survivants voulaient sauver leur vie, ils ne le pouvaient plus qu'en se réfugiant sur la rive droite du Niagara. Mais c'est à peine si M. de Vaudreuil pouvait se tenir debout, s'il aurait la force de regagner la maison où l'attendait sa fille et de s'embarquer avec elle. Vincent Hodge essaya de l'entraîner. À ce moment, M. de Vaudreuil, frappé en pleine poitrine, ne put que murmurer ces mots: "Ma fille!... Hodge!... Ma fille!" Jean, qui venait d'accourir, l'entendit. "Sauvez Clary!" cria-t-il à Vincent Hodge. À ce cri, une douzaine de volontaires se jetèrent sur lui. Ils l'avaient reconnu. S'emparer du célèbre Jean-Sans-Nom, le ramener vivant au camp de Chippewa, quel coup de fortune ce serait pour eux! Dans un dernier effort, Jean abattit deux des volontaires qui cherchaient à le saisir, et il disparut au milieu d'une décharge qui ne l'atteignait pas. Quant à Vincent Hodge, blessé grièvement, il avait été fait prisonnier près du cadavre de M. de Vaudreuil. Où allait Jean-Sans-Nom? Avait-il donc la pensée de survivre, après que les meilleurs patriotes avaient succombé ou étaient entre les mains des royaux? Non! Le dernier mot de M. de Vaudreuil n'avait-il pas été le nom de sa fille?... Eh bien! Puisque Vincent Hodge ne pouvait plus la sauver, lui la sauverait, il l'obligerait à fuir, il la conduirait sur la rive américaine, et il reviendrait au milieu de ses compagnons qui luttaient encore. Clary de Vaudreuil, seule devant sa maison, entendait les bruits du combat - cris de fureur, cris de douleur, mêlés aux détonations de la mousqueterie. Tout ce tumulte se rapprochait avec la lueur plus intense des armes à feu. Déjà une cinquantaine de patriotes, blessés pour la plupart, s'étaient jetés dans les embarcations et se dirigeaient vers le village de Schlosser. Il ne restait plus que le petit bateau à vapeur Caroline, déjà encombré de fugitifs, qui se disposait à traverser le bras du Niagara. Soudain Jean apparut, couvert de sang - du sang des royaux, - sain et sauf, après avoir en vain cherché la mort, après l'avoir vingt fois donnée. Clary s'élança vers lui. "Mon père?... dit-elle. - Mort!" Jean lui répondit ainsi, sans ménagements: il fallait que Clary consentit à quitter l'île? Jean la reçut dans ses bras, inanimée, au moment où les volontaires tournaient la maison pour s'opposer à sa fuite. Bondissant avec son fardeau, il courut vers la Caroline, il y déposa la jeune fille; puis, se relevant: "Adieu, Clary!" dit-il. Et il mit le pied sur le plat-bord du bateau pour s'élancer sur la berge. Avant qu'il eût sauté à terre, Jean frappé de deux balles, fut renversé sur le pont, à l'arrière, tandis que la Caroline s'éloignait à toute vapeur. Cependant, à la lueur des coups de feu, Jean avait été reconnu des volontaires qui l'avaient poursuivi à travers l'île, et ces cris retentirent: "Tué, Jean-Sans-Nom!... Tué!" À ces cris, Clary reprit connaissance et se releva. "Mort!..." murmura-t-elle en se traînant vers lui. Quelques minutes plus tard, la Caroline était amarrée au quai de Schlosser. Là, les fugitifs, qui se trouvaient à bord, pouvaient se croire en sûreté, sous la protection des autorités fédérales. Quelques-uns débarquèrent aussitôt; mais, comme l'unique auberge du village fut bientôt remplie et qu'il fallait faire trois milles pour atteindre les hôtels de Niagara-Falls en descendant la rive droite, la plupart préférèrent demeurer dans les cabines du bateau à vapeur. Il était alors huit heures du soir. Jean, étendu sur le pont, respirait encore. Clary, agenouillée, soutenant sa tête, lui parlait... Il ne répondait pas... Peut-être ne l'entendait-il plus? Clary regarda autour d'elle. Où chercher des secours, dans ce désarroi, au milieu de ce village empli de tant de fugitifs, encombré de tant de blessés, auxquels les médecins manquaient comme les remèdes? Alors Clary vit toute sa vie repasser dans son souvenir. Son père tué pour la cause nationale!... Celui qu'elle aimait mourant entre ses bras, après avoir lutté jusqu'à la dernière heure. Maintenant, elle était seule au monde, sans famille, sans patrie, désespérée... Après avoir abrité Jean sous une toile de capot, afin de le protéger contre les rigueurs du froid, Clary, penchée sur lui, cherchait si son cœur ne battait pas faiblement, si un souffle ne s'exhalait pas de ses lèvres... Au loin, de l'autre côté de la rivière, éclataient encore les derniers coups de feu, dont les vives lueurs fusaient entre les arbres de l'île Navy. Tout se tut enfin, et la vallée niagarienne s'endormit dans un morne silence. Inconsciemment, la jeune fille murmurait le nom de son père, et aussi celui de Jean, se disant que, suprême angoisse! le jeune patriote mourait peut-être avec cette pensée qu'il serait poursuivi au delà du tombeau par la malédiction des hommes! Et elle priait pour l'un et pour l'autre. Soudain, Jean tressaillit, son cœur battit un peu plus vite. Clary l'appela... Jean ne répondit pas. Deux heures s'écoulèrent. Tout reposait à bord de la Caroline. Aucun bruit ne venait ni des cabines ni du pont. Seule à veiller, Clary de Vaudreuil était là, comme une sœur de charité au chevet d'un mourant. La nuit était très obscure. Les nuages commençaient à se dérouler lourdement au-dessus de la rivière. De longues brumes s'accrochaient au squelette des arbres, dont les branches, chargées de givre, grimaçaient sur la berge. Personne ne vit alors quatre bateaux qui, contournant la pointe de l'île par l'amont, manoeuvraient de manière à rallier sans bruit la rive de Schlosser. Ces bateaux étaient montés par une cinquantaine de volontaires, commandés par le lieutenant Drew, de la milice royale. Sur l'ordre du colonel Mac Nab, cet officier, au mépris du droit des gens, venait accomplir un acte révoltant de sauvagerie jusque dans les eaux américaines. Parmi ses hommes... |