Jean serait au premier rang des patriotes pour y chercher la mort. Il ne devait pas longtemps attendre. En effet, le lendemain, 19 décembre, dès les premières heures de la matinée, il fut manifeste que le colonel Mac Nab préparait une attaque directe. De grands bateaux plats étaient rangés le long de la berge, au-dessous du camp de Chippewa. Faute d'artillerie, les bonnets bleus n'auraient aucun moyen de détruire ces bateaux avant qu'ils se fussent mis en marche, ni de les arrêter, lorsqu'ils tenteraient le passage. Leur unique ressource serait de s'opposer à un débarquement par la force, en se concentrant sur les endroits menacés. Mais quelle résistance pourraient opposer quelques centaines d'hommes contre la masse des assaillants, s'ils accostaient l'île sur plusieurs points à la fois? Ainsi, dès que les royaux auraient pris pied, l'envahissement du camp suivrait de près, et ses défenseurs, trop nombreux pour trouver place dans les quelques embarcations de Schlosser, seraient massacrés avant d'avoir pu se réfugier sur la terre américaine. C'est de ces éventualités dont s'inquiétaient surtout M. de Vaudreuil et ses amis. Ils comprenaient les dangers d'une telle situation. Pour y échapper, il est vrai, il leur eût suffi de regagner Schlosser, pendant que le passage du Niagara était libre. Mais pas un n'aurait voulu battre en retraite, sans s'être défendu jusqu'à la dernière heure. Peut-être, après tout, se croyaient-ils assez forts pour opposer une sérieuse résistance, et se faisaient-ils illusion sur les difficultés d'un débarquement. En tout cas, l'un d'eux ne s'y méprenait guère. C'était maître Nick, si malencontreusement engagé dans cette lutte. Mais sa situation à la tête des guerriers mahoganniens ne lui permettait pas d'en rien dire. Quant à Lionel, son patriotisme n'admettait aucune hésitation. Le jeune clerc, d'ailleurs, ne revenait pas des surprises que lui avait causées la réapparition si inattendue de son héros. Quoi! Jean-Sans-Nom était fils d'un Simon Morgaz!... L'abbé Joann était fils d'un traître! "Eh bien! se répétait-il, en sont-ils moins deux bons patriotes? Et Mlle Clary n'a-t-elle pas eu raison de défendre Jean et sa mère?... Ah! la brave jeune fille!... C'est bien, cela!... C'est noble!... C'est digne d'une Vaudreuil!" Ainsi raisonnait Lionel, qui ne marchandait pas son enthousiasme, et ne pouvait croire que Jean eût quitté l'île Navy pour n'y plus remettre les pieds. Oui! Jean-Sans-Nom reparaîtrait, ne fût-ce que pour mourir en défendant la cause nationale! Et bientôt, le jeune clerc en arrivait à faire cette réflexion fort judicieuse, en somme: "Pourquoi les enfants de Simon Morgaz ne seraient-ils pas les plus loyaux des hommes, puisque le dernier descendant d'une race belliqueuse n'avait plus rien des qualités de ses ancêtres, puisque la race des Sagamores finissait en notaire!" Ce que Lionel pensait de Jean-Sans-Nom, c'est aussi ce que pensaient Thomas Harcher et ses fils. Ne l'avaient-ils pas vu à l'œuvre depuis nombre d'années. En risquant cent fois sa vie, Jean n'avait-il pas racheté le crime de Simon Morgaz? Vraiment, s'ils eussent été présents à cette odieuse scène, ils n'auraient pu se contenir, ils se seraient jetés sur la foule, ils auraient fait justice de ces abominables outrages! Et, s'ils savaient en quel endroit Jean s'était retiré, ils iraient le chercher, ils le ramèneraient au milieu des bonnets bleus, ils le mettraient à leur tête! Il faut le dire à l'honneur de l'humanité, depuis l'expulsion de Jean et de Bridget, un revirement s'était fait dans les esprits. Les sentiments de Lionel et de la famille Harcher étaient présentement partagés par la majorité des patriotes. Vers onze heures du matin, les préliminaires de l'attaque commencèrent. Les premiers boulets des batteries de Chippewa sillonnèrent la surface du camp. Des obus portèrent le ravage et l'incendie à travers l'île. Il eût été impossible de s'abriter contre ces projectiles, sur un terrain presque ras, semé de groupes d'arbres, coupé de haies sans épaisseur, n'ayant que quelques épaulements, construits en terre gazonnée du côté de la rive. Le colonel Mac Nab cherchait à déblayer les berges, avant de tenter le passage du Niagara, - opération qui n'était pas sans difficultés, malgré le nombre restreint des défenseurs. Ceux-ci s'étaient réunis autour de la maison de M. de Vaudreuil, moins exposée aux coups de l'artillerie par sa situation sur la rive droite, en face de Schlosser. Dès les premières détonations, M. de Vaudreuil avait donné l'ordre à tout ce qui était non combattant de repasser sur le territoire américain. Les femmes, les enfants, dont on avait jusqu'alors toléré la présence, durent s'embarquer, après avoir dit adieu à leurs maris, à leurs pères, à leurs frères, et furent transportés sur l'autre rive. Ce transport ne se fit pas sans danger, car les bouches à feu, placées en amont et en aval de Chippewa, menaçaient de les atteindre par un tir oblique. Quelques boulets vinrent même frapper la frontière des États-Unis - ce qui devait provoquer de très justes réclamations de la part du gouvernement fédéral. M. de Vaudreuil avait voulu obtenir de sa fille qu'elle se réfugiât à Schlosser, afin d'y attendre l'issue de cette attaque. Clary refusa de le quitter. "Mon père, dit-elle, je dois rester près de vous, j'y resterai. C'est mon devoir. - Et si je tombe entre les mains des royaux?... - Eh bien! ils ne me refuseront pas de partager votre prison, mon père. - Et si je suis tué, Clary?..." La jeune fille ne répondit pas, mais M. de Vaudreuil ne put parvenir à vaincre sa résistance. Aussi était-elle près de lui, lorsqu'il vînt prendre place au milieu des patriotes, rassemblés devant la maison. Les détonations éclataient alors avec une extrême violence. La position du campement allait devenir intenable. Cependant la tentative de débarquement ne s'effectuait pas encore. Autrement, ceux des bonnets bleus qui étaient postés derrière les épaulements en eussent donné avis. Devant la maison se trouvaient Vincent Hodge, Clerc et Farran, Thomas, Pierre, Michel et Jacques Harcher. Là aussi, maître Nick et Lionel, les guerriers mahoganniens, froids et calmes, comme toujours. M. de Vaudreuil prit la parole: "Mes compagnons, dit-il, nous avons à défendre... |