le flot. Mais puisque vous voilà... - Tout est à bord? demanda Robert. - Tout est à bord, caché sous les madriers et entre les poutres!... C'est joliment arrimé, je vous assure! ajouta Louis Lacasse, en tirant son batte-feu pour allumer sa pipe. - Les douaniers sont-ils venus?... - Oui... à Verchères!... Ces manières de gabelous sont restés là à bavasser pendant une demi-heure!... Ils n'ont rien vu!... C'est comme si c'état enfermé dans une boète!" Louis Lacasse prononçait le mot "boîte", comme il avait dit "devouers", ainsi que cela se fait encore dans certaines provinces de France. "Combien?... demanda Jean. - Deux cents fusils. - Et de sabres? - Deux cent cinquante. - Ils viennent?.... - Du Vermont. Nos amis les Américains ont bien travaillé, et ça ne nous a pas coûté cher. Seulement, ils ont eu quelque peine à transporter la cargaison jusqu'au fort Ontario, où nous en avons pris livraison. Maintenant, plus de difficultés! - Et les munitions?... - Trois tonneaux de poudre, et quelques milliers de balles. Si chacune tue son homme, il n'y aura bientôt plus un seul habit-rouge en Canada. Ils seront donc mangés par les mangeux de "guernouilles", comme on nous appelle entre Anglo-Saxons! - Tu sais maintenant, demanda Jean, à quelles paroisses sont destinées les munitions et les armes? - Parfaitement, répondit le marinier. Et, ne craignez rien! Pas de danger d'être surpris! Pendant la nuit, au plus bas de la marée, je mouillera ma cage, et des canots viendront de la rive qu'rir chacun leur part. Seulement, je ne descends pas plus bas que Québec, où je dois charger mes bois à bord du Moravian, à destination de Hambourg. - C'est entendu, répondit Jean. Avant Québec, tu auras livré tes derniers fusils et ton dernier tonneau de poudre. - Ça ira bien alors. - Dis-moi, Louis Lacasse, tu es sûr des hommes qui sont embarqués avec toi? - Comme de moi-même! Des vrais Jean-Baptiste (1), et quand il s'agira de faire le coup de feu, je ne crois pas qu'ils restent en èrrière!" Louis Lacasse disait "èrrière", probablement parce qu'on dit "derrière" et non "darrière." Jean lui remit alors une certaine quantité de piastres, que le brave marinier fit tomber, sans compter, dans la poche de sa large vareuse. Puis, de vigoureuses poignées de main furent échangées avec l'équipage du cotre. Jean reprit place alors à bord du Champlain, qui s'éloigna vers la rive gauche. Et, tandis que le train de bois continuait à dériver en aval, on put entendre la voix sonore de Louis Lacasse qui reprenait: À la clare fontaine J'allas me promener! Une heure après, la brise revint avec la marée montante. Le Champlain s'engagea entre ces nombreux îlots qui limitent le lac Pierre, et ayant longé successivement le littoral des comtés de Joliette et de Richelieu, situés en face l'un de l'autre, il fit escale aux villages riverains du comté de Montcalm et du comté de Verchères, dont les femmes s'étaient si courageusement battues à la fin du dix-septième siècle pour défendre un fort attaqué par les sauvages. Tandis que le cotre stationnait, Jean rendit visite aux chefs réformistes et put s'assurer par lui-même de l'esprit des habitants. Plusieurs fois, on lui parla de Jean-Sans-Nom, dont la tête avait été mise à prix. Où était-il actuellement? Reparaîtrait-il, lorsque la bataille serait engagée? Les patriotes comptaient sur lui. En dépit de l'arrêté du gouverneur général, il pouvait venir sans crainte dans le comté, et là, pour une heure comme pour vingt-quatre, toutes les maisons lui seraient ouvertes! Devant ces marques d'un dévouement qui aurait été jusqu'au dernier sacrifice, Jean se sentait profondément ému. Oui! il était attendu comme un Messie par la population canadienne! Et alors il se bornait à répondre: "Je ne sais où est Jean-Sans-Nom; mais, le jour venu, il sera là où il doit être!" Vers le milieu de la nuit du 26 au 27 septembre, le Champlain avait atteint la branche méridionale du Saint-Laurent, qui sépare l'île de Montréal de la rive sud. Le Champlain touchait alors au terme de son voyage. Dans quelques jours, les frères Harcher allaient le désarmer pour la saison d'hiver, qui rend impraticable la navigation du fleuve. Puis, Jean et eux regagneraient le comté de Laprairie, à la ferme de Chipogan, où toute la famille du fermier se trouverait réunie pour les fêtes de mariage. Entre l'île Montréal et la rive droite, le bras du Saint-Laurent est formé de rapides que l'on peut considérer comme l'une des curiosités du pays. En cet endroit se développe une sorte de lac, semblable au lac Saint-Pierre, où le Champlain avait rencontré la cage du patron Louis Lacasse. On l'appelle le Saut de Saint-Louis, et il est situé en face de Lachine, petite bourgade bâtie en amont de Montréal, qui est un lieu de villégiature très recherché des Montréalais. C'est comme une mer tumultueuse, dans laquelle se déversent les eaux d'une des branches de l'Outaouais. D'épaisses forêts hérissent encore la rive droite, autour d'un village d'Iroquois christianisés, le Caughnawaga, dont la petite église dresse sa modeste flèche hors du massif de verdure. En cette partie du Saint-Laurent, si la remontée est très difficile, la descente risque de se faire plus facilement qu'on ne le voudrait peut-être, puisqu'il suffirait d'un faux coup de barre pour jeter une embarcation à travers les rapides. Mais les mariniers, habitués à ces dangereuses passes - les pêcheurs surtout, qui viennent prendre là des aloses par myriades - sont très habiles à manoeuvrer au milieu de ces eaux furieuses. À la condition de ranger la berge méridionale du fleuve et de se haler à la cordelle, il n'est point impossible d'atteindre Laprairie, chef-lieu du comté de ce nom, où le Champlain avait coutume d'hiverner. Vers le milieu du jour, Pierre Harcher se trouvait un peu en aval du bourg de Lachine. D'où vient ce nom, qui est celui du vaste empire asiatique? Tout simplement des premiers navigateurs du Saint-Laurent. Arrivés dans le voisinage du pays des grands lacs, ils se crurent sur le littoral de... |