À six lieues de Saint-Denis s'élève le bourg de Saint-Charles, sur la rive nord du Richelieu, dans le comté de Saint-Hyacinthe, qui confine à celui de Montréal. C'est en descendant le Richelieu, un des affluents les plus considérables du Saint-Laurent, que l'on arrive à la petite ville de Sorel, où le Champlain avait relâché pendant sa dernière campagne de pêche. À cette époque, une maison isolée s'élevait à quelques centaines de pas avant le coude qui détourne brusquement la grande rue de Saint-Charles, lorsqu'elle s'engage entre les premières maisons de la bourgade. Modeste et triste habitation. Rien qu'un rez-de-chaussée, percé d'une porte et de deux fenêtres, précédé d'une petite cour, où foisonnent les mauvaises herbes. Le plus souvent, la porte est fermée, les fenêtres ne sont jamais ouvertes, même derrière les volets à panneaux pleins, qui sont repoussés contre elles. Si le jour pénètre à l'intérieur, c'est uniquement par deux autres fenêtres, pratiquées dans la façade opposée, et donnant sur un jardin. À vrai dire, ce jardin n'est qu'un carré, entouré de hauts murs festonnés de longues pariétaires, avec un puits à margelle, établi dans l'un des angles. Là, sur une superficie d'un cinquième d'acre, poussent divers légumes. Là, végètent une douzaine d'arbres à fruits, poiriers, noisetiers ou pommiers, abandonnés aux seuls soins de la nature. Une petite basse-cour, prise sur le jardin et contiguë à la maison, loge cinq à six poules, qui fournissent la quantité d'œufs nécessaires à la consommation quotidienne. À l'intérieur de cette maison, il n'y a que trois chambres, garnies de quelques meubles - le strict nécessaire. L'une de ces chambres, à gauche en entrant, sert de cuisine; les deux autres, à droite, servent de chambres à coucher. L'étroit couloir qui les sépare, établit une communication entre la cour et le jardin. Oui! cette maison était humble et misérable; mais on sentait que cela était voulu, qu'il y avait là parti pris de vivre dans ces conditions de misère et d'humilité. Les habitants de Saint-Charles ne s'y trompaient point. En effet, s'il arrivait que quelque mendiant frappât à la porte de Maison-Close - c'est ainsi qu'on la désignait dans la bourgade - jamais il ne s'en allait sans avoir été assisté d'une légère aumône. Maison-Close aurait pu s'appeler Maison-Charitable, car la charité s'y faisait à toute heure. Qui demeurait là? Une femme, toujours seule, toujours habillée de noir, toujours recouverte d'un long voile de veuve. Elle ne quittait que rarement sa maison - une ou deux fois la semaine, lorsque quelque indispensable acquisition l'obligeait à sortir, ou, le dimanche, pour se rendre à l'office. Quand il s'agissait d'un achat, elle attendait que la nuit ou tout au moins le soir fût venu, se glissait à travers les rues sombres, longeait les maisons, entrait rapidement dans une boutique, parlait d'une voix sourde, en peu de mots, payait sans marchander, revenait, la tête basse, les yeux à terre, comme une pauvre créature qui aurait eu honte de se laisser voir. Allait-elle à l'église, c'était dès l'aube, à la première messe. Elle se tenait à l'écart, dans un coin obscur, agenouillée, pour ainsi dire rentrée en elle-même. Sous les plis de son voile, son immobilité était effrayante. On aurait pu la croire morte, si de douloureux soupirs ne se fussent échappés de sa poitrine. Que cette femme ne fût pas dans la misère, soit! mais c'était assurément un être bien misérable. Une ou deux fois, quelques bonnes âmes avaient voulu l'assister, lui offrir leurs services, s'intéresser à elle, lui faire entendre des paroles de sympathie... Et alors, se serrant plus étroitement dans son vêtement de deuil, elle s'était vivement reculée, comme si elle eut été un objet d'horreur. Les habitants de Saint-Charles ne connaissaient donc point cette étrangère - on pourrait dire cette recluse. Douze années avant, elle était arrivée dans la bourgade, afin d'occuper cette maison, achetée pour son compte, à très bas prix, car la commune, à laquelle elle appartenait, voulait depuis longtemps s'en défaire et ne trouvait pas acquéreur. Un jour, on apprit que la nouvelle propriétaire était arrivée la nuit, dans sa demeure, où nul ne l'avait vue entrer. Qui l'avait aidée à transporter son pauvre mobilier? on ne savait. D'ailleurs, elle ne prit point de servante pour l'aider à son ménage. Jamais, non plus, personne ne pénétrait chez elle. Telle elle vivait alors, telle elle avait vécu depuis son apparition à Saint-Charles, dans une sorte d'isolement cénobitique. Les murs de Maison-Close étaient ceux d'un cloître, et nul ne les avait franchis jusqu'alors. Du reste, les habitants de la bourgade ne cherchèrent point à pénétrer dans la vie de cette femme, à dévoiler les secrets de son existence? Durant les premiers jours de son installation, ils s'en étonnèrent un peu. Quelques commérages se firent sur la propriétaire de Maison-Close. On supposa ceci et cela. Bientôt, on ne s'occupa plus d'elle. Dans la limite de ses moyens, elle se montrait charitable envers les pauvres du pays - et cela lui valut l'estime de tous. Grande, déjà voûtée plus par la douleur que par l'âge, l'étrangère pouvait avoir actuellement une cinquantaine d'années. Sous le voile qui l'enveloppait jusqu'à mi-corps, se cachait un visage qui avait dû être beau, un front élevé, de grands yeux noirs. Ses cheveux étaient tout blancs; son regard semblait imprégné de ces larmes ineffaçables qui l'avaient si longtemps noyé. À présent, le caractère de cette physionomie, autrefois douce et souriante, était une énergie sombre, une implacable volonté. Cependant, si la curiosité publique se fût plus étroitement appliquée à surveiller Maison-Close, on aurait acquis la preuve qu'elle n'était pas absolument fermée à tout visiteur. Trois ou quatre fois par an, invariablement la nuit, la porte s'ouvrait tantôt devant un, tantôt devant deux étrangers, qui ne négligeaient aucune précaution pour arriver et repartir sans avoir été vus. Restaient-ils quelques jours dans la maison, ou seulement quelques heures? Personne n'eût été à même de le dire. En tout cas, lorsqu'ils la quittaient, c'était avant l'aube. Nul ne pouvait se douter que cette femme eût encore quelques relations avec le dehors. C'est précisément ce qui advint vers onze heures, dans la nuit du 30 septembre 1837. La grande route, après avoir traversé le comté de Saint-Hyacinthe, de l'ouest à l'est, passe à Saint-Charles et se poursuit au delà. Elle était déserte alors. Une profonde obscurité... |
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Abréviations
(B) (M) (S) (dans les notes) Baptême, Mariage, Sépulture AF Aegidius Fauteux, Les Patriotes de 1837-1838 (1950) ANC Archives nationales du Canada ANQH Archives nationales du Québec à Hull ANQM Archives nationales du Québec à Montréal ANQQ Archives nationales du Québec à Québec AO Archives d'Ontario AQHP Association québécoise d'histoire politique ASN Archives du Séminaire de Nicolet ASQ Archives du Séminaire de Québec ASSH Archives du Séminaire de Saint-Hyacinthe ASTR Archives du Séminaire de Trois-Rivières BAC Bibliothèque et Archives du Canada BAnQ Bibliothèque et archives nationale du Québec BH Beaulieu, André et Jean Hamelin, dir, La presse québécoise des origines à nos jours, Québec, Presses de l'Université Laval, 1973-1990, 10v BHP Bulletin d'histoire politique BMS Baptêmes, mariages, sépultures BRH Bulletin des recherches historiques. CAN Le Canadien (Québec) CANJ Canadian Antiquarian and Numismatic Journal CB Catalogue of Books being the complete Library of late Hon L-J Papineau vendus lors d'un encan public en mars 1922, par les frères Fraser, [Montréal, 1922] CHRISTIE William Christie, History of the Late Province of Lower Canada (Québec, 1841)
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CP Chronologie parlementaire, tome 1 1791-1867 (doc inédit), Service de recherche, Bibliothèque de l'Assemblée nationale, décembre 1995 CRLG Centre de recherche Lionel-Groulx DAF Dictionnaire de l'ancienne langue françoise et de tous ses dialectes du IXe au XVe siècle, par Frédéric Godefroy, 10 v, Paris, 1881-1902 DBC Dictionnaire biographique du Canada, 14 v, Québec, PUL; Toronto, UTP DC Dictionnaire biographique du clergé canadien-français, par J-B-A Allaire; Les anciens; Montréal, Imprimerie de l'École Catholique des Sourds-Muets, 1910 DD Dictionnaire de droit québécois et canadien, avec lexique anglais-français, par Hubert Reid, 2e tirage, revu et corrigé, Montréal, Wilson & Lafleur ltée, 1996 DNB Dictionary of National Biography, London, Smith, Elder, & Co, 1885-1900 DPQ Dictionnaire des parlementaires du Québec, 1792-1992, PUL, 1993 ED Encyclopaedic Dictionary, edited by Robert Hunter, 4 v, Philadelphia, Syndicate Publishing Company, 1894 GPF Glossaire du parler français au Canada, Québec, PUL, 1968 [1930] ICMH Institut canadien de microreproductions historiques JCABC Journal de la Chambre d'Assemblée du Bas-CanadaJFL Journal d'un Fils de la Liberté, 1838-1855, par Amédée Papineau, Sillery, Septentrion, 1998 JLP Journal (inédit) de Lactance Papineau ANQQ, P 417/6 MD Lovell's Montreal Directory |
ICMH Institut canadien de microreproductions historiques JCABC Journal de la Chambre d'Assemblée du Bas-Canada JFL Journal d'un Fils de la Liberté, 1838-1855, par Amédée Papineau, Sillery, Septentrion, 1998 JLP Journal (inédit) de Lactance Papineau ANQQ, P 417/6 L'AMI L'ami du peuple, de l'ordre et des lois (Montréal) LIB Le Libéral (Québec) MC Morning Courrier (Montréal) MD Lovell's Montreal Directory MD The Macmillan Dictionary of Canadian Biography, Toronto, Macmillan of Canada, 1985 [1978] MG 24 B125 Comité de correspondance de Montréal MGZ Montreal Gazette MIN La Minerve (Montréal) MS Mississiquoi Standard (Frelighburg) MTL HERALD Montreal Herald MQD Mackay's Quebec Directory OED The Oxford English Dictionary, 2nd ed, prepared by JA Simpson and ESC Weiner, 20 v, Clarendon Press, Oxford, 1989 RHAF Revue d'histoire de l'Amérique française SHM Société historique de Montréal MQD Mackay's Quebec Directory OED The Oxford English Dictionary, 2nd ed, 20 v, Clarendon Press, 1989 QG Quebec Gazette QM Quebec Mercury RG. Register Group. Archives publiques du Canada (Ottawa) SJ Stanstead Journal (Stanstead) VIND The Canadian Vindicator (Montréal) |
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L'Ami du peuple, de l'ordre et des lois, 1832-1840 (Montréal)
Le Canadien, 1806-1909 (Québec)
Le Courier de Québec, 1807-1808
L'Écho du pays, 1832-1836 (Saint-Charles-sur Richelieu)
Le Fantasque, 1837-1849 (Québec)
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La Gazette des Trois-Rivières, 1817-1822
Le Glaneur, 1836-1837 (Saint-Charles-sur-Richelieu)
Le Libéral / The Liberal, 1837 (Québec)
La Minerve, 1826-1899 (Montréal)
Le Pays, 1852-1869 (Montréal)
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Le Populaire, 1837-1838 (Montréal)
Quebec Mercury, 1805-1903
La Quotidienne, 1837-1838 (Montréal)
Le Spectateur canadien 1813-1829 (Montréal)
The Vindicator, 1828-1837 (Montréal)
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