profondément gravées dans la mémoire. C'était bien à cette place que devait être l'habitation, construite par les premiers de sa famille, au début de la colonie canadienne. Plus de maison à cet endroit. Sur son emplacement, rien que des ruines. Ruines sinistres, non pas celles que le temps a faites, mais celles que laisse après lui quelque violent sinistre. Et ici, on ne pouvait s'y méprendre. Des pierres calcinées, des pans de murs noircis, des morceaux de poutres brûlées, des amas de cendres, blanches maintenant, disaient qu'à une époque déjà reculée, la maison avait été la proie des flammes. Une horrible pensée traversa l'esprit de Jean. Qui avait allumé cet incendie?... Était-ce l'œuvre du hasard ou de l'imprudence?... Était-ce la main d'un justicier?... Jean, irrésistiblement entraîné, se glissa entre les ruines... Il foula du pied les cendres entassées sur le sol. Quelques chouettes s'envolèrent. Sans doute, personne ne venait jamais là. Pourquoi donc, dans cette partie la plus fréquentée de la bourgade, oui, pourquoi avait-on laissé subsister ces ruines? Comment, après l'incendie, ne s'était-on pas donné la peine de déblayer ce terrain? Depuis douze ans qu'il l'avait abandonnée, Jean n'avait jamais appris que la maison de sa famille eût été détruite, qu'elle ne fût plus qu'un amas de pierres, noircies par le feu. Immobile, le cœur gonflé, il songeait à ce triste passé, au présent plus triste encore!... "Eh? que faites-vous là, monsieur?" lui cria un vieil homme, qui venait de s'arrêter en se rendant à l'église. Jean n'ayant point entendu, ne répondait pas. "Eh! reprit le vieil homme, êtes-vous sourd? Ne restez pas là!... Si on vous voyait, vous risqueriez d'attraper quelque mauvais compliment!" Jean sortit des ruines, revint sur la place, et, s'adressant à son interlocuteur: "C'est à moi que vous parlez? demanda-t-il. - À vous-même, monsieur. Il est défendu d'entrer en cet endroit! - Et pourquoi?... - Parce que c'est un lieu maudit! - Maudit!" murmura Jean. Mais ce fut dit d'une voix si basse que le vieil homme n'aurait pu l'entendre. "Vous êtes étranger, monsieur? - Oui, répondit Jean. - Et, sans doute, vous n'êtes pas venu à Chambly depuis bien des années?... - Oui!... bien des années!... - Il n'est pas étonnant alors que vous ne sachiez point... Croyez-moi!... C'est un bon conseil que je vous donne!... Ne retournez pas au milieu de ces décombres! - Et pourquoi?... - Parce que ce serait vous souiller rien que d'en fouler les cendres. C'est ici la maison du traître!... - Du traître?... - Oui, de Simon Morgaz!" Il ne le savait que trop, le malheureux! Ainsi, de l'habitation, dont sa famille avait été chassée douze ans avant, de cette demeure qu'il avait voulu revoir une dernière fois, qu'il croyait debout encore, il ne restait que quelques pans de murailles, détruites par le feu! Et la tradition en avait fait un lieu si infâme que personne n'osait plus l'approcher, que pas un des gens de Chambly ne l'apercevait sans lui jeter sa malédiction! Oui! douze ans s'étaient écoulés, et, dans cette bourgade comme partout dans les provinces canadiennes, rien n'avait pu diminuer l'horreur qu'inspirait le nom de Simon Morgaz! Jean avait baissé les yeux, ses mains tremblaient, il se sentait défaillir. Sans l'obscurité, le vieil homme aurait vu le rouge de la honte lui monter au visage. Celui-ci reprit: "Vous êtes Canadien?... - Oui, répondit Jean. - Alors vous ne pouvez ignorer le crime qu'avait commis Simon Morgaz? - Qui l'ignore en Canada? - Personne en vérité, monsieur! Vous êtes sans doute des comtés de l'est? - Oui... de l'est... du Nouveau-Brunswick. - De loin... de très loin, alors! Vous ne saviez peut-être pas que cette maison avait été détruite?... - Non!... Un accident... sans doute?... - Point, monsieur, point! reprit le vieil homme. Peut-être aurait-il mieux valu qu'elle eût été brûlée par le feu du ciel! Et certainement, ce serait arrivé un jour ou l'autre, puisque Dieu est juste!... Mais on a devancé sa justice! Et, le lendemain même du jour où Simon Morgaz a été chassé de Chambly avec sa famille, on s'est rué sur cette habitation... On l'a incendiée... Puis, pour l'exemple, afin que le souvenir ne s'en perde jamais, on a laissé les ruines dans l'état où vous les voyez! Seulement, il est interdit de s'en approcher, et personne ne voudrait se salir à la poussière de cette maison!" Immobile, Jean écoutait tout cela. L'animation avec laquelle parlait ce brave homme montrait bien que l'horreur pour tout ce qui avait appartenu à Simon Morgaz subsistait dans toute sa violence! Où Jean venait chercher des souvenirs de famille, il n'y avait que des souvenirs de honte! Cependant son interlocuteur, en causant, s'était peu à peu éloigné de l'habitation maudite, et se dirigeait vers l'église. La cloche venait de lancer ses dernières volées à travers l'espace. L'office allait commencer. Quelques chants se faisaient déjà entendre, interrompus par de longs silences. Le vieil homme dit alors: "Maintenant, monsieur, je vais vous quitter, à moins que votre intention ne soit de m'accompagner à l'église. Vous entendriez un sermon qui fera grand effet dans la paroisse... |