align="justify"> - Seul au monde, répéta Jean, qui avait baissé la tête. Oui! seul... seul!... - Eh bien, après le triomphe de la cause, notre maison sera la vôtre! Mais, en attendant, je comprends que vous cherchiez une retraite plus sûre que la villa Montcalm. Vous la trouverez, et, d'ailleurs, quel est le Canadien dont la demeure refuserait de s'ouvrir pour un proscrit... - Il n'en est pas, je le sais, répondit Jean, et aucun ne serait assez misérable pour me trahir... - Vous trahir! s'écria Mlle de Vaudreuil. Non!... Le temps des trahisons est passé! Dans tout le Canada, on ne trouverait plus ni un Black, ni un Simon Morgaz!" Ce nom, prononcé avec horreur, fit monter la rougeur au front du jeune homme, et il dût se détourner pour cacher son trouble. Clary de Vaudreuil ne s'en était point aperçue; mais, lorsque Jean revint près d'elle, son visage exprimait une si visible souffrance qu'elle lui dit, inquiète: "Mon Dieu!... Qu'avez-vous?... - Rien... ce n'est rien! répondit Jean. Des palpitations auxquelles je suis parfois sujet!... Il me semble que mon cœur va éclater!... C'est fini maintenant!" Clary le regarda longuement, comme pour lire jusqu'au fond de sa pensée. Il reprit alors, afin de changer le cours de cette conversation si torturante pour lui: "Le plus prudent sera de me réfugier dans un village des comtés voisins, où je resterai en communication avec M. de Vaudreuil et ses amis... - Sans vous éloigner de Montréal, cependant? fit observer Clary. - Non, répondit Jean, car, très probablement, c'est dans les paroisses environnantes que l'insurrection éclatera. D'ailleurs, peu importe où j'irai! - Peut-être, reprit Clary, serait-ce encore la ferme de Chipogan qui vous offrirait le plus sûr abri?... - Oui... peut-être!... - Il serait difficile de découvrir votre retraite au milieu de cette nombreuse famille de notre fermier... - Sans doute, mais si cela arrivait, il en pourrait résulter de graves conséquences pour Thomas Harcher! Il ignore que je suis Jean-Sans-Nom, dont la tête est mise à prix... - Croyez-vous donc, répondit vivement Clary, que, s'il venait à l'apprendre, il hésiterait... - Non, certes! reprit Jean. Ses fils et lui sont des patriotes! Je les ai vus à l'épreuve, pendant que nous faisions ensemble notre campagne de propagande. Mais je ne voudrais pas que Thomas Harcher fût victime de son affection pour moi! Et, si la police me trouvait chez lui, elle l'arrêterait!... Eh bien non!... Plutôt me livrer... - Vous livrer!" murmura Clary d'une voix, qui traduisait douloureusement le déchirement de son âme. Jean baissa la tête. Il comprenait bien quelle était la nature du sentiment auquel il s'abandonnait comme malgré lui. Il sentait quel lien le serrait de plus en plus à Clary de Vaudreuil. Et pourtant, pouvait-il aimer cette jeune fille! L'amour d'un fils de Simon Morgaz!... Quel opprobre!... Et quelle trahison, aussi, puisqu'il ne lui avait pas dit de quelle famille il sortait!... Non!... il fallait la fuir, ne jamais la revoir!... Et, lorsqu'il fut redevenu maître de lui-même: "Demain, dit-il, dans la nuit, j'aurai quitté la ferme de Chipogan, et je ne reparaîtrai qu'à l'heure de la lutte!... Je n'aurai plus à me cacher alors!" La figure de Jean-Sans-Nom, qui s'était animée un instant, reprit son calme habituel. Clary le regardait avec une indéfinissable impression de tristesse. Elle aurait voulu pénétrer plus avant dans la vie du jeune patriote. Mais comment l'interroger, sans le blesser par quelque question indiscrète? Cependant, après lui avoir tendu sa main qu'il effleura à peine, elle dit: "Jean, pardonnez-moi si ma sympathie pour vous me fait peut-être sortir de ma réserve que je devrais garder!... Il y a un mystère dans votre vie... tout un passé de malheurs!... Jean, vous avez beaucoup souffert?... - Beaucoup!" répondit Jean. Et, comme si cet aveu lui eût échappé involontairement, il ajouta aussitôt: "Oui, beaucoup souffert... puisque je n'ai pas encore pu rendre à mon pays le bien qu'il est en droit d'attendre de moi! - En droit d'attendre... répéta Mlle de Vaudreuil, en droit d'attendre de vous?... - Oui... de moi, répondit Jean, comme de tous les Canadiens, dont c'est le devoir de se sacrifier pour rendre à leur pays son indépendance!" La jeune fille avait compris ce qu'il y avait d'angoisses cachées sous cet élan de patriotisme!... Elle aurait voulu les connaître pour les partager, pour les adoucir peut-être!... Mais que pouvait-elle, puisque Jean persistait à se tenir dans des réponses évasives? Cependant, Clary crut devoir ajouter, sans manquer à la réserve que lui imposait la situation du jeune homme: "Jean, j'ai l'espoir que la cause nationale triomphera bientôt!... Ce triomphe, elle le devra surtout à votre dévouement, à votre courage, à l'ardeur que vous aurez inspirée à ses partisans! Alors, vous aurez droit à leur reconnaissance... - Leur reconnaissance, Clary de Vaudreuil? répondit Jean, en s'éloignant d'un mouvement brusque. Non!... jamais! - Jamais?... Si les Franco-Canadiens que vous aurez rendus libres vous demandent de rester à leur tête... - Je refuserai. - Vous ne le pourrez pas!... - Je refuserai, vous dis-je!" répéta Jean d'un ton si affirmatif que Clary en demeura interdite. Et alors, plus doucement, il reprit: "Clary de Vaudreuil, nous ne pouvons prévoir l'avenir. J'espère, pourtant, que les événements tourneront à l'avantage de notre cause. Mais, ce qui vaudrait mieux pour moi, ce serait de succomber en la défendant... - Succomber!... vous!... s'écria la jeune fille, dont les yeux se noyèrent de larmes. Succomber, Jean!... Et vos amis?... - Des amis!... à moi... des amis!" répondit Jean. Et son attitude était bien celle d'un misérable que toute une vie d'opprobre aurait mis au ban de l'humanité. "Jean, reprit Mlle de Vaudreuil, vous avez affreusement souffert autrefois, et vous souffrez toujours! Et, ce qui rend votre situation plus douloureuse, c'est... |