de ne pouvoir... non!... de ne vouloir vous confier à personne... pas même à moi, qui prendrais si volontiers une part de vos peines!... Eh bien... je saurai attendre, et je ne vous demande rien que de croire à mon amitié... - Votre amitié!..." murmura Jean. Et il se recula de quelques pas, comme si rien que son amitié eût pu flétrir cette pure jeune fille! Et pourtant, les seules consolations qui l'eussent aidé à supporter cette horrible existence, n'était-ce pas celles qu'il aurait trouvées dans l'intimité de Clary de Vaudreuil? Pendant le temps passé à la villa Montcalm, son cœur s'était senti pénétré de cette ardente sympathie qu'il lui inspirait et qu'il ressentait pour elle... Mais non! C'était impossible... Le malheureux!... Si jamais Clary apprenait de qui il était le fils, elle le repousserait avec horreur!... Un Morgaz!... Aussi, comme il l'avait dit à sa mère, au cas où Joann et lui survivraient à cette dernière tentative, ils disparaîtraient!... Oui!... Une fois le devoir accompli, la famille déshonorée irait si loin, si loin que l'on n'entendrait plus parler d'elle! Silencieusement et tristement, Clary et Jean revinrent ensemble à la ferme! Vers quatre heures, un gros tumulte se produisit devant la porte de la cour. Le buggie rentrait. Signalé de loin par les cris de joie des invités, il ramenait, en même temps que M. de Vaudreuil, maître Nick et son jeune clerc. Quel accueil on fit à l'aimable notaire de Montréal - l'accueil qu'il méritait, d'ailleurs - tant on était heureux de sa visite à la ferme de Chipogan! "Monsieur Nick... bonjour, monsieur Nick! s'écrièrent les aînés, tandis que les cadets le serraient dans leurs bras et que les petits lui sautaient aux jambes. "Oui, mes amis, c'est moi! dit-il en souriant. C'est bien moi et non un autre! Mais du calme! Il n'est pas nécessaire de déchirer mon habit pour vous en assurer! - Allons, finissez, les enfants! s'écria Catherine. - Vraiment, reprit le notaire, je suis enchanté de vous voir et de me voir chez mon cher client Thomas Harcher! - Monsieur Nick, que vous êtes bon de vous être dérangé! répondit le fermier. - Eh! je serais venu de plus loin, s'il l'avait fallu, même de plus loin que du bout du monde, du soleil, des étoiles... oui, Thomas, des étoiles!... - C'est un honneur pour nous, monsieur Nick, dit Catherine, en faisant signe à ses onze filles de faire la révérence. - Et pour moi un plaisir!... Ah! que vous êtes toujours belle, madame Catherine!... Voyons!... Quand cesserez-vous de rajeunir, s'il vous plaît? - Jamais!... Jamais! s'écrièrent à la fois les quatorze fils de la fermière. - Il faut que je vous embrasse, dame Catherine, reprit maître Nick. - Vous permettrez, dit-il au fermier, après avoir fait claquer les joues de sa vigoureuse moitié. - Tant qu'il vous plaira, répondit Thomas Harcher, et même davantage, si ça vous fait plaisir! - Allons, à ton tour, Lionel, dit le notaire en s'adressant à son clerc. Embrasse madame Catherine... - Bien volontiers! répondit Lionel, qui reçut un double baiser en échange du sien. - Et maintenant, reprit maître Nick, j'espère qu'elle sera gaie, la noce de la charmante Rose, que j'ai fait plus d'une fois sauter sur mes genoux, quand elle était petite! - Où est-elle? - Me voici, monsieur Nick, répondit Rose, toute florissante de santé et de belle humeur. - Oui, charmante, en vérité, répéta le notaire, et trop charmante, pour que je ne l'embrasse pas sur ses deux joues, bien dignes du nom qu'elle porte!" Et c'est ce qu'il fit bel et bien. Mais cette fois, à son grand regret, Lionel ne fut point invité à partager cette aubaine. "Où est le fiancé? dit alors maître Nick. Est-ce qu'il aurait oublié, par hasard, que c'est aujourd'hui que nous signons le contrat?... Où est-il, le fiancé? - Me voici, répondit Bernard Miquelon. - Ah! le joli garçon... l'aimable garçon! s'écria maître Nick. Je l'embrasserais volontiers, lui aussi, pour finir... - À votre aise, monsieur Nick, répondit le jeune homme, en ouvrant les bras. - Bon! répondit maître Nick en hochant la tête, j'imagine que Bernard Miquelon aimera beaucoup mieux un baiser de Rose que de moi!... Aussi, Rose, embrasse ton futur mari à ma place et sans tarder!" Ce que Rose, un peu confuse, fit aux applaudissements de toute la famille. "Eh! j'y pense, vous devez avoir soif, monsieur Nick, dit Catherine, et votre clerc aussi? - Très soif, ma bonne Catherine. - Extrêmement soif, ajouta Lionel. - Eh bien, Thomas, que fais-tu là à nous regarder? Mais va donc à l'office! Un bon toddy pour monsieur Nick, que diable! et un non moins bon pour son clerc!... Est-ce qu'il faut que je te le répète?" Non! Une seule fois suffisait, et le fermier, suivi de trois de ses filles, s'empressa de courir vers l'office. Pendant ce temps, maître Nick, qui venait d'apercevoir Clary de Vaudreuil, s'était approché d'elle. "Eh bien, ma chère demoiselle, dit-il, à la dernière visite que j'ai faite à la villa Montcalm, nous nous étions donné rendez-vous à la ferme de Chipogan, et je suis heureux..." La phrase du notaire fut interrompue par une exclamation de Lionel, dont la surprise était bien naturelle. Ne voilà-t-il pas qu'il se trouvait en face du jeune inconnu, qui avait si sympathiquement accueilli ses essais poétiques, quelques semaines avant? "Mais... c'est monsieur... monsieur..." répétait-il. M. de Vaudreuil et Clary se regardèrent, saisis d'une vive inquiétude. Comment Lionel connaissait-il Jean? Et, s'il le connaissait, savait-il ce que la famille Harcher ignorait encore, c'est-à-dire que celui auquel la ferme donnait asile fût Jean-Sans-Nom, traqué par les agents de Gilbert Argall? "En effet... dit à son tour le notaire qui se retourna vers le jeune homme. Je vous reconnais, monsieur!... C'est bien vous qui avez été notre compagnon de route, lorsque mon clerc et moi nous avons pris le stage pour nous rendre, au commencement de septembre, à la villa Montcalm? - C'est bien... |