Bridget, et peut-être aurai-je enfin le droit de prier pour..." Jusqu'alors, jamais, non, jamais! une prière n'avait pu s'échapper des lèvres de cette malheureuse femme pour l'âme de celui qui avait été son mari! "Ma mère, dit Joann, ma mère... - Et toi, mon fils, répondit Bridget, as-tu donc prié pour ton père, toi, prêtre du Dieu qui pardonne?" Joann baissa la tête sans répondre. Bridget reprit: "Mes fils, jusqu'ici, vous avez tous les deux fait votre devoir; mais, ne l'oubliez pas, en vous dévouant, vous n'avez fait que votre devoir. Et même, si notre pays vous doit un jour son indépendance, le nom que nous portions autrefois, ce nom de Morgaz... - Ne doit plus exister, ma mère! répondit Jean. Il n'y a pas de réhabilitation possible pour lui! On ne peut pas plus lui rendre l'honneur qu'on ne peut rendre la vie aux patriotes que la trahison de notre père a conduits à l'échafaud! Ce que Joann et moi nous faisons, ce n'est point pour que l'infamie, attachée à notre nom, disparaisse!... Cela, c'est impossible!... Ce n'est pas un marché de ce genre que nous avons conclu! Nos efforts ne tendent qu'à réparer le mal fait à notre pays, non le mal fait à nous-mêmes!... N'est-ce pas, Joann? - Oui, répondit le jeune prêtre. Si Dieu peut pardonner, je sais que cela est interdit aux hommes, et, tant que l'honneur restera une des lois sociales, notre nom sera de ceux qui sont voués à la réprobation publique! - Ainsi, on ne pourra jamais oublier?... dit Bridget, qui baisait ses deux fils au front, comme si elle eût voulu en effacer le stigmate indélébile. - Oublier! s'écria Jean... Retourne donc à Chambly, ma mère, et tu verras si l'oubli... - Jean, dit vivement Joann, tais-toi!... - Non, Joann!... Il faut que notre mère le sache!... Elle a assez d'énergie pour tout entendre, et je ne lui laisserai pas l'espoir d'une réhabilitation qui est impossible!" Et Jean, à voix basse, à mots entrecoupés, fit le récit de ce qui avait eu lieu, quelques jours avant, dans cette bourgade de Chambly, berceau de la famille Morgaz, et devant les ruines de la maison paternelle. Bridget écoutait, sans qu'une larme jaillit de ses yeux. Elle ne pouvait même plus pleurer. Mais était-il donc vrai qu'une pareille situation fût sans issue? Était-il donc possible que le souvenir d'une trahison fût inoubliable, et que la responsabilité du crime retombât sur des innocents? Était-il donc écrit, dans la conscience humaine, que, cette tache imprimée au nom d'une famille, rien ne pourrait l'effacer? Pendant quelques instants, aucune parole ne fut échangée entre la mère et les deux fils. Ils ne se regardaient pas. Leurs mains s'étaient disjointes. Ils souffraient affreusement. Partout ailleurs, non moins qu'à Chambly, ils seraient des parias, des "outlaws" que la société repousse, qu'elle met, pour ainsi dire, en dehors de l'humanité. Vers trois heures après minuit, Jean et Joann songèrent à quitter leur mère. Ils voulaient partir sans risquer d'être vus. Leur intention était de se séparer au sortir de la bourgade. Il importait qu'on ne les aperçut pas ensemble sur la route par laquelle ils s'en iraient à travers le comté. Personne ne devait savoir que, cette nuit-là, la porte de Maison-Close s'était ouverte devant les seuls visiteurs qui l'eussent jamais franchie. Les deux frères s'étaient levés. Au moment d'une séparation qui pouvait être éternelle, ils sentaient combien le lien de famille les rattachait les uns aux autres. Heureusement, Bridget ignorait que la tête de Jean fût mise à prix. Si Joann ne l'ignorait pas, cette terrible nouvelle n'avait point encore pénétré, du moins, dans la solitude de Maison-Close. Jean n'en voulut rien dire à sa mère. À quoi bon lui ajouter ce surcroît de douleurs? Et, d'ailleurs, Bridget avait-elle besoin de le savoir pour craindre de ne plus jamais revoir son fils? L'instant de se séparer était venu. "Où vas-tu, Joann? demanda Bridget. - Dans les paroisses du sud, répondit le jeune prêtre. Là, j'attendrai que le moment arrive de rejoindre mon frère, lorsqu'il se sera mis à la tête des patriotes canadiens. - Et toi, Jean?... - Je me rends à la ferme de Chipogan, dans le comté de Laprairie, répondit Jean. C'est là que je dois retrouver mes compagnons et prendre nos dernières mesures... au milieu de ces joies de famille qui nous sont refusées, ma mère! Ces braves gens m'ont accueilli comme un fils!... Ils donneraient leur vie pour la mienne!... Et, pourtant, s'ils apprenaient qui je suis, quel nom je porte!... Ah! misérables que nous sommes, dont le contact est une souillure!... Mais ils ne sauront pas... ni eux... ni personne!" Jean était retombé sur une chaise, la tête dans ses mains, écrasé sous un poids qu'il sentait plus pesant chaque jour. "Relève-toi! frère, dit Joann. Ceci, c'est l'expiation!... Sois assez fort pour souffrir!... Relève-toi et partons! - Où vous reverrai-je, mes fils? demanda Bridget. - Ce ne sera plus ici, ma mère, répondit Jean. Si nous triomphons, nous quitterons tous trois ce pays... Nous irons loin... là où personne ne pourra nous reconnaître! Si nous rendons son indépendance au Canada, que jamais il n'apprenne qu'il la doit aux fils d'un Simon Morgaz! Non!... jamais!... - Et si tout est perdu?... reprit Bridget. - Alors, ma mère, nous ne nous reverrons ni dans ce pays ni dans aucun autre. Nous serons morts!" Les deux frères se jetèrent une dernière fois dans les bras de Bridget. La porte s'ouvrit et se referma. Jean et Joann firent une centaine de pas sur la route; puis, ils se séparèrent, après avoir donné un dernier regard à Maison-Close, où la mère priait pour ses fils.... |