Les Patriotes de 1837\@1838
 
 ANALYSE 
La rhétorique républicaine sous le rasoir d’Occam. Aux sources de la radicalisation de Papineau au début des années 1930.
Depuis le 30 novembre 2025

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défenseur des idées patriotes à la chambre haute.

Les Philosophic Radicals dénoncent le poids politique de l’aristocratie traditionnelle et réclament une démocratisation de la vie politique, ainsi que certaines réformes sociales. Ils sont d’ailleurs alors impliqués dans une foule d’autres causes, leur nom étant aussi associé à des luttes telles la taxe sur la presse périodique, la réforme des institutions municipales, l’abolition des bourgs pourris ou la défense de la Pologne opprimée. En fait, leur action procanadienne doit être envisagée à l’intérieur d’un engagement plus global visant à transformer la société anglaise du temps.

Dans leur défense de la cause patriote, les députés radicaux reprennent rarement le texte des 92 Résolutions pour s’en tenir à quelques idées fortes propres à frapper l’imagination du public anglais, encore marqué par le douloureux souvenir de la Révolution américaine. Les radicaux sont notamment convaincus que les Canadiens n’ont rien à attendre du gouvernement anglais tant que whigs et tories se succèderont au pouvoir. Ils établissent donc constamment le lien entre leur propre combat et celui des députés patriotes. Ainsi, l’usage systématique de l’expression Party of the People permet de confondre radicaux anglais et patriotes canadiens et de les désigner réciproquement comme les mandataires directs du peuple. Pour eux, de chaque côté de l’Atlantique, le peuple et ses représentants sont alors engagés dans une lutte contre l’aristocratie et les marchands monopolistes, gardiens de privilèges anachroniques. C’est justement pour cette raison qu’on évacue systématiquement la dimension nationale du problème canadien. Pas une fois, dans les lettres envoyées par le correspondant anglais du Vindicator, ne retrouve-t-on l’expression « parti patriote » ou « parti canadien ». Une rhétorique républicaine permet justement d’opérer cet amalgame assimilant patriotes canadiens et radicaux anglais dans une lutte commune qui transcende la dimension socio-ethnique propre au Bas-Canada.

Les actions posées en Angleterre par les radicaux en faveur de la cause patriote sont d’ailleurs à la fois radicales et futiles. Le 4 janvier 1838, de trois à quatre mille personnes se réunissent à Londres pour une assemblée de la London Working Men’s Association. Selon Henry Samuel Chapman, « [w]hen it was mentioned that the peasantry had beaten the troops at St. Denis, they gave three Cheers for the brave Canadians. This meeting will give the tone to the country [...] and I am glad to say a general feeling of sympathy is growing at in your favour. » Du même souffle, Chapman doit cependant admettre que « there is another reason why they cannot be continued. Printing is expensive every where, as you know, your friends here are poor. If I had £ 300 I could have raised the whole country in favor of Canada[1]. »

On peut questionner l’intérêt des députés radicaux à ainsi se compromettre dans les affaires canadiennes. Selon leurs détracteurs tories, ils ont simplement vu là une belle occasion d’embarrasser le gouvernement. « Les Radicaux ne seraient pas fâchés qu’on puisse pousser votre province à la révolte, car ce serait un embarras de plus pour l’administration whig[2]. » Selon des historiens, l’intérêt des radicaux pour la question canadienne est en fait lié à des considérations de politique intérieure. En dénonçant l’oligarchie bas-canadienne, on vise aussi le pouvoir aristocratique anglais. Le débat sur le Canada est donc en partie destiné à accroître la cohésion au sein du mouvement radical, mais il a aussi pour effet de le marginaliser sur le plan politique et de le placer dans d’embarrassantes minorités lors des votes à la Chambre. Pour Francis Parkes, un autre proche de John Stuart Mill, l’engagement des radicaux a en fait pu nuire à la cause patriote en Angleterre en leur accolant une étiquette anticoloniale d’inspiration républicaine. « Unluckily, the advocates of the Lower Canadians here have damaged the cause […]. They hailed the break out for its insurrectionary spirit and home effect — an ignorant and absurd rejoincing[3]. » Papineau admet lui-même qu’« [e]n choisissant notre agent dans l’opposition, nous prouverons que nous n’attendons plus rien de la bienveillance de Downing Street, mais seulement de ses craintes et telle est en effet la persuasion la plus générale du moins aussi longtemps qu’il sera assiégé et occupé par des Whigs et des Tories[4]. » Pour l’historien P. A. Buckner, « [i]n appointing ‘tear ‘Em Roebuck as their delegate, the Canadian party, as Papineau admitted, has emparked upon a policy of confrontation[5]. » D’ailleurs, M. Harvey lui-même ne manque pas de relever que la rhétorique républicaine sert aussi largement de menace propre à « avertir les ministres britanniques que la sympathie des Américains à la cause canadienne n’était pas une chose à prendre à la légère » (p. 186-187). À Montréal comme à Londres, il s’agissait bien de recourir à une rhétorique susceptible de justifier les alarmes des radicaux et de placer le gouvernement Melbourne dans l’embarras, aussi assurément que la Révolution américaine avait, 50 ans plus tôt, plongé les whigs de John Fox dans une terrible crise.

La tâche confiée par les patriotes aux radicaux anglais était donc ambiguë, et le pari ne pouvait avoir de sens que dans l’hypothèse du succès du mouvement radical en Angleterre même. Or, à mesure que s’effritent leurs forces aux Communes, les radicaux, coincés entre leur mandat, leur statut minoritaire et leur perception manichéenne de la scène politique, ont fortement encouragé la radicalisation du discours patriote. Dès 1835, le correspondant anglais du Vindicator multiplie les appels à la mobilisation et invite chaque paroisse à organiser des groupes armés et à s’aligner sur le modèle américain. En 1836, il consacre même un long article à un plan pour s’emparer de Montréal sans coup férir. « Remember that there are only 2000 soldiers scattered over a vast extent of country[6]. » Il... 

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Abréviations



(B) (M) (S) (dans les notes) Baptême, Mariage, Sépulture

AF Aegidius Fauteux, Les Patriotes de 1837-1838 (1950)

ANC Archives nationales du Canada

ANQH Archives nationales du Québec à Hull

ANQM Archives nationales du Québec à Montréal

ANQQ Archives nationales du Québec à Québec

AO Archives d'Ontario

AQHP Association québécoise d'histoire politique

ASN Archives du Séminaire de Nicolet

ASQ Archives du Séminaire de Québec

ASSH Archives du Séminaire de Saint-Hyacinthe

ASTR Archives du Séminaire de Trois-Rivières

BAC Bibliothèque et Archives du Canada

BAnQ Bibliothèque et archives nationale du Québec

BH Beaulieu, André et Jean Hamelin, dir, La presse québécoise des origines à nos jours, Québec, Presses de l'Université Laval, 1973-1990, 10v

BHP Bulletin d'histoire politique

BMS Baptêmes, mariages, sépultures

BRH Bulletin des recherches historiques.

CAN Le Canadien (Québec)

CANJ Canadian Antiquarian and Numismatic Journal

CB Catalogue of Books being the complete Library of late Hon L-J Papineau vendus lors d'un encan public en mars 1922, par les frères Fraser, [Montréal, 1922]

CHRISTIE William Christie, History of the Late Province of Lower Canada (Québec, 1841)



CP Chronologie parlementaire, tome 1 1791-1867 (doc inédit), Service de recherche, Bibliothèque de l'Assemblée nationale, décembre 1995

CRLG Centre de recherche Lionel-Groulx

DAF Dictionnaire de l'ancienne langue françoise et de tous ses dialectes du IXe au XVe siècle, par Frédéric Godefroy, 10 v, Paris, 1881-1902

DBC Dictionnaire biographique du Canada, 14 v, Québec, PUL; Toronto, UTP

DC Dictionnaire biographique du clergé canadien-français, par J-B-A Allaire; Les anciens; Montréal, Imprimerie de l'École Catholique des Sourds-Muets, 1910

DD Dictionnaire de droit québécois et canadien, avec lexique anglais-français, par Hubert Reid, 2e tirage, revu et corrigé, Montréal, Wilson & Lafleur ltée, 1996

DNB Dictionary of National Biography, London, Smith, Elder, & Co, 1885-1900

DPQ Dictionnaire des parlementaires du Québec, 1792-1992, PUL, 1993

ED Encyclopaedic Dictionary, edited by Robert Hunter, 4 v, Philadelphia, Syndicate Publishing Company, 1894

GPF Glossaire du parler français au Canada, Québec, PUL, 1968 [1930]

ICMH Institut canadien de microreproductions historiques

JCABC Journal de la Chambre d'Assemblée du Bas-Canada

JFL Journal d'un Fils de la Liberté, 1838-1855, par Amédée Papineau, Sillery, Septentrion, 1998

JLP Journal (inédit) de Lactance Papineau ANQQ, P 417/6

MD Lovell's Montreal Directory



ICMH Institut canadien de microreproductions historiques

JCABC Journal de la Chambre d'Assemblée du Bas-Canada

JFL Journal d'un Fils de la Liberté, 1838-1855, par Amédée Papineau, Sillery, Septentrion, 1998

JLP Journal (inédit) de Lactance Papineau ANQQ, P 417/6

L'AMI L'ami du peuple, de l'ordre et des lois (Montréal)

LIB Le Libéral (Québec)

MC Morning Courrier (Montréal)

MD Lovell's Montreal Directory

MD The Macmillan Dictionary of Canadian Biography, Toronto, Macmillan of Canada, 1985 [1978]

MG 24 B125 Comité de correspondance de Montréal

MGZ Montreal Gazette

MIN La Minerve (Montréal)

MS Mississiquoi Standard (Frelighburg)

MTL HERALD Montreal Herald

MQD Mackay's Quebec Directory

OED The Oxford English Dictionary, 2nd ed, prepared by JA Simpson and ESC Weiner, 20 v, Clarendon Press, Oxford, 1989

RHAF Revue d'histoire de l'Amérique française

SHM Société historique de Montréal 

MQD Mackay's Quebec Directory

OED The Oxford English Dictionary, 2nd ed,  20 v, Clarendon Press, 1989

QG Quebec Gazette

QM Quebec Mercury

RG. Register Group. Archives publiques du Canada (Ottawa)

SJ Stanstead Journal (Stanstead)

VIND The Canadian Vindicator (Montréal)


Consultez les journaux d'époque conservés à la BAnQ

L'Ami du peuple, de l'ordre et des lois, 1832-1840 (Montréal)
Le Canadien, 1806-1909 (Québec)
Le Courier de Québec, 1807-1808
L'Écho du pays, 1832-1836 (Saint-Charles-sur Richelieu)
Le Fantasque, 1837-1849 (Québec)
La Gazette des Trois-Rivières, 1817-1822
Le Glaneur, 1836-1837 (Saint-Charles-sur-Richelieu)
Le Libéral / The Liberal, 1837 (Québec)
La Minerve, 1826-1899 (Montréal)
Le Pays, 1852-1869 (Montréal)
Le Populaire, 1837-1838 (Montréal)
Quebec Mercury, 1805-1903
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Le Spectateur canadien 1813-1829 (Montréal)
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