l'entrée du fort à un ministre qui vient offrir ses consolations à un prisonnier sous le coup d'une condamnation capitale? - Ce serait indigne!... Ce serait odieux!... répondit Lionel. Non! On ne vous refusera pas!... Allez donc, monsieur l'abbé!... J'attendrai en cet endroit." L'abbé Joann serra la main du jeune clerc, et disparut en contournant la lisière du bois. En moins d'un quart d'heure, il eut atteint la poterne du fort Frontenac. Ce fort, élevé sur la rive de l'Ontario, se composait d'un blockhaus central, entouré de hautes palissades. Au pied de l'enceinte, du côté du lac, s'étendait une étroite grève dénudée, qui disparaissait alors sous la couche de neige et se confondait avec la surface du lac, glacée sur ses bords. De l'autre côté, s'agglomérait un village de quelques feux, habité principalement par une population de pêcheurs. Et, dès lors, une évasion serait-elle possible, puis une fuite à travers la campagne? Jean pourrait-il sortir de sa cellule, franchir les palissades, déjouer la surveillance des factionnaires? C'est ce qui serait étudié entre son frère et lui, si l'accès du fort n'était pas interdit à l'abbé Joann. Une fois en liberté, tous deux se dirigeraient avec Lionel, non vers la frontière américaine, mais vers le Niagara et l'île Navy, où les patriotes s'étaient réunis pour tenter un dernier effort. L'abbé Joann, après avoir traversé obliquement la grève, arriva devant la poterne, près de laquelle un des soldats était de faction. Il demanda à être reçu par le commandant du fort. Un sergent sortit du poste, établi à l'intérieur de l'enceinte palissadée. Le soldat qui l'accompagnait portait un fanal, l'obscurité étant déjà profonde. "Que voulez-vous? demanda le sergent. - Parler au commandant. - Et qui êtes-vous? - Un prêtre qui vient offrir ses services au prisonnier Jean-Sans-Nom. - Vous pouvez dire au condamné!... - Le jugement a été rendu?... - Avant-hier, et Jean-Sans-Nom est condamné à mort!" L'abbé Joann fut assez maître de lui pour ne rien laisser paraître de son émotion, et il se borna à répondre: "C'est un motif de plus pour ne pas refuser au condamné la visite d'un prêtre. - Je vais en référer au major Sinclair, commandant du fort," répliqua le sergent. Et il se dirigea vers le blockhaus, après avoir fait entrer l'abbé Joann dans le poste. Celui-ci s'assit en un coin obscur, réfléchissant à ce qu'il venait d'apprendre. La condamnation étant prononcée, le temps n'allait-il pas manquer pour la réussite de ses projets? Mais, puisque la sentence, rendue depuis vingt-quatre heures, n'avait point été exécutée, n'était-ce pas parce que le major Sinclair avait eu ordre de surseoir à l'exécution? L'abbé Joann se rattacha à cette espérance. Pourtant que durerait ce sursis, et suffirait-il à préparer l'évasion du prisonnier? Encore, le major Sinclair lui permettrait-il l'accès de la prison? Enfin, qu'arriverait-il s'il ne consentait à faire appeler le prêtre qu'à l'heure où Jean-Sans-Nom marcherait au supplice? On comprend quelles angoisses torturaient l'abbé Joann, devant cette condamnation qui ne lui laissait plus le temps d'agir. En ce moment, le sergent rentra dans le poste, et s'adressant au jeune prêtre: "Le major Sinclair vous attend!" dit-il. Précédé du sergent dont le fanal éclairait ses pas, l'abbé Joann traversa la cour intérieure, au milieu de laquelle se dressait le blockhaus. Autant que le permettait l'obscurité, il cherchait à reconnaître l'étendue de cette cour, la distance qui séparait le poste de la poterne - seule issue par laquelle il fût possible de sortir du fort Frontenac, à moins d'en franchir l'enceinte palissadée. Si Jean ne connaissait pas la disposition des lieux, Joann voulait pouvoir la lui décrire. La porte du blockhaus était ouverte. Le sergent d'abord, l'abbé Joann ensuite, y passèrent. Un planton la referma derrière eux. Puis, ils prirent par les marches d'un étroit escalier qui montait au premier étage et se développait dans l'épaisseur de la muraille. Arrivé au palier, le sergent ouvrit une porte qui se trouvait en face, et l'abbé Joann entra dans la chambre du commandant. Le major Sinclair était un homme d'une cinquantaine d'années, rude d'écorce, dur de manières, très anglais par sa raideur, très saxon par le peu de sensibilité que lui inspiraient les misères humaines. Et peut-être eût-il même refusé au condamné l'assistance d'un prêtre, s'il n'avait reçu à cet égard des ordres qu'il ne se serait pas permis d'enfreindre. Aussi accueillit-il peu sympathiquement l'abbé Joann. Il ne se leva pas du fauteuil qu'il occupait, il n'abandonna point sa pipe, dont la fumée emplissait sa chambre, médiocrement éclairée par une seule lampe. "Vous êtes prêtre? demanda-t-il à l'abbé Joann, qui se tenait debout à quelques pas de lui. - Oui, monsieur le major. - Vous venez pour assister le condamné?... - Si vous le permettez. - D'où arrivez-vous? - Du comté de Laprairie. - C'est là que vous avez connu son arrestation?... - C'est là. - Et aussi sa condamnation?... - Je viens de l'apprendre en arrivant au fort Frontenac, et j'ai pensé que le major Sinclair ne me refuserait pas une entrevue avec le prisonnier. - Soit! Je vous ferai prévenir, lorsqu'il en sera temps, répondit le commandant. - Il n'est jamais trop tôt, reprit l'abbé Joann, lorsqu'un homme est condamné à mourir... - Je vous ai dit que je vous ferai prévenir. Allez attendre au village de Frontenac, où l'un de mes soldats ira vous chercher... - Pardonnez-moi d'insister, monsieur le major, reprit l'abbé Joann. Il serait possible que je fusse absent au moment où le condamné aurait besoin de mon ministère. Veuillez donc me permettre de le voir sur l'heure... - Je vous répète que je vous ferai prévenir, répondit le commandant. Il m'est interdit de laisser communiquer le prisonnier avec qui que ce soit avant l'heure de l'exécution. J'attends l'ordre de Québec, et, lorsque cet ordre arrivera,... |