à Saint-Denis? - Dans la maison du juge Forment... Mais c'est trop loin, ma mère!... Tu n'auras pas la force!... Pour aller et revenir, il y a douze milles!... Moi, en partant tout de suite, j'aurai le temps d'arriver à Saint-Denis et d'en ramener Clary de Vaudreuil avant le jour! Personne ne me verra sortir! Personne ne me verra rentrer à Maison-Close... - Personne?... répondit Bridget. Et les soldats qui surveillent les routes, comment les éviteras-tu?... Si tu tombes entre leurs mains, comment pourras-tu leur échapper?... Même en admettant qu'ils ne te reconnaissent pas, est-ce qu'ils te laisseront libre? Tandis que moi, une vieille femme... pourquoi m'arrêteraient-ils? Assez discuté, Jean! M. de Vaudreuil veut voir sa fille!... Il faut qu'il la voie, et il n'y a que moi qui puisse la ramener près de lui!... Je vais partir!" Jean dut se rendre aux instances de Bridget. Bien que la nuit fût très sombre, s'aventurer sur des chemins que surveillaient les patrouilles de Witherall, c'eût été risquer de ne pouvoir accomplir sa tâche. Il importait que Clary de Vaudreuil eût franchi le seuil de Maison-Close avant le lever du soleil. Qui sait même si la vie de son père se prolongerait jusque-là! Lui, Jean-Sans-Nom, connu comme tel, maintenant qu'il avait combattu à visage découvert, pourrait-il arriver à Saint-Denis? Pourrait-il en revenir avec Clary de Vaudreuil? Ne serait-ce pas risquer de la jeter plus sûrement aux mains des royaux? Cette dernière raison le décida surtout, car il eût fait bon marché des dangers qui lui étaient personnels. Il donna à Bridget les instructions nécessaires pour qu'elle pût arriver près de la jeune fille chez le juge Froment. Il lui remit un billet, ne contenant que ces mots: "Confiez-vous à ma mère et suivez-la!" qui devait inspirer toute confiance à Clary. Cela fait, Jean entr'ouvrit la porte, il la referma sur Bridget et vint s'asseoir près du lit de M. de Vaudreuil. Il était un peu plus de dix heures, lorsque Bridget descendit rapidement la route, déserte alors. Le froid glacial des longues nuits canadiennes, enveloppant toute la campagne, rendait le sol propice à une marche rapide. Le premier quartier de la lune, qui allait disparaître à l'horizon, laissait quelques étoiles poindre entre les nuages très élevés. Bridget marchait d'un bon pas à travers ces solitudes obscures, sans peur ni faiblesse. Pour accomplir un devoir, elle avait retrouvé son énergie d'autrefois, dont elle devait encore donner tant de preuves. Cette route de Saint-Charles à Saint-Denis, elle la connaissait, d'ailleurs, l'ayant si souvent parcourue pendant sa jeunesse. Ce qu'elle avait à redouter, c'était de se croiser avec quelque détachement de soldats. Cela se produisit à deux ou trois reprises dans un rayon de deux milles au delà de Saint-Charles. Mais, cette vieille femme, pourquoi l'eût-on empêchée de passer? Elle en fut quitte pour les mauvais compliments de gens plus ou moins ivres, et ce fut tout. Le lieutenant-colonel Witherall n'avait point organisé de reconnaissances dans la direction de Saint-Denis. Avant d'aller châtier cette malheureuse bourgade, il voulait s'assurer des dispositions prises par les vainqueurs de l'avant-veille, et ne se souciait pas de compromettre sa victoire par une attaque inconsidérée. Il suit de là que, pendant les deux autres tiers de la route, Bridget ne fit aucune dangereuse rencontre. Les pauvres gens qu'elle rejoignit, qu'elle dépassa même, c'étaient des fugitifs de Saint-Charles, qui se répandaient à travers les paroisses du comté, n'ayant plus d'asile depuis que leurs maisons avaient été livrées au pillage et aux flammes. Mais - cela n'était que trop certain - où Bridget avait pu passer librement, Jean eût été dans l'impossibilité de le faire. À l'approche des détachements, il lui aurait fallu se jeter en dehors de la grande route, prendre par les chemins de traverse au prix de détours qui ne lui eussent pas permis d'être revenu à Maison-Close avant le jour. Et, si quelque piquet de cavalerie l'avait arrêté, il n'en aurait point été quitte pour des propos de caserne. Peut-être même l'aurait-on reconnu, et l'on sait trop de quelle condamnation l'eût frappé la cour de justice à Montréal. Une demi-heure avant minuit, Bridget avait atteint la rive du Richelieu. La maison du juge Froment, qu'elle connaissait, était située sur cette rive, un peu en dehors de Saint-Denis. Bridget n'avait donc point à traverser le Richelieu - ce qu'elle n'aurait pu faire sans une embarcation qu'il eût fallu chercher. Il lui suffisait de descendre pendant un quart de mille pour arriver devant la porte de la maison. L'endroit était absolument désert. Un profond silence régnait en cette partie de la vallée. Au lointain, à peine quelques lumières brillaient-elles aux fenêtres des premières habitations de la bourgade, alors plongée dans un repos que ne troublait aucune rumeur. Fallait-il en conclure que la nouvelle de la défaite de Saint-Charles n'était pas encore arrivée à Saint-Denis? C'est ce que pensa Bridget. Clary de Vaudreuil ne devait donc rien savoir de ce désastre, et ce serait par elle, messagère de malheur, qu'elle allait tout apprendre. Bridget monta les marches du petit escalier, à l'angle de la maison, et frappa à la porte. La réponse se fit attendre. Bridget frappa de nouveau. Des pas résonnèrent à l'intérieur d'un vestibule, qui s'éclaira faiblement. Puis une voix demanda: "Que voulez-vous?... - Voir le juge Froment. - Le juge Froment n'est pas à Saint-Denis, et, en son absence, je ne puis ouvrir. - J'ai de graves nouvelles à lui communiquer, reprit Bridget en insistant. - Vous les lui communiquerez à son retour!" La détermination de ne point ouvrir paraissait si formelle, que Bridget n'hésita pas à se servir du nom de Clary. "Si le juge Froment n'est pas chez lui, dit-elle, Mlle de Vaudreuil doit y être, et il faut que je lui parle. - Mlle de Vaudreuil est partie, fut-il répondu, non sans une certaine hésitation. - Elle est partie?... - Depuis hier... - Et savez-vous où elle est allée?... - Sans doute... elle aura voulu rejoindre son père! - Son père?... répondit Bridget. Eh bien! c'est... |