Ce n'était pas sans de graves motifs que le gouverneur général, sir John Colborne, le ministre de la justice et le colonel Gore avaient conféré au palais de Québec, en vue de mesures à prendre pour réprimer les menées des patriotes. En effet, une redoutable insurrection allait prochainement soulever la population d'origine franco-canadienne. Mais si lord Gosford et son entourage s'en préoccupaient à bon droit, ce n'était pas pour inquiéter, semblait-il, un jeune garçon qui, dans la matinée du 3 septembre, grossoyait en l'étude de maître Nick, place du marché Bon-Secours, à Montréal. "Grossoyer" n'est peut-être pas le mot qui convenait à cet absorbant travail, auquel le second clerc, Lionel Restigouche, s'adonnait en ce moment - neuf heures du matin. Une colonne, de lignes inégales et de fine écriture, s'allongeait sur une belle feuille de papier bleuâtre, qui ne ressemblait en rien au rude parchemin des actes. Par instants, lorsque la main de Lionel s'arrêtait pour fixer quelque idée indécise, ses yeux se portaient vaguement, à travers la fenêtre entr'ouverte, vers le monument élevé sur la place Jacques Cartier, en l'honneur de l'amiral Nelson. Son regard s'animait alors, son front rayonnait, et sa plume se reprenait à courir, tandis qu'il balançait légèrement la tête, comme s'il eut battu la mesure sous l'influence d'un rythme régulier. Lionel avait à peine dix-sept ans. Sa figure, presque féminine encore, de type très français, était charmante, avec des cheveux blonds, un peu longs peut-être, et des yeux bleus rappelant l'eau des grands lacs canadiens. S'il n'avait plus ni père ni mère, on peut dire que maître Nick lui servait de l'un et de l'autre, car cet estimable notaire l'aimait comme s'il eut été son fils. Lionel était seul dans l'étude. À cette heure, personne. Pas un des autres clercs, occupés alors aux courses du dehors, pas même un client, bien que l'office de maître Nick fût un des plus fréquentés de la ville. Aussi, Lionel, se croyant sûr de ne point être dérangé, en prenait-il à son aise, et il venait d'encadrer son nom dans un paraphe mirifique au-dessous de la dernière ligne tracée au bas de la page, quand il s'entendit interpeller: "Eh! que fais-tu là, mon garçon?" C'était maître Nick, que le jeune clerc n'avait point entendu entrer, tant il s'absorbait dans son travail de contrebande. Le premier mouvement de Lionel fut d'entr'ouvrir un sous-main, afin d'y glisser le papier en question; mais le notaire saisit prestement la feuille suspecte, en dépit du jeune garçon qui cherchait vainement à la reprendre. "Qu'est-ce que cela, Lionel? demanda-t-il. Une minute... une grosse... une copie de contrat?... - Maître Nick, croyez bien que..." Le notaire avait mis ses lunettes et, le sourcil froncé, parcourait la page d'un œil stupéfait. "Que vois-je là? s'écria-t-il. Des lignes inégales?... Des blancs d'un côté!... Des blancs de l'autre!... Tant de bonne encre perdue, tant de bon papier gaspillé en marges inutiles! - Maître Nick, répondit Lionel, rougissant jusqu'aux oreilles... cela m'est venu... par hasard. - Qu'est-ce qui t'est venu... par hasard? - Des vers... - Des vers!... Voilà que tu rédiges en vers?... Ah ça! est-ce que la prose ne suffit pas pour libeller un acte? - C'est qu'il ne s'agit point d'un acte, ne vous déplaise! maître Nick. - De quoi s'agit-il donc? - D'une pièce de poésie que j'ai composée pour le concours de la Lyre-Amicale! - La Lyre-Amicale! s'écria le notaire. Est-ce que tu t'imagines, Lionel, que c'est pour figurer au concours de la Lyre-Amicale ou toute autre société parnassienne que je t'ai accueilli dans mon étude?... Est-ce pour t'abandonner à tes ardeurs versificatrices que j'ai fait de toi mon second clerc? Mais, alors, autant vaudrait passer ton temps à canoter sur le Saint-Laurent, à promener ton dandysme dans les allées du Mont-Royal ou du parc de Sainte-Hélène! En vérité, un poète dans le notariat!... Une tête de clerc au milieu d'un nimbe!... Il y aurait de quoi mettre les clients en fuite! - Ne vous fâchez pas, maître Nick! répondit Lionel d'un ton piteux. Si vous saviez combien la poésie s'accommode de notre mélodieuse langue française! Elle se prête si noblement au rythme, à la cadence, à l'harmonie!... Nos poètes, Lemay, Elzéar Labelle, François Mons, Chapemann, Octave Crémazie... - Messieurs Crémazie, Chapemann, Mons, Labelle, Lemay, ne remplissent pas les importantes fonctions de second clerc que je sache! Ils ne sont pas payés, sans compter la table et le logement, six piastres par mois - et par moi! - ajouta maître Nick, enchanté de son jeu de mot. Ils n'ont point à rédiger des contrats de vente ou des testaments et ils peuvent pindariser à leur fantaisie! - Maître Nick... pour une fois... - Eh bien! soit... pour une fois, tu as voulu être lauréat de la Lyre-Amicale? - Oui, maître Nick, j'ai eu cette folle présomption! - Et pourrais-je savoir quel est le sujet de ta poésie?... Sans doute quelque évocation dithyrambique à Tabellionoppe, la muse du parfait notaire?... - Oh! fit Lionel, en protestant du geste. - Enfin, ça s'appelle, ta machine rimante?... - Le Feu follet! - Le Feu follet! s'écria maître Nick! Voilà que tu adresses des vers aux feux follets!" Et, sans doute, le notaire allait prendre à parti les djinns, les elfes, les brownies, les lutins, les ondines, les ases, les cucufas, les farfadets, toutes les poétiques figures de la mythologie scandinave, lorsque le facteur frappa à la porte de l'étude et parut sur le seuil. "Ah! c'est vous, mon ami? dit maître Nick. Je vous avais pris pour un feu follet! - Un feu follet, monsieur Nick? répondit le facteur. Est-ce que j'ai l'air... - Non!... Non!... Et vous avez même l'air d'un facteur qui m'apporte une lettre. - La voici, monsieur Nick. - Merci, mon ami!" Le facteur se retira, au moment où le notaire, ayant regardé l'adresse de la lettre, la décachetait vivement. Lionel put alors reprendre sa feuille de papier, et il la mit dans sa poche. Maître Nick lut la... |