de la part de M. de Vaudreuil que je viens la chercher! - Mon père! s'écria Clary, qui se tenait au fond du vestibule. Ouvrez!... - Clary de Vaudreuil, reprit Bridget en baissant la voix, si je suis venue, c'est pour vous conduire près de votre père, et c'est Jean qui m'envoie..." Déjà les verrous de la porte avaient été repoussés, lorsque Bridget dit à voix basse: "Non... n'ouvrez pas!... Attendez!..." Et, redescendant les marches, elle se laissa glisser au pied de l'escalier. En effet, il importait qu'elle ne fût pas aperçue, il importait qu'on ne la vit pas entrer dans cette maison, et, en ce moment, une troupe d'hommes, de femmes, d'enfants, s'approchait, en suivant la rive du Richelieu. C'était la première bande des fuyards, qui atteignait Saint-Denis, après avoir pris à travers la campagne pour éviter les routes. Là, il y avait des blessés que soutenaient leurs parents ou leurs amis, de pauvres femmes entraînant ce qui leur restait de famille, et aussi plusieurs patriotes valides, qui avaient pu se soustraire à l'incendie et au massacre. Nombre d'entre eux devaient connaître Bridget, et Bridget tenait à ce qu'on ne sût pas qu'elle avait quitté Maison-Close. Aussi, blottie dans l'ombre du mur, voulait-elle laisser passer ce premier flot de fugitifs. Mais, pendant ces quelques minutes, que dut penser Clary, entendant ces cris, - des cris de désespoir? Depuis plusieurs heures, elle guettait les nouvelles qui devaient venir de Saint-Charles. Peut-être serait-ce son père, peut-être Jean lui-même qui se hâterait de les apporter, s'il ne se décidait pas à marcher immédiatement sur Montréal, après une nouvelle victoire? Non! À travers cette porte que Clary n'osait plus ouvrir, des gémissements arrivaient jusqu'à elle. Enfin, les fugitifs, après avoir passé devant la maison, continuèrent à redescendre la berge, en attendant qu'il leur fût possible de franchir le fleuve. La route était redevenue tranquille, bien que d'autres cris se fissent encore entendre en aval. Bridget s'était relevée. Au moment où elle allait frapper de nouveau, la porte s'ouvrit et se referma sur elle. Clary de Vaudreuil et Bridget Morgaz étaient maintenant en présence, dans une des chambres du rez-de-chaussée, éclairée d'une lampe dont la lueur ne pouvait se glisser à travers les volets, hermétiquement fermés. La vieille femme et la jeune fille se regardaient, tandis que la servante se tenait à l'écart. Clary était pâle, pressentant quelque épouvantable malheur, n'osant interroger. "Les patriotes de Saint-Charles?... dit-elle enfin. - Vaincus! répondit Bridget. - Mon père?... - Blessé... - Mourant?... - Peut-être!" Clary n'eut pas la force de se soutenir, et Bridget dut la recevoir dans ses bras. "Du courage, Clary de Vaudreuil! dit-elle. Votre père demande que vous veniez près de lui... Il faut que vous partiez, que vous me suiviez sans perdre un instant. - Où est mon père? demanda Clary, à peine remise de cette défaillance. - Chez moi... à Saint-Charles! répondit Bridget. - Qui vous envoie, madame? - Je vous l'ai dit... Jean!... Je suis sa mère!... - Vous?... s'écria Clary. - Lisez!" Clary prit le billet que lui tendait Bridget. C'était l'écriture de Jean-Sans-Nom qu'elle connaissait bien. "Confiez-vous à ma mère..." écrivait-il. Mais comment M. de Vaudreuil se trouvait-il dans cette demeure? Était-ce Jean qui l'avait sauvé, qui l'avait entraîné hors du champ de bataille de Saint-Charles, et qui l'avait transporté à Maison-Close? "Je suis prête, madame! dit Clary de Vaudreuil. - Partons!" répondit Bridget. Aucun autre propos ne fut échangé. Les détails de cette désastreuse affaire, Clary les apprendrait plus tard. Elle n'en savait que trop déjà: son père mourant, les patriotes dispersés, la victoire de Saint-Denis annihilée par la défaite de Saint-Charles! Clary s'était à la hâte enveloppée d'un vêtement sombre pour accompagner Bridget. La porte du vestibule fut ouverte. Toutes deux descendirent sur la route. Les seules paroles que Bridget prononça, en tendant la main dans la direction de Saint-Charles, furent celles-ci: "Nous avons six milles à faire. Pour que personne ne sache que vous êtes venue à Maison-Close, il faut que nous y soyons rentrées cette nuit même." Clary et Bridget remontèrent la rive du fleuve, afin de rejoindre la route qui va directement vers le nord à travers le comté de Saint-Hyacinthe. La jeune fille aurait voulu marcher rapidement dans la hâte qu'elle avait d'être au chevet de son père. Mais elle dut modérer son pas, car Bridget, bien qu'elle y mit une énergie au-dessus de son âge, n'aurait pu la suivre. D'ailleurs, il y eut des retards. Diverses bandes de fugitifs venaient en sens inverse. Se mêler à eux, c'était risquer d'être entraîné vers Saint-Denis. Mieux valait les éviter. Bridget et Clary se jetaient alors sous les fourrés à droite ou à gauche de la route. On ne les voyait pas, mais elles voyaient, elles entendaient. Ces pauvres gens s'avançaient misérablement. Quelques-uns laissaient des traces sanglantes sur le sol. Des femmes portaient de petits enfants entre leurs bras. Les plus valides des hommes soutenaient les vieux, qui voulaient se coucher sur le chemin pour y mourir. Puis, lorsque des cris éclataient au loin, la bande disparaissait au milieu de l'obscurité. Est-ce que les soldats et les volontaires poursuivaient déjà ces malheureux, fuyant leur bourgade en flammes, cherchant dans les fermes un abri qu'ils ne pouvaient plus trouver à Saint-Charles? Est-ce que la colonne Witherall était déjà en marche pour surprendre, au jour naissant, les patriotes en déroute? Non! ce n'étaient que d'autres fugitifs qui erraient au milieu de la campagne. Il en passa ainsi des centaines. Et combien eussent succombé pendant cette horrible nuit, si quelques fermes ne se fussent ouvertes pour les recevoir! ... |