du mois de novembre que cette résolution avait été définitivement adoptée. Le festival étant fixé au 23 du même mois, les préparatifs durent être commencés sans retard, afin de lui donner un éclat extraordinaire. Or, si le rôle de maître Nick se fût borné à recevoir, au jour indiqué, les hommages de son peuple, on aurait pu garder le secret sur cette cérémonie et lui en faire la surprise. Mais, comme il devait y figurer dans l'attitude et sous l'habit d'un chef huron, le jeune clerc fut obligé de le prévenir. Et c'est à ce propos, le 22 novembre, que Lionel eut avec lui une conversation dans laquelle la question fut traitée à fond au grand déplaisir de maître Nick. Tout d'abord, lorsque celui-ci apprit que la tribu préparait une fête en son honneur, il commença par l'envoyer au diable, en compagnie de son clerc. "Que Nicolas Sagamore daigne se fier aux conseils d'un Visage-Pâle, lui répondit Lionel. - De quel Visage-Pâle parles-tu? demanda maître Nick, qui ne comprenait pas. - De votre serviteur, grand chef. - Eh bien, prends garde que, de ton visage pâle, je ne fasse un visage rouge avec une bonne taloche!" Lionel ne voulut pas même prêter attention à la menace et continua de plus belle: "Que Nicolas Sagamore n'oublie pas que je lui suis profondément dévoué! S'il devenait jamais prisonnier des Sioux, des Oneidas, des Iroquois et autres sauvages, s'il était attaché au poteau du supplice, c'est moi qui viendrais le défendre contre les insultes et les griffes des vieilles femmes, et, après sa mort, c'est moi qui déposerais dans sa tombe son calumet et sa hache de guerre!" Maître Nick résolut de laisser parler Lionel à sa fantaisie, ayant le projet bien arrêté de terminer l'entretien d'une façon dont ses oreilles porteraient longtemps la marque. Aussi se borna-t-il à répondre: "Ainsi il s'agit de me rendre aux voeux des Mahogannis?... - À leurs voeux! - Eh bien, soit! Et, s'il faut en passer par là, j'assisterai à cette fête. - Vous n'auriez pu vous y refuser, puisque le sang des Sagamores coule dans vos veines. - Sang de Sagamores mélangé de sang de notaire!" grommela maître Nick. C'est alors que Lionel aborda le point délicat. "C'est entendu, dit-il, le grand chef présidera cette cérémonie. Seulement, pour s'y présenter dans la tenue conforme à son rang, il conviendra qu'il laisse une touffe de cheveux s'allonger en pointe sur le sommet de son crâne! - Et pourquoi? - Par respect pour les traditions. - Quoi!... les traditions veulent?... - Oui! Et d'ailleurs, si le chef des Mahogannis tombe jamais sur le sentier de la guerre, ne faut-il pas que son ennemi puisse brandir sa tête en signe de victoire? - Vraiment! répondit maître Nick. Il faut que mon ennemi puisse brandir ma tête... en la tenant par cette mèche de cheveux, sans doute? - C'est la mode indienne, et pas un guerrier ne se refuserait à la suivre. Toute autre coiffure jurerait avec le costume que Nicolas Sagamore revêtira le jour de la cérémonie. - Ah! je revêtirai... - On y travaille, en ce moment, à cet habit de gala. Il sera magnifique, la casaque de peau de daim, les mocassins en cuir d'orignal, le manteau que portait le prédécesseur de Nicolas Sagamore, sans compter les peintures de la face... - Il y a aussi les peintures de la face? - En attendant que les plus habiles artistes de la tribu aient procédé au tatouage des bras et du torse... - Continue, Lionel, répondit maître Nick, les dents serrées, tu m'intéresses infiniment! Les peintures de la face, la mèche de cheveux, les mocassins en cuir d'orignal, le tatouage du torse!... Tu n'oublies rien? - Rien, répondit le jeune clerc, et lorsque le grand chef se montrera à ses guerriers, drapé dans ce costume qui fera valoir ses avantages, je ne doute pas que les Indiennes se disputent la faveur de partager son wigwam... - Quoi! les Indiennes se disputeront la faveur?... - Et l'honneur d'assurer une longue descendance à l'élu du Grand-Esprit! - Ainsi il sera convenable que j'épouse une Huronne? demanda maître Nick. - En pourrait-il être autrement pour l'avenir des Mahogannis? Aussi ont-ils déjà fait choix d'une sqwaw de haute naissance, qui se consacrera au bonheur du grand chef... - Et me diras-tu quelle est cette princesse à peau rouge, qui se consacrera?... - Oh! parfaitement! répondit Lionel. Elle est digne de la lignée des Sagamores! - Et c'est?... - C'est la veuve du prédécesseur..." Il fut heureux pour les joues du jeune clerc qu'il les tînt alors à une distance respectueuse de maître Nick, car celui-ci lui détacha une maîtresse gifle. Mais elle n'arriva point à son adresse, Lionel ayant prudemment calculé la distance, et son patron dut se contenter de lui dire: "Écoute, Lionel, si jamais tu reviens sur ce sujet, je t'allongerai les oreilles d'une telle longueur que tu n'auras plus rien à envier au baudet de David La Gamme!" Sur cette comparaison, qui lui rappelait l'un des héros du Dernier des Mohicans de Cooper, Lionel, sa communication achevée, se retira sagement. Quant à maître Nick, il était non moins irrité contre son clerc que contre les notables de la tribu. Lui imposer le costume mahogannien pour la cérémonie! Le contraindre à se coiffer, à se vêtir, à se peindre, à se tatouer, comme l'avaient fait ses ancêtres! Et pourtant, le très ennuyé maître Nick pourrait-il se dérober aux exigences de ses fonctions? Oserait-il se présenter aux regards des guerriers dans cet accoutrement civil, avec cet habit de notaire qui est bien le plus pacifique de tous ceux que la tradition impose aux hommes de loi? Cela ne laissait pas de le tourmenter, à mesure que s'approchait le grand jour. Sur ces entrefaites - heureusement pour l'héritier des Sagamores - de graves événements se produisirent, qui firent diversion aux projets des Mahogannis. Le 23, une importante nouvelle parvint à Walhatta. Les patriotes de Saint-Denis - ainsi que cela a été raconté - avaient repoussé les royaux, commandés par le colonel Gore. Cette nouvelle provoqua de nombreuses démonstrations de joie... |