. À ce nom bruyamment jeté, qui complétait celui de Jean, Clary devint effroyablement pâle. "Quel est ce bruit? dit M. de Vaudreuil. - Et pourquoi ce nom?" demanda Vincent Hodge. Il se leva, et, se dirigeant vers la fenêtre encore ouverte, il se pencha au dehors. La rive s'éclairait de vives clartés. Une centaine de patriotes, dont quelques-uns portaient des torches d'écorce de bouleau ou de hêtre, s'avançaient sur la berge. Il y avait là des hommes, des femmes, des enfants. Tous, hurlant le nom maudit de Morgaz, se pressaient autour d'une vieille femme, qui ne pouvait échapper à leurs insultes, car elle avait à peine la force de se traîner. C'était Bridget. En ce moment, Clary se précipita vers la fenêtre, et, apercevant la victime de cette manifestation dont elle ne comprit que trop la cause: "Bridget!..." s'écria-t-elle. Elle revint vers la porte, elle l'ouvrit brusquement, elle s'élança au dehors, sans même répondre à son père, qui la suivit avec Vincent Hodge. La foule n'était pas à cinquante pas de la maison. Les clameurs redoublaient. On jetait de la boue au visage de Bridget. Des mains furieuses se tendaient vers elle. On ramassait des pierres pour l'en frapper. En un instant, Clary de Vaudreuil fut près de Bridget, et elle la couvrit de ses bras, tandis que ces cris retentissaient avec plus de violence: "C'est Bridget Morgaz!... C'est la femme de Simon Morgaz!... À mort!... À mort!" M. de Vaudreuil et Vincent Hodge, qui allaient s'interposer entre elle et ces forcenés, s'arrêtèrent soudain. Bridget, la femme de Simon Morgaz!... Bridget portant ce nom... ce nom odieux! Clary soutenait l'infortunée qui venait de tomber sur les genoux. Ses vêtements étaient déchirés et souillés. Ses cheveux blancs, en désordre, lui cachaient la figure. "Tuez-moi!... Tuez-moi! murmurait-elle. - Malheureux! s'écria Clary, en se retournant vers ceux qui la menaçaient, respectez cette femme! - La femme du traître Simon Morgaz! répétèrent cent voix furieuses. - Oui... la femme du traître, répondit Clary, mais aussi la mère de celui..." Elle allait prononcer le nom de Jean - le seul, peut-être, qui pût protéger Bridget... Mais Bridget, retrouvant toute son énergie, s'était relevée et murmurait: - Non... Clary... Non!... Par pitié pour mon fils... par pitié pour sa mémoire!" Et alors, les cris de reprendre avec une nouvelle violence, les menaces aussi. La foule avait grossi, en proie à un de ces délires irrésistibles, qui poussent aux plus lâches attentats. M. de Vaudreuil et Vincent Hodge voulurent essayer de lui arracher sa victime. Quelques-uns de leurs amis, attirés par le tumulte, vinrent à leur aide. Mais en vain tentèrent-ils de dégager Bridget, et avec elle Clary, qui s'attachait à elle. "À mort!... À mort... la femme de Simon Morgaz!" hurlaient ces voix affolées. Tout à coup, à travers la foule qu'il repoussa, un homme apparut. Soudain, arrachant Bridget aux bras qui se levaient pour lui porter les derniers coups: "Ma mère!" s'écria cet homme. C'était Jean-Sans-Nom, c'était Jean Morgaz!... |