retrouverons un jour avec votre chère Clary à la villa Montcalm, relevée de ses ruines. Et moi, j'y compte bien, j'aurai enfin dépouillé le manteau des Sagamores, qui ne va guère à mes épaules de notaire, pour retourner à mon étude de Montréal!" Puis, lorsque M. de Vaudreuil, dévoré d'inquiétudes au sujet de sa fille, en parlait à Thomas Harcher, le fermier lui répondait: "Ne sommes-nous pas de votre famille, notre maître? Si vous craignez pour Mlle Clary, pourquoi ne la faites-vous pas conduire près de ma femme Catherine? Là, à la ferme de Chipogan, elle serait en sûreté, et vous l'y rejoindriez, quand les circonstances le permettraient!" Mais M. de Vaudreuil ne se faisait plus d'illusion sur son état. Aussi, se sachant mortellement atteint, il résolut d'assurer l'avenir de Clary dans les conditions qu'il avait toujours désirées. Comme il connaissait l'amour de Vincent Hodge pour sa fille, il devait croire que cet amour serait partagé. Jamais il n'eût soupçonné que le cœur de Clary fût rempli de la pensée d'un autre. Sans doute, en songeant à l'abandon où la laisserait la mort de son père, elle sentirait la nécessité d'un appui en ce monde. Et en était-il un plus sûr que l'amour de Vincent Hodge, déjà uni à elle par les liens du patriotisme? M. de Vaudreuil résolut dès lors d'agir dans ce sens, afin d'arriver à la réalisation de son voeu le plus cher. Il ne doutait pas des sentiments de Vincent Hodge, il ne pouvait douter des sentiments de Clary. Il les mettrait en présence l'un de l'autre, il leur parlerait, il joindrait leurs mains. Et alors, au moment de mourir, il n'aurait plus qu'un seul regret - le regret de n'avoir pu rendre l'indépendance à son pays. Vincent Hodge fut prié de venir dans la soirée du 16 décembre. C'était une petite maison, bâtie sur la berge orientale de l'île, en face du village de Schlosser, que M. de Vaudreuil occupait avec sa fille. Bridget y demeurait aussi; mais elle n'en sortait jamais pendant le jour. Le plus souvent, cette pauvre femme s'en allait à la nuit tombante, absorbée dans le souvenir de ses deux fils, Jean, mort pour la cause nationale, Joann, dont elle n'avait plus de nouvelles, et qui attendait peut-être, dans les prisons de Québec ou de Montréal, l'heure de mourir à son tour! Au surplus, personne ne la voyait dans cette maison, où M. de Vaudreuil et sa fille lui rendaient l'hospitalité qu'ils avaient reçue à Maison-Close. Non qu'elle eût la crainte d'être reconnue et qu'on lui jetât son nom à la face! Qui aurait pu soupçonner en elle la femme de Simon Morgaz? Mais c'était déjà trop qu'elle vécût sous le toit de M. de Vaudreuil, et que Clary lui témoignât l'affection et le respect d'une fille pour sa mère! Vincent Hodge fut exact au rendez-vous qui lui avait été donné. Lorsqu'il arriva, il était huit heures du soir. Bridget, déjà sortie, errait à travers l'île. Vincent Hodge vint serrer la main de M. de Vaudreuil, et se retourna vers Clary qui lui tendit la sienne. "J'ai à vous parler de choses graves, mon cher Hodge, dit M. de Vaudreuil. - Je vous laisse, mon père, répondit Clary en se dirigeant vers la porte. - Non, mon enfant, reste. Ce que j'ai à dire vous concerne tous les deux." Il fit signe à Vincent Hodge de s'asseoir devant son fauteuil. Clary prit place sur une chaise près de lui. "Mon ami, dit-il, il ne me reste que peu de temps à vivre. Je le sens, je m'affaiblis chaque jour davantage. Cela étant, écoutez-moi comme si vous étiez au chevet d'un mourant, et que vous eussiez à recueillir ses dernières paroles. - Mon cher Vaudreuil, répondit vivement Vincent Hodge, vous exagérez... - Et vous nous faites bien de la peine, mon père! ajouta la jeune fille. - Vous m'en feriez bien plus encore, reprit M. de Vaudreuil, si vous refusiez de me comprendre." Il les regarda longuement tous deux. Puis, s'adressant à Vincent Hodge: "Mon ami, reprit-il, jusqu'ici, nous n'avons jamais parlé que de la cause à laquelle, vous et moi, avons voué toute notre existence. De ma part, rien n'était plus naturel, puisque je suis de sang français et que c'est pour le triomphe du Canada français que j'ai combattu. Vous, qui ne teniez pas à notre pays par les liens d'origine, vous n'avez pas hésité, cependant, à vous mettre au premier rang des patriotes... - Les Américains et les Canadiens ne sont-ils pas frères? répondit Vincent Hodge. Et qui sait si le Canada ne fera pas un jour partie de la confédération américaine!... - Puisse ce jour venir! répondit M. de Vaudreuil. - Oui, mon père, il viendra, s'écria Clary, il viendra et vous le verrez... - Non, mon enfant, je ne le verrai pas. - Croyez-vous donc notre cause à jamais perdue, parce qu'elle a été vaincue cette fois? demanda Vincent Hodge. - Une cause qui repose sur la justice et le droit finit toujours par triompher, répondit M. de Vaudreuil. Le temps, qui me manquera, ne vous manquera pas pour voir ce triomphe. Oui, Hodge, vous verrez cela, et, en même temps, vous aurez vengé votre père... votre père mort sur l'échafaud par la trahison d'un Morgaz!" À ce nom, inopinément prononcé, Clary se sentit comme frappée au cœur. Craignit-elle de laisser voir la rougeur qui lui monta au visage? Oui, sans doute, car elle se leva et alla prendre place près de la fenêtre. "Qu'avez-vous, Clary?... demanda Vincent Hodge, qui fit un effort pour quitter son fauteuil. - Non, mon père, ce n'est rien!... Un peu d'air suffira à me remettre!" Vincent Hodge ouvrit un des battants de la fenêtre, et retourna vers M. de Vaudreuil. Celui-ci attendit quelques instants. Puis, Clary étant revenue près de lui, il lui prit la main, en même temps qu'il s'adressait à Vincent Hodge: "Mon ami, dit-il, bien que le patriotisme ait rempli votre existence entière, il a cependant laissé place dans votre cœur à un autre sentiment! Oui, Hodge, je le sais, vous aimez ma fille, et je sais aussi quelle estime elle a pour vous. Je mourrais plus tranquille si vous aviez le droit et le devoir de veiller sur elle, seule au monde après moi! Si elle y consent, l'accepterez-vous pour femme?" Clary avait retiré... |