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Les Patriotes de 1837@1838 - Les R閎ellions de 1837-1838 : un traumatisme collectif
 DEBAT 
     
Les R閎ellions de 1837-1838 : un traumatisme collectif
Article diffus depuis le 10 août 2008
 


Le suicide du patriote Amury Girod tel que vu par Henri Julien.

Par Marc Collin

[Texte d'une pr閟entation faite le 23 mai 2008 dans le cadre du Groupe d'Etudes Psychanalytiques Interdisciplinaires (GEPI) l'universit du Qu閎ec Montr閍l.]

SOURCE : http://www.unites.uqam.ca/gepi/
Reproduit avec l'aimable autorisation de l'auteur.


Quand on 関oque la notion de traumatisme collectif, le plus souvent on pense des 関閚ements extr阭es, tant par la violence exerc閑 que par le nombre des victimes: la Shoah, les g閚ocides arm閚ien et rwendais, la bataille de Verdun. En tant que sp閏ialiste des R閎ellions de 1837-1838, il m抏st arriv quelques reprises d掙tre invit des rencontres consacr閑s au traumatisme collectif. Tout en 閠ant convaincu que l掗pisode des R閎ellions repr閟entait un traumatisme collectif dans l抙istoire du Qu閎ec, je n抋i jamais r閡ssi me d閎arrasser compl鑤ement de la sensation que ma pr閟ence dans ces colloques 閠ait un peu incongrue. La r閒lexion que je vous propose se nourrit de ce sentiment d抜ncongruit.

Objectivement, il faut admettre que la d閒aite des patriotes n抋pparait pas comme un 関閚ement si terrible. Deux cents combattants tu閟, des dizaines de villages incendi閟, quelques centaines d抋rrestations et douze pendaisons, c抏st bien peu de chose si l抩n compare avec ce qui se passe ailleurs dans le monde la m阭e 閜oque. Le conflit de l抜nd閜endance grecque, entre 1821 et 1829, fait 120 000 morts. Pendant les 閙eutes parisiennes de 1848, plusieurs milliers d抜nsurg閟 sont tu閟 pendant les combats, 1 500 personnes sont fusill閑s sans jugement et 11 000 sont jet閑s en prison ou d閜ort閑s. Ce ne sont que des exemples; on pourrait allonger la liste. Et que dire des guerres traditionnelles? Les guerres napol閛nniennes, qui ont lieu quelques d閏ennies avant les R閎ellions auraient fait, selon la plupart des estimation, entre 500 000 et 700 000 morts.

Bref, les R閎ellions, c抏st de la 玴etite bi鑢e. Les troubles ne se sont produits que dans la r間ion de Montr閍l. Le retour la normale est peu pr鑣 complet dix ans apr鑣 les 関閚ements; sur le plan l間al, les exil閟 ont obtenu une absolution inconditionnelle qui leur permet de revenir au pays et de reprendre la vie politique. Dans le contexte de l掗poque, c抏st un traitement d抲ne grande cl閙ence l掗gard d抲n mouvement r関olutionnaire.

Pourtant, si on visionne n抜mporte quel des trois grands films r閍lis閟 sur les R閎ellions, on en ressort avec l抜mpression d抲ne trag閐ie 閜ouvantable. M阭e un film ou un documentaire sur le ghetto de Varsovie ne nous laissera pas avec un tel sentiment de d閙oralisation. C抏st que dans ces trois films, l抏xp閞ience historique des R閎ellions appara顃 comme int間ralement n間ative. Rien ne vient temp閞er l抜mpression g閚閞ale d抲ne d閒aite, d抲n 閏rasement total. Dans tous les cas, les patriotes apparaissent comme des personnages mis閞ables. Le film de Michel Brault (Quand je serai parti, vous vivrez encore) nous montre un jeune patriote isol qui tente d閟esp閞閙ent de sauver sa peau apr鑣 l掗chec du soul鑦ement. Il souffre du froid, de la faim, de la solitude, de l抜ncompr閔ension. Pierre Falardeau, quand lui, a choisi de nous montrer des patriotes emprisonn閟 qui attendent leur ex閏ution, et le climax de son film est la douloureuse s閜aration de De Lorimier et de sa femme. Dans Quelques arpents de Neige, les patriotes sont de pauvres habitants qui n抩nt rien perdre, sinon 玪eur vie de chien. Le h閞os du film ne croit plus la lutte politique et ne veut plus se battre, mais il va quand m阭e se retrouver traqu par les britanniques, et apr鑣 que la femme qu抜l aime soit morte les yeux crev閟 par des oiseaux, il va se suicider, coinc entre les soldats britanniques et les soldats am閞icains! La complainte des hivers rouges, sans doute la pi鑓e de th殁tre consacr閑 aux r閎ellions qui a 閠 la plus jou閑, n抏st qu抲ne longue suite de dol閍nces sur les mis鑢es et les vexations subies par les habitants canadiens avant, pendant et apr鑣 les R閎ellions. Dans tous les cas, les Anglais apparaissent comme des pers閏uteurs, inhumains et cruels. Ce sont des m閏hants unidimensionnels. Dans leur intentionalit, ces repr閟entations des R閎ellions correspondent avant tout un discours victimaire. Elles reviennent dire que les Anglais ont 閠 vraiment salauds et que nous, les Qu閎閏ois, on y a go鹴. Au del de ce constat, la r閒lexion demeure tr鑣 pauvre.

Contrairement cette perception victimaire, assez r閜andue, les tentatives d抩bjectivation, de la part des historiens professionnels, p阠hent par l抏xc鑣 inverse et conduisent souvent minimiser l抜mportance des R閎ellions dans l抙istoire du Qu閎ec. Beaucoup d抙istoriens n抷 ont vu, et n抷 voient encore qu抲n incident de passage. C抏st un 関閚ement accidentel, qui ne s抜nscrit pas dans une n閏essit historique, et qui par le fait m阭e n抋 pas de signification. C抏st un d閞apage : avec un peu plus de bonne volont de part et d抋utre, il aurait pu 阾re 関it, et le m阭e r閟ultat aurait 閠 obtenu par des r閒ormes. Malheureux malentendu, o l抩bstination, l抩rgueil et la mauvaise foi ont jou un r鬺e important. Le fait m阭e qu抩n ait toujours parl de 玶閎ellion, plut魌 que de 玶関olution, t閙oigne de cette volont de diminuer la port閑 de l掗v閚ement. Et le mot 玶閎ellion restait encore trop fort aux yeux de Lionel Groulx, qui ne pouvait admettre que le peuple canadien-fran鏰is si vertueux ait jamais pu s抋bandonner au d関ergondage r関olutionnaire. Selon Groulx, en 1837 il n抷 a m阭e pas eu de r閎ellion, tout juste une r関olte, ou pour 阾re plus pr閏is, une r閟istance une op閞ation de police.

L抏xag閞ation outranci鑢e du caract鑢e dramatique des R閎ellions et la mise distance tout aussi excessive r関鑜ent une difficult construire une repr閟entation 閝uilibr閑 de ces 関閚ements. Tant魌 les affects prennent toute la place et emp阠hent la mise distance; tant魌, au contraire, c抏st la pens閑 qui quitte le sol, en 関acuant compl鑤ement les affects.

Longtemps, les r閎ellions ont 閠 un sujet tabou. Ce manuel d抙istoire de Guy Laviolette, encore en usage il y a quelques d閏ennies, s抋dressait aux enfants de 3e ann閑. Il pr閟ente l抙istoire du Canada travers 20 tableaux. Or entre la bataille de Chateauguay, en 1812, et l抜ntervention de LaFontaine 玵ui r閠ablit nos droits au parlement en 1848, les R閎ellions brillent par leur absence. Dans les manuels de l掗poque, le sujet commence faire son apparition avec la pubert. M阭e dans les livres pour adultes, le sujet n掗tait jamais abord sans d抜mmenses pr閏autions dilatoires. 玁ous allons maintenant aborder un sujet d閘icat, un sujet difficile! Il faut faire tr鑣 attention, il faut garder la t阾e froide! En somme, les R閎ellions 閠aient un sujet pour adulte. Pourquoi 閠ait-il si imp閞atif de garder les enfants l抋bri de la conscience de 1837, pourquoi fallait-il toujours l抋border avec prudence, comme en marchant sur des oeufs? Bien s鹯, on a longtemps attribu la censure des patriotes l捝glise. Mais cela n抏xplique pas pourquoi un 関閚ement historique a pu se retrouver, culturellement, dans la m阭e case que ce qu抩n appelait l掗poque l抏xercice de la vie priv閑, c抏st--dire la sexualit. On trouvera des sujets tabou dans l抙istoire de tous les pays, mais rarement des sujets historiques r閟erv閟 aux adultes, ce qui semble sugg閞er une curieuse confusion entre la politique et la morale! Il est 関ident que cette censure n抏st pas du m阭e type que celle qui frappe souvent les crimes collectifs que l抩n refuse d抋dmettre, ou les probl鑝es qu抩n ne veut pas 関oquer dans certains milieux par int閞阾 de classe. Si les enfants doivent 阾re prot間閟 de quelque chose, ce n抏st s鹯ement pas d抜d閑s qu抜ls ne risquent pas de comprendre, mais plut魌 de certains affects et des contenus symboliques qu抜ls charrient.

Revenons aujourd抙ui. Comme on le sait, le contr鬺e de l捝glise ne s抋pplique plus, le conservatisme ne r鑗ne plus en ma顃re sur la soci閠 qu閎閏oise, personne n抜rait aujourd抙ui d閒endre la doctrine paulinienne selon laquelle il n抏st pas permis de se r関olter contre les autorit閟 閠ablies. Depuis 2002, nous c閘閎rons chaque ann閑, au mois de mai, une journ閑 des patriotes. En principe, cette reconnaissance officielle de la place des patriotes dans l抙istoire du Qu閎ec a mis un terme au long d閚i historique des R閎ellions. Mais les circonstances dans lesquelles cela s抏st fait ont terni cette r閜aration. Rappelons d抋bord qu抜l a fallu 164 ans avant que cela ne se r閍lise, dont 16 ans de pouvoir p閝uiste, fait d抋utant plus notable que le parti Qu閎閏ois se situe en principe dans la lign閑 spirituelle du mouvement patriote puisqu抜l vise comme lui la souverainet politique du peuple qu閎閏ois. Ensuite, par manque de courage, on n抋 pas os cr閑r un nouveau cong f閞i en officialisant la f阾e des patriotes qui, depuis toujours, avait lieu le 23 novembre, jour de la bataille de Saint-Denis. La journ閑 des patriotes a pris la place de la f阾e de Dollard, qui elle-m阭e avait pris la place de la f阾e de la Reine Victoria. On a donc refil aux patriotes un cong f閞i usag. Un cong qui avait d閖 servi deux fois! Ce n抏st pas tr鑣 g閚閞eux, pour rendre hommage des hommes qui n抩nt pas l閟in donner leur vie pour leur pays! Si je me mets un instant la place de l抲n d抏ntre eux, il me semble que je serais plut魌 outr par cette ingratitude, par cette f阾e ridicule qui arrive beaucoup trop tard, et qui ne fait qu抋jouter l抜nsulte l抩utrage. Trop peu, trop tard! 蓈idemment c抏st une image; les morts ne sont pas l pour r閏lamer que l抩n reconnaisse leurs m閞ites. Ce qui est en cause, c抏st plut魌 le rapport de la collectivit qu閎閏oise elle-m阭e.

Ce n抏st pas la premi鑢e fois qu抲ne comm閙oration patriote est 玶at閑 de la sorte. En 1905, on a inaugur le premier monument Jean-Olivier Ch閚ier, le h閞os patriote de 1837. Ce projet de monument avait suscit une opposition politique acharn閑. Mais la pire douche froide n抏st pas venu des opposants politiques, elle est venue des membres du comit eux-m阭es. Pour des raisons obscures, le projet initial de monument, qui devait 阾re r閍lis par le grand sculpteur philippe H閎ert et qui aurait 閠 une de ses plus belles oeuvres, a 閠 abandonn et on a plut魌 command un monument banal un obscur sculpteur am閞icain, Alfonso Pelzer. Un tel acte manqu porte la trace d抲ne r閟erve, d抲n mouvement de recul dans le geste m阭e d抙onorer la m閙oire d抲n patriote.

L抜d閑 d抲ne journ閑 des patriotes au mois de mai se justifie, selon les organisateurs, par le fait que c抏st durant cette partie de l抋nn閑 qu抩nt eu lieu les premi鑢es assembl閑s patriotes. Mais en inventant cette journ閑 des patriotes, on a du m阭e coup mis l抩mbre la f阾e traditionnelle des patriotes, c抏st--dire la f阾e de la victoire de Saint-Denis, le 23 novembre. C抏st dire qu抏n termes de r閍propriation d抲n h閞itage historique, il y a l un pas en avant et un pas en arri鑢e. Mais en m阭e temps, il y a l un d閜lacement symbolique qui n抏st pas sans importance. Car comm閙orer des assembl閑s publiques plut魌 qu抲ne bataille, cela revient accentuer l抋spect 玠閙ocratique et pacifique du mouvement, et refouler son aspect r関olutionnaire, ainsi que le souvenir des affrontements militaires. On a remplac l抋utomne, saison des r閏oltes et de la maturit, par le printemps, saison des semences, de la jeunesse et de l抜nnocence.

Pourtant, le 23 novembre 閠ait une date bien naturelle pour la f阾e des patriotes. Et il y avait bien quelque chose f阾er ce jour-l! Le 23 novembre 1837, une troupe d抙abitants, arm閟 de fusils de chasse, ont r閡ssi mettre en d閞oute un r間iment de l抋rm閑 britannique, l抋rm閑 la plus puissante de la plan鑤e l掗poque : un r間iment de soldats professionnels, qui avaient combattu Napol閛n Bonaparte Waterloo. Apr鑣 les batailles de Saint-Denis et de Saint-Charles, plusieurs officiers britanniques ont exprim leur admiration l掗gard de ces habitants qui leur avaient donn bien du fil retordre. Il est naturel de comm閙orer un tel 関閚ement, parce que cette victoire est un exploit dont l抙onneur rejaillit sur tous les compatriotes de ces hommes courageux.

En plus d抲ne source de fiert, on a aussi 関acu ce qui 閠ait le plus propre susciter l抜nt閞阾 du public l掗gard de l抙istoire des R閎ellions. Conform閙ent une curieuse tendance tr鑣 r閜andue dans le 玅u閎ec moderne chez les historiens et dans les programmes d抏nseignement, on a aplati l抙istoire en minimisant ses aspects les plus spectaculaires, les plus passionnants et romantiques, et en accentuant les plus 閐ulcor閟 et les plus ternes. Oublions les batailles, les enfants, et lisons ensemble quelques unes des 92 r閟olutions! Comme si c掗tait dans cette prose juridico-constitutionnelle que l抩n pouvait mieux comprendre ce que 1837 signifie pour nous et dans notre histoire. On se surprendra ensuite que les c閘閎rations ne remportent pas le succ鑣 escompt, ou que les c間epiens d閟ertent les cours d抙istoire du Qu閎ec. Les Qu閎閏ois ne s抜nt閞essent pas leur histoire. Mais est-ce qu抩n a rendu cette histoire int閞essante, en l抏xpurgeant tout ce qui pouvait susciter la moindre passion, et en assortissant chaque affirmation d抲ne pl閠hore de pr閏autions sans fin qui confine la manie obsessionnelle? Voyons avec quelle prudence l抙istorien G閞ard Bouchard admet l抏xistence d抲ne forme de projet national l掗poque des patriotes:

獳vant comme apr鑣 l抜nsurrection de 1837-1838, ce sentiment [national], de plus en plus accus, a trouv des expressions intellectuelles et politiques tr鑣 disparates, voire contra琩ictoires, en de玎 desquelles on peut toutefois d閏eler une sorte de d閚ominateur commun [prenant la forme d抅une volont d抋m閚ager sur le territoire qu閎閏ois un espace francophone dot des institutions n閏essaires sa survie et dont [ces 閘ites] seraient les titulaires l間itimes.籟1]

Mettons de c魌 le contenu de cette affirmation, concentrons-nous sur sa forme. C抏st une ratiocination qui 関acue non seulement les affects, mais 間alement la r閒閞ence tout 閘閙ent historique concret (personnages, 関閚ements, etc.) Cette phrase est typique de la tendance actuelle chez les historiens qu閎閏ois. On a r閏us le 玭ous, consid閞 comme scientifiquement suspect, et on a remplac ce sujet traditionnel de l抙istoire par une multitude d抋bstractions (qui ne le sont pas moins): id閛logies, crise 閏onomique, classes sociales, conscience de classe sont venus au premier plan, mettant de c魌 les vivants, leurs actions et leurs volont閟. M阭e la mani鑢e de construire les phrases t閙oigne de ce parti-pris d掗vacuer l抙umain du r閏it historique. Ainsi, 玪e sentiment national est le sujet grammatical de la phrase de Bouchard: c抏st lui qui agit dans l抙istoire, comme si le sentiment national 閠ait un acteur historique, dou d抲ne conscience et d抲ne volont. Expurger l抙umain, expurger le personnage vivant du r閏it historique, c抏st 閘iminer l抜dentification du lecteur et, par le fait m阭e, encore une fois, c抏st expurger les affects. 蓈idemment, il va de soi que le r閟ultat est ennuyant mourir. Il faut choisir entre le courage d抋ffronter ses affects et le d閚i des affects qui nous m鑞e, lentement mais s鹯ement, vers la d閜ression.

Tous les exemples que je viens de donner avaient pour but de montrer avec quelle difficult se construit la repr閟entation mentale des R閎ellions au sein de la conscience historique qu閎閏oise. Le point essentiel, ici, est que la seule d閒inition objectivable d抲n traumatisme est, pr閏is閙ent, la difficult ou l抜mpossibilit de construire une repr閟entation ad閝uate d抲n 関閚ement. Si, depuis des ann閑s, j抋i acquis la conviction que les R閎ellions repr閟entaient un v閞itable traumatisme historique, c抏st parce que je n抏n finis pas de faire le constat de cette difficult.

En principe, le mot traumatisme d閟igne un choc violent provenant de l抏nvironnement. Dans son sens premier, le traumatisme est une blessure physique, fracture, coupure, br鹟ure, etc. Habituellement, dans le cas d抲n traumatisme physiologique, plus un choc est violent, plus le traumatisme sera grave. Mais le traumatisme psychologique est plus complexe, et la relation entre l抜ntensit du choc et l抏ffet peut 阾re tr鑣 in間ale. Une personne qui tombe d抲n dixi鑝e 閠age va se tuer coup s鹯, mais on a vu des personnes qui ont subi des exp閞iences extr阭ement dures et qui en sont sorties sans s閝uelles psychologiques graves. On peut donner ici l抏xemple de Bruno Bettelheim, qui a subi l抙orreur des camps nazis, ce qui ne l抋 pas emp阠h d抋voir par la suite une carri鑢e de psychanalyste et d抋uteur tr鑣 prolifique. D抲n autre c魌, des personnes peuvent souffrir de s閝uelles traumatiques tr鑣 graves sans qu抩n puisse vraiment mettre le doigt sur un 関閚ement pr閏is ou extraordinaire. La violence engendre des psychoses en cascade aujourd抙ui en Irak ou en Afghanistan, mais les suicides d抋dolescents dans des sous-sols de bungalows de banlieue nord-am閞icains ne rel鑦ent pas n閏essairement d抲ne mis鑢e psychique moins grande.

Si le rapport entre la violence de l掗v閚ement et l抏ffet traumatique est si variable, c抏st que le coup de tonnerre de l掗v閚ement traumatique n抏st jamais sans rapport avec le coeur de la vie psychique et pulsionnelle, et la m閙oire la plus profonde et la plus refoul閑 qui lui est li閑.

Je crois qu抜l est inutile d抜nsister ici plus qu抜l ne faut sur la th閛rie freudienne et psychanalytique de la repr閟entation mentale. Retenons surtout que la repr閟entation mentale est deux faces, en ce sens que tout en assurant une 玶eproduction mentale du monde et des choses elle remplit une fonction de figurabilit psychique. 蒷閙ents psychiques, conflits pulsionnels se projettent au sein de la repr閟entation des choses, ce qui permet une certaine forme d抩bjectivation des enjeux psychiques. Une repr閟entation de chose est faite de l抋lliage d抲ne trace mn閟ique et d抲n quantum d掗nergie psychique qui constitue en quelque sorte le 玞arburant de la repr閟entation, ce qui lui conf鑢e son caract鑢e vivant. son tour, ce quantum d掗nergie psychique est lui-m阭e porteur d抲n contenu mn閟ique ant閞ieur. L抋ffect est un contenu psychique hautement organis et qui charrie une m閙oire. L抜d閑 d抲ne pulsion de mort nous entra頽e dans les zones les plus sp閏ulatives de la th閛rie psychanalytique. Ce d閟ir de retourner l掗tat d抋vant la vie, objet du plus puissant refoulement et qui constitue, selon Freud, un au-del du principe de plaisir, est-il inh閞ent toute forme de vie, ou bien serait-il plus juste d抷 voir la manifestation de la m閙oire traumatique de la naissance, ombilic de la vie affective la source de tous les affects, de toutes les angoisses et de tous les refoulements? Tenons-nous en ce qui appara顃 le plus s鹯, ce qui est 閠ay sur un vaste corps d抩bservations cliniques: toute repr閟entation mentale est investie par des enjeux psychiques qui correspondent, d抲ne mani鑢e g閚閞ale, ce qu抩n pourrait appeler un 玜nguille sous-roche de la repr閟entation.

Le traumatisme est aussi une notion deux faces, et il se situe entre deux extr阭es, selon que pr閐omine la violence de la stimulation (l掗v閚ement traumatique) ou l抜mportance des enjeux psychiques qui le sous-tendent. un extr阭e, il y a le cas o une m閠閛rite, venue des confins de l抲nivers, s掗crase sur ma maison, provoquant un violent choc nerveux. M阭e si celui-ci pourrait avoir des effets durables sur ma vie psychique, il reste que les enjeux psychiques n抩nt jou aucun r鬺e dans la gen鑣e de ce traumatisme. La source est ext閞ieure, et compl鑤ement neutre du point de vue de ces enjeux psychiques. Un traumatisme de ce type pourrait 阾re compar un arbre qui a perdu ses branches. Si l抋rbre est en sant, ses racines n抋yant pas 閠 touch閑s, les branches peuvent repousser et l抋rbre peut survivre. l抋utre extr阭e, il y a ces cas de traumatismes o pr閐ominent les enjeux psychiques. L掗v閚ement traumatique peut 阾re anodin, sa charge affective lui venant de l抏njeu symbolique dont il est le rappel et la manifestation. Un exemple bien connu est ce cas que Freud a pr閟ent sous le pseudonyme de 玪抙omme aux rats. La longue et patiente investigation d抲ne n関rose obsessionnelle aboutit une sc鑞e enfantine plut魌 amusante o le tr鑣 jeune enfant injurie son p鑢e en le traitant de serviette et de lampe. Le p鑢e, qui s抋ppr阾ait battre l抏nfant, est estomaqu par cette r閜onse et renon鏰nt le battre, il lui adresse plut魌 un commentaire admiratif. Comment un tel souvenir peut-il 阾re traumatique? Pas en lui-m阭e, bien s鹯, mais dans la mesure o, illustrant mieux que tout autre la victoire de l抏nfant sur son p鑢e, il est devenu le repr閟entant psychique du fantasme de la mort du p鑢e, que l抏nfant est incapable d抋ffronter et qui suscite en lui une angoisse insurmontable.

Tout traumatisme se situe quelque part entre ces deux extr阭es et par cons閝uent, est en rapport la fois avec une 関閚ement r閑l, dit traumatique, souvent violent ou extr阭e, et des enjeux psychiques ou symboliques. C抏st pourquoi il faut toujours tenir compte des uns et des autres. Il y a toute la diff閞ence du monde entre les effets traumatiques produits par un 玜cte de dieu, un tremblement de terre ou un ouragan, et ceux produits par un acte humain et intentionnel, parce que l抏xistence d抲ne volont derri鑢e l抋cte terrifiant vient moduler l抏ffet traumatique: l抋cte de Dieu est absurde, tandis que l抜ntentionalit de l抋cte humain dote l掗v閚ement traumatique d抲ne signification. Doter l掗v閚ement traumatique d抲ne signification fait partie du travail de repr閟entation; le fait que l掗v閚ement soit d閖 porteur de signification aura des effets aussi vari閟 que les significations elles-m阭es. Dans certains cas, l抜ntentionalit derri鑢e l掗v閚ement traumatique peut faciliter le travail de repr閟entation en canalisant les affects dans une r閍ction (par exemple la vengeance). On se rapproche ici du versant psychotique du traumatisme, par lequel le sujet 関acue la charge traumatique en la transmettant un autre sujet. C抏st ainsi que les effets du traumatisme deviennent 閜id閙iques. (L抜nvasion de l扞rak par les 蓆ats-Unis est directement li閑 l抏ffet traumatique des attentats du 11 septembre 2001. Sur le plan strat間ique, c掗tait une b阾ise, mais sur le plan de la psychologie collective, l抜nvasion de l扞rak a tr鑣 efficacement effac l掗tat d抋ngoisse dans lequel le pays 閠ait plong apr鑣 les attentats.) Dans d抋utres cas, l抜ntentionalit peut se pr閟enter comme un facteur agravant, si l抩n doit porter, en plus du malheur lui-m阭e, le poids de la haine ou du m閜ris de l抋utre. L抏ffet traumatique d閜end, par cons閝uent, non seulement de la 玬at閞ialit榛 de l掗v閚ement, mais 間alement de la mani鑢e dont le sujet le per鏾it et l抜nt鑗re sa m閙oire, des capacit閟 dont il dispose pour en surmonter les effets, ainsi que de la signification qu抜l lui pr阾e.

Le rapport de l掗v閚ement terrible l抏njeu psychique (ou symbolique) peut 阾re compris comme un rapport de repr閟entation. L掗v閚ement qui nous fait passer deux doigts de la mort offre l抩ccasion d抲ne figuration psychique de cet extr阭e pulsionnel dont Freud a 閚onc la th閛rie avec la notion d抜nstinct de mort. Il est paradoxal que de telles exp閞iences nous paraissent g閚閞alement terribles et exceptionnelles alors qu抏n fait la mort est la r閍lit la plus banale et la plus r閜andue qui soit. L抜n閘uctabilit de notre mort est certainement l掗l閙ent de repr閟entation qui correspond l抋ffect le plus puissant et le plus refoul. L抏xplosion des affects que l抩n peut imaginer dans le psychisme d抲ne personne qui tombe d抲n dixi鑝e 閠age, dans les derni鑢es secondes avant sa mort, est une exp閞ience que tous, nous devrons vivre t魌 ou tard, que ce soit violemment ou calmement, car tout 閠at de tension doit un jour se r閟oudre, et ce qui a mont doit redescendre. Par ailleurs, l抏xp閞ience nous montre que la proximit de la mort, aussi angoissante soit-elle, est source d抲ne jouissance qui est souvent recherch閑 dans ses formes plus ou moins dilu閑s (risque, fantasme, spectacle). La proximit de la mort et la lib閞ation du potentiel pulsionnel qu抏lle suscite est au coeur de nombreux rites initiatiques qui soulignent les vertus cathartiques de l抋venture. La proximit de la mort permet de redonner aux choses leur vraie valeur, elle est une purification qui rend les mensonges inutiles, elle assure un ressourcement dans les forces de l抜nconscient. C抏st l un th鑝e fort pris de la mythologie, et particuli鑢ement du mythe du h閞os, qui se d閒init essentiellement comme un personnage qui a brav la mort et qui en est ressorti investi d抲ne force nouvelle, divine, surhumaine.

L抏xp閞ience 玡xtr阭e n抏st donc pas automatiquement traumatisante. Au contraire, si elle est surmont閑, elle renforce le psychisme en l抏nrichissant de nouvelles repr閟entations qui constituent autant d抋m閚agements de ces zones obscures de danger. Cette richesse, nous l抋ppelons le courage, et elle se nourrit la fois de l抏xp閞ience du danger et de la purification int閞ieure qu抏lle assure, et elle se manifeste dans le sentiment de la fiert (je parle ici du courage en tant que fait psychique, et non en tant que concept de la philosophie morale). L掗v閚ement terrible appara顃 ainsi comme la repr閟entation d抲ne r閍lit symbolique, la condition de mortel, et permet de se repr閟enter cette condition de mani鑢e concr鑤e. Ce qui caract閞ise le courage, il faut le souligner, ce n抏st pas la capacit affronter le danger tout le monde affronte le danger, puisque tout le monde est mortel! mais plut魌 la capacit de penser le danger et de penser en situation de danger.

Le traumatisme correspond la situation o, pour une raison ou une autre, ce travail de repr閟entation de l掗v閚ement terrible tourne mal, soit parce que la violence de la stimulation a exc閐 la capacit d抋ssimilation, soit parce qu抲n conflit pulsionnel pr閍lable a affaibli le syst鑝e psychique. Deux lieux de cassure peuvent se produire: soit le lien avec la r閍lit est rompu, il y a perte de la capacit de refouler, ce qui est un 閠at psychotique, soit, cas moins grave mais plus pernicieux, l抜mpossibilit de fixer les 閘閙ents psychiques g閚閞ateurs d抋ngoisse dans des repr閟entations exige, en quelque sorte, la condamnation de la partie touch閑. La zone traumatique est un ensemble d抋ffects et de mat閞iaux mn閟iques, fortement li閟, qui doit imp閞ativement 阾re 関it. C抏st la n関rose obsessionnelle, avec tout son cort鑗e de rites d掗vitements, de phobies, de d閠ours, de conjurations. Sous l抋pparence du calme obsessionnel, le traumatisme recouvre un mouvement peur panique continuel. C抏st un 閠at de terreur qui est caract閞is, ou plus pr閏is閙ent, qui se d閒init par l抜mpossibilit de penser et de se repr閟enter. L掗vitement de la zone de danger est imp閞atif et ne se discute pas. L抜d閑 que de toute mani鑢e on doit mourir ne peut 阾re mise en balance avec la peur d抋ffronter la conscience de la mort. La peur panique, c抏st la r閍ction de la personne qui d閏ouvre qu抏lle a un cancer et qui s抋bstient d抏n parler qui que ce soit parce que cela l抏ffraie trop. Le r閒lexe d掗vitement ne frappe jamais le danger lui-m阭e (comment pourrait-on 関iter le danger?), mais seulement la conscience du danger. 蓈idemment, c抏st un est un march du dupe, une tr鑣 mauvaise affaire. Le sujet ne va pas 関iter la mort, mais en refusant la conscience de la mort, il va renoncer la possibilit de lui donner un sens. Le traumatisme appara顃 ainsi comme le contraire de cette repr閟entation r閡ssie qui correspond au courage et la fiert.

L抜nvestigation du traumatisme des R閎ellions de 1837 ne peut donc se passer de l抋nalyse de l抋rri鑢e-fond symbolique de l掗v閚ement. ce titre, commen鏾ns par dire qu掗voquer le cas de l抙omme aux rats n掗tait pas sans pertinence. La crainte inommable de la mort du p鑢e est au coeur de tout ce qu抩n peut appeler tendance l掗chec. Or il est remarquable que dans la repr閟entation des R閎ellions, l掗l閙ent le plus refoul n抋 jamais 閠 la d閒aite mais plut魌 la victoire. Personne ne l抋 mieux mis en 関idence qu扝ubert Aquin, dans son texte consacr aux R閎ellions de 1837 et intitul 獿抋rt de la d閒aite籟2]. Selon Aquin, le vrai 関閚ement traumatique en 1837 aurait 閠 la victoire de Saint-Denis. C掗tait une victoire laquelle les patriotes ne s抋ttendaient pas, ils en sont rest閟 compl鑤ement paralys閟. Pourquoi? Parce que cette victoire les entra頽ait de mani鑢e inattendue dans un vrai combat o il leur fallait 玽aincre ou mourir. Je corrigerais la formule d扐quin en disant qu抜l leur fallait tuer ou mourir, car c抏st aussi l que r閟idait la difficult. La victoire les jetait beaucoup trop pr閏ipitamment au coeur de l抙istoire. Habitu閟 n掙tre qu抲n demi peuple, assujetti et minoris (c抏st--dire, mis dans une position de mineur, d抏nfant), ils n掗taient pas pr阾s assumer cela. Ne pouvant se r閟oudre tuer, 玦l ne leur restait qu掄 mourir. Ils se sont donc retranch閟 sagement dans leurs camps, pour attendre la punition de leur incartade, quitte vendre ch鑢ement leur peau pour sauver leur honneur.

Aquin a-t-il raison d抋ttribuer ce d閒aitisme aux acteurs historiques de 1837? Rien n抏st moins certain. Apr鑣 tout, les patriotes de 1837 ont bien fait tout ce qu抜ls pouvaient pour gagner leur bataille, et il faut avouer qu抜ls avaient bien peu de choses pour eux! Mais ce d閒aitisme, cet art de la d閒aite est, sans aucun doute, caract閞istique de la repr閟entation que l抩n a construite par la suite de cet 関閚ement historique. Dans les circonstances, le fatalisme appara顃 comme un m閏anisme de d閒ense visant 関acuer les affects en 閘iminant toute r閒閞ence l抜mpr関isible, ce qui se traduit dans la forme du r閏it par ce que nous appelons le suspens. Les patriotes devaient perdre; c掗tait 閏rit! 莂 ne pouvait finir autrement. quoi bon s抏n faire, quoi bon lutter si l抜ssue est in閘uctable? Ici comme ailleurs, l掗vacuation des affects se traduit par un effet de d閜ression. Pourtant, les t閙oignages historiques de 1837 montrent des 閠ats d抏sprit qui n抩nt rien voir avec la d閙oralisation tranquille d扐quin. Songeons par exemple la sc鑞e o Georges-蓆ienne Cartier et ses compagnons traversent la nage les eaux glac閑s du Richelieu, en plein mois de novembre, sous les balles des Britanniques, pour aller livrer aux insurg閟 de Saint-Denis les cartouches dont ils ont besoin!

Comme on l抋 vu, les trois films r閍lis閟 sur les r閎ellions ont 間alement privil間i l掗vocation de la d閒aite. Il est remarquable qu抋ucun cin閍ste n抋 eu l抜d閑 de mettre en sc鑞e la joie de vivre, bien connue et bien document閑, des f阾es qu抩n se donnait dans les ann閑s 1830 dans les milieux patriotes, notamment dans la maison du Dr Labrie Saint-Eustache. Aucun n抋 eu l抜d閑 de s抜nspirer des paroles de cet habitant qui a combattu Saint-Denis et qui a ensuite affirm: 獼e ne me suis jamais autant amus dans ma vie! (Pour comprendre l抜mportance de cette parole, il faut songer que cet homme a vu mourir autour de lui plusieurs compagnons, fauch閟 par des boulets de canon qui ont travers les murs de la distillerie o ils 閠aient retranch閟.) Aucun cin閍ste n抋 eu l抜d閑 de mettre en sc鑞e le courage de Sim閛n Marchessault, qui prend en main la direction du combat de Saint-Charles apr鑣 la fuite du chef Brown. Au contraire, Brault nous montre un combattant patriote qui se met vomir au moment de faire feu sur les Anglais! C抏st peut-阾re une r閍lit de la guerre, bien s鹯, mais dans un film, c抏st aussi un choix significatif.

Bien plus que la d閒aite, la victoire est l掗l閙ent refoul des R閎ellions. L抩ccultation actuelle de la f阾e du 23 novembre en t閙oigne, mais il faut dire aussi que le 23 novembre n抋 jamais eu le caract鑢e qu抜l aurait d avoir, celui d抲ne f阾e, mais plut魌 celui d抲n devoir de m閙oire, saveur plut魌 mortifiante, invariablement accompagn des j閞閙iades adress閑s au reste de la population ingrate, prompte oublier son histoire et ceux qui sont morts pour la patrie.

Tout comme la victoire, le courage est un 閘閙ent peu pr閟ent dans les repr閟entations de 1837, alors que le manque de courage et les exemples de l鈉het, de fuite 閜erdue et de peur panique sont d抲ne pr閟ence 閏rasante. Le cur Paquin, auteur du Journal historique de la r閎ellion Saint-Eustache, donne le ton quand il d閏rit de mani鑢e fort comique la d閎andade des combattants et des chefs patriotes. Apr鑣 une exp閐ition rat閑 Sainte-Rose, les patriotes fuient toutes jambes: 獻ls se press鑢ent tellement que plusieurs se heurt鑢ent et se bless鑢ent m阭e en sautant la h鈚e et tous ensemble dans leurs voitures; ils ne ralentirent leur course que quand ils furent au milieu des leurs St-Eustache, et m阭e l ils croyaient encore avoir l抏nnemi leurs trousses. La fuite du g閚閞al Girod est 間alement un mod鑜e du genre anti-h閞o飍ue. Quand se pr閟ente l抋rm閑 britannique, le g閚閞al force des hommes s抏nfermer dans l掗glise puis s抏nfuit en pr閠endant aller chercher du renfort. Au lieu de venir pr阾er main-forte aux patriotes de Saint-Eustache, qui font face une arm閑 britannique dix fois sup閞ieure en nombre, les hommes de Saint-Benoit ne pensent qu掄 se venger du fuyard et veulent m阭e le livrer aux anglais. Apr鑣 avoir honteusement tromp diverses personnes le long de son chemin et vol un cheval pour assurer sa fuite, Girod se suicide lorsqu抜l se voit encercl par les loyaux.

La description de la fuite d捝tienne Chartier, le cur patriote de Saint-Benoit, est tout aussi comique:

玀. Chartier, qui se trouvait alors au village, fut tellement press de se sauver d鑣 qu抜l eut entendu quelques coups de canon, qu抜l n抏ut pas le temps de prendre sa voiture qui 閠ait chez le Dr. Ch閚ier, et qu抜l se sauva pied. quelque distance du village il se jeta dans une tra頽e qui passait avec deux femmes et cinq ou six enfants en bas 鈍e; mais bient魌, trouvant que cette tra頽e n抋llait pas assez vite, il se remit courir de plus belle et courut ainsi pendant une demi-heure au moins avec une foule de fuyards, ne le c閐ant personne en agilit.

Ici, l抏ffet comique vient du fait que les chefs sont la t阾e du mouvement de panique qui entra頽e hommes, femmes et enfants, combattants et non combattants, dans le plus grand d閟ordre. Les choses sont compl鑤ement invers閑s: plut魌 que d掙tre sur la ligne de front, pour inspirer courage aux hommes, les dirigeants indiquent la voie de la fuite. On ne saurait mieux illustrer l抜d閑 d抲n mouvement de panique.

Ces sc鑞es de panique sont l間ion dans l抙istoriographie des R閎ellions, tout comme celles o l抩n voit les chefs s抏nfuir. Selon Paquin, il y a aussi F閞閛l Peltier, Hubert, les fr鑢es de Lorimier qui se sont enfuis de Saint-Eustache avant la bataille. Saint-Charles, c抏st Brown qui s抏st enfui. Dans le soul鑦ement de 1838, on a beaucoup parl de la fuite du Dr C魌. Mais la plus c閘鑒re fuite de chef, celle qui a pris un caract鑢e embl閙atique est 関idemment celle de Papineau, qui aurait fui Saint-Denis la veille de la bataille. C抏st l un 関閚ement remarqu, c閘鑒re, souvent le premier ou le seul que le 玅u閎閏ois moyen aura retenu de l抙istoire des R閎ellions ou de la biographie de Papineau. Cet 関閚ement a 閠 le sujet des nombreuses controverses, il a fourni le sujet de plusieurs chansons! Bref, la fuite de Papineau a b閚閒ici d抲ne visibilit exemplaire. Pourtant, n抏st-il pas normal qu抲n chef d捝tat soit mis l抋bri lors d抲ne bataille militaire? Est-ce que le pr閟ident Bush a acquis une r閜utation de poltron parce qu抜l a 閠 maintenu au secret pendant toute une journ閑 apr鑣 les attentats du 11 septembre?

Un autre fait remarquable, c抏st que les Canadiens du XIXe si鑓le ont forg un mot original pour d閟igner le fuyard et le tra顃re, tandis qu抩n a emprunt un mot am閞icain, 玴atriote, pour d閟igner le h閞os. Les r関olutionnaires canadiens n抩nt gu鑢e fait preuve d抩riginalit: tout comme le mot patriote, les fils de la libert et la soci閠 des fr鑢es chasseurs sont des calques d抩rganisations am閞icaines. Mais pour d閟igner le tra顃re et le fuyard, on a invent un mot bien canadien, un mot riche de sens et d抋ssociations, bien enracin dans l抙istoire et la culture locale: le chouayen, inspir par la bataille de Chouagen, o les Fran鏰is ont fui dans la panique devant l抏nnemi Iroquois. Le mot chouayen n抏st d抋illeurs pas sans rappeler une autre expression bien qu閎閏oise: la chienne. La chienne est une peur panique, qu抩n peut comparer la trouille, mais qui est bien pire, car la trouille est quand m阭e quelque chose qu抩n a (j抋i la trouille) tandis que la chienne, elle, 玭ous pogne. En bon Qu閎閏ois, on dira que 玵uand la chienne nous pogne, elle ne nous l鈉he plus.

Depuis plusieurs ann閑s, mes travaux de recherche ont 閠 consacr閟 ce probl鑝e, travers l抋nalyse de deux cas. Le premier est celui de F閘ix Poutr, tra顃re et indicateur de police, qui a publi en 1862 un r閏it historique frauduleux dans lequel il pr閠endait avoir 閠 un des principaux organisateurs du soul鑦ement de 1838[3]. Pendant plusieurs d閏ennies, le r閏it de F閘ix Poutr a 閠 le plus grand succ鑣 de librairie de tous les temps pour une oeuvre canadienne. L抏xploit a 閠 renouvel par la pi鑓e de th殁tre que Louis Fr閏hette en a tir, et qui a longtemps 閠 la pi鑓e canadienne la plus jou閑. L抋nalyse du texte et des circonstances de la fraude a confirm la complaisance du public canadien se laisser berner par le faussaire et se reconna顃re dans le personnage d抲n tra顃re. Le deuxi鑝e cas est celui de Jean-Olivier Ch閚ier, incontestable h閞os de la r関olution de 1837, dont la m閙oire a 閠 ostracis閑 de la conscience collective, alors m阭e que Poutr battait des records de popularit. M阭e lorsqu抩n a voulu rappeler le souvenir de Ch閚ier et raconter son histoire, on n抋 jamais trouv que des phrases creuses sur le courage et l抙閞o飐me. Il est frappant de comparer la pauvret des discours sur Ch閚ier avec la volubilit, la richesse cr閍tive du discours sur le tra顃re[4] Ces deux travaux en arrivent au m阭e constat, celui de la pr殚minence, dans les repr閟entations collectives qu閎閏oises, de la structure chienne-honte, au d閠riment de la structure courage-fiert.

Derri鑢e le d閚i de la victoire patriote, la complaisance dans le mis閞abilisme et le culte du tra顃re, se cache sans doute la crainte inavou閑 de la transgression r関olutionnaire affirmation que l抩n doit comprendre sous l抋ngle symbolique et non id閛logique. De nombreux travaux, dont ceux de G閞ard Mendel (Une histoire de l抋utorit) ont montr que le pouvoir et l抋utorit se fondent dans l抋ffectivit relative aux figure parentales. La r関olution ne peut se concevoir que comme une mise mort symbolique de ces figures. Or l抙istoriographie des R閎ellions commencer par l扝istoire de l抜nsurrection du Canada que Papineau publie en 1839 est enti鑢ement travers閑 par le refus d抋ssumer la culpabilit de la transgression r関olutionnaire.

Le remplacement de la bataille de Saint-Denis par les assembl閑s d閙ocratiques et pacifiques du printemps 1837 montre que ce d閚i de l抙閞itage r関olutionnaire de 1837 se poursuit encore aujourd抙ui. Ce qui d閒init un mouvement r関olutionnaire, c抏st qu抜l vise renverser les pouvoirs 閠ablis par des moyens extra-l間aux. On peut toujours concevoir que l抜nd閜endance du Bas Canada aurait pu se faire par des moyens l間aux, non-r関olutionnaires, mais il est certain qu抲n tel projet aurait 閠 difficilement r閍lisable parce qu抜l n抋urait pas pu se d閜rendre de l抩rni鑢e d抲ne contradiction symbolique. Pour un mouvement qui vise l抋utod閠ermination d抲n peuple, la n閏essit de proc閐er hors des cadres l間aux n抏st pas seulement une question de circonstances; elle est structurelle. Une r関olution nationale vise 閠ablir la souverainet d抲n peuple ou d抲ne nation, or la souverainet est fondatrice du droit et ne peut par cons閝uent 阾re elle-m阭e r間ie par le droit! L抜ll間alit est inh閞ente la r関olution et la saisie de la souverainet. Il y a dans la conqu阾e de l抋utod閠ermination quelque chose qui ne peut, fondamentalement, 阾re achev par de simples r閒ormes. La souverainet ne se demande pas, elle se prend. C抏st parce qu抏lle reste symboliquement une mise mort de la figure d抋utorit parentale qui sous tend le pouvoir politique que la r関olution est violente. La violence concr鑤e, mat閞ielle ne fait qu抜llustrer cette violence symbolique et, sans doute, en l抜llustrant, en offre une figurabilit et une objectivation. La violence r関olutionnaire n抏st pas n閏essaire parce qu抏lle est le seul moyen de changer les choses, elle est n閏essaire parce qu抏lle est le seul moyen de figurer les r閍lit閟 symboliques de l抋li閚ation et de la libert.

Cette transgression r関olutionnaire, les patriotes de 1837 et 1838 l抋vaient bel et bien effectu閑 et les affrontements militaires en sont la manifestation la plus tangible, puisqu抜ls ont port son paroxysme le conflit des l間itimit閟. Aux yeux du gouvernement, la prise des armes 閠ait un acte de haute trahison. Mais pour le citoyen aux yeux de qui ce gouvernement n抋vait plus de l間itimit, elle devenait un devoir de citoyen. La transformation du crime de l鑣e-majest et de haute trahison en acte h閞o飍ue sublime est l抏ssence m阭e du conflit de l間itimit qui est au coeur d抲ne r関olution et d抲ne ind閜endance nationale. L抜mpossibilit de reconna顃re le caract鑢e sublime d抲n h閞os patriote comme Ch閚ier est la preuve qu抩n n抋 jamais r閡ssi assumer cette transgression r関olutionnaire, ce que vient par ailleurs confirmer l抩ccultation de la f阾e du 23 novembre.

Cette occultation refl鑤e l抜d閛logie souverainiste officielle, qui promeut la souverainet du Qu閎ec travers une d閙arche 玠閙ocratique, ce qui veut surtout dire, dans les circonstances, sans violence politique et sans sortie de la l間alit (on pourrait dire aussi 玸ans faire de vagues). C抏st pourquoi on a remplac le mot 玦nd閜endance par le mot 玸ouverainet榛, alors que ces deux termes sont peu pr鑣 閝uivalents sur le plan s閙antique et se distinguent seulement par leurs connotations (le terme 玦nd閜endance rappelant davantage les aspects conflictuels du projet). Le refus d抋ssumer cet aspect conflictuel 閠ait une faiblesse que les ennemis du projet souverainiste n抩nt pas manqu d抏xploiter en martelant le mot 玸閜aration. En r閏usant ce mot, les souverainistes ne faisaient que confirmer la peur qu抜l devait inspirer. Il faut se demander jusqu掄 quel point ce refus de la violence symbolique n抏st pas l抩rigine de l掗chec du mouvement souverainiste. Contrairement ce que disent ces souverainistes non-s閜aratistes, on ne peut fonder le Qu閎ec sans d閠ruire le Canada! Il y a, autour de la r閜閠ition historique de l掗chec de 1837-1838 dans les deux r閒閞endums de 1980 et de 1995, un impens tragique.

La peur irraisonn閑 de la violence politique parmi une population qui en a connu bien peu au cours de son histoire est un paradoxe qui semble d閒ier la logique, mais qui ne nous 閠onne pas en tenant compte des aspects th閛riques que nous venons de voir. La fr閝uentation d抏xp閞iences mod閞閙ent 閜rouvantes permet d抋ncrer dans des repr閟entations mentales les r閍lit閟 mena鏰ntes du monde et, simultan閙ent, les 閘閙ents psychiques qui sont source d抋ngoisse. Inversement, la raret de ces exp閞iences se traduit par une pauvret des repr閟entations. Les dangers peuvent susciter d抋utant plus de crainte que l抏xp閞ience que nous en avons est limit閑. En 1998, pendant la crise du verglas, les habitants d抲n village d扐frique subsaharienne se sont cotis閟 pour envoyer du bois de chauffage au Qu閎ec. On peut certainement attribuer l掗moi de ces Africains l抋bsence d抲ne exp閞ience concr鑤e de l抙iver qui aurait pu leur permettre de mod閞er la puissance de leurs fantasmes; faute d抋ncrage dans l抏xp閞ience, le fantasme s抏mballe et ne conna顃 plus de limites. Ainsi, le caract鑢e traumatique des R閎ellions pourrait s抏xpliquer en grande partie par la pauvret des exp閞iences auxquelles les enjeux symboliques li閟 la transgression r関olutionnaire auraient pu se rattacher au sein de repr閟entations solides. Les R閎ellions de 1837-1838 restent le seul 関閚ement r関olutionnaire de l抙istoire du Qu閎ec et du Canada. C抏st fort peu, et il y a une terrible disproportion entre la lourdeur de ces enjeux symboliques et la pauvret des exp閞iences v閏ues.

Il reste maintenant aborder la deuxi鑝e question centrale cet expos: comment des 関閚ements qui n抩nt 閠 que mod閞閙ent terribles pour les individus peuvent-ils n閍nmoins avoir 閠 tr鑣 marquants pour une collectivit dans son ensemble? Pour aborder ce probl鑝e, je prendrai pour point de d閜art un tr鑣 int閞essant passage de la pi鑓e de th殁tre Papineau de Louis Fr閏hette.

Il s抋git de la fameuse sc鑞e de la fuite de Papineau. Fr閏hette, qui est un sympathisant de Papineau et qui 閏rit cette pi鑓e pour lui rendre hommage, aborde cet 閜isode controvers afin d抏n donner une interpr閠ation qui lui soit aussi favorable que possible. Dans la pi鑓e, Wolfred Nelson ordonne Papineau de se mettre l抋bri des combats. Il soutient que Papineau sera plus utile vivant que mort. Mais Papineau refuse de partir, il veut exposer sa vie comme les autres. Alors, Nelson lui reproche son 間o飐me : 玍ous ne pensez qu掄 votre r閜utation, alors que vous devriez penser votre devoir envers le pays! Papineau tient sa r閜utation, mais pour le bien du pays, il doit accepter de sacrifier sa r閜utation. Pr閏is閙ent ce moment, une femme et un enfant font le serment de se battre jusqu掄 la mort, comme pour mieux mettre en 関idence le caract鑢e honteux du geste que Nelson exige de Papineau. Alors dans un fascinant discours, Papineau compare le sacrifice qu抩n exige de lui celui du Christ : 獿es femmes... les enfants... Je comprends ce que le Christ a pu souffrir au jardin des Oliviers! C抏st bien le monde l抏nvers, parce que la sc鑞e laquelle Fr閏hette fait r閒閞ence est invers閑 : au jardin des Oliviers, la coupe am鑢e que le Christ doit boire jusqu掄 la lie, c抏st sa propre mort. Au contraire, Papineau proteste contre le fait qu抩n lui impose de survivre! Quelle est donc cette souffrance qu抜l compare celle du Christ? Ce n抏st pas bien s鹯, une souffrance physique, mais une souffrance morale: c抏st une souffrance narcissique. Ce que Papineau doit sacrifier en prenant la fuite, plus encore que sa r閜utation, c抏st son estime de soi. Il va sauver sa peau, tandis que les femmes et les enfants vont se battre jusqu掄 la mort, il va avoir une vie tr鑣 longue, mais indigne, il va 阾re condamn, entour de sarcasmes, ridiculis, (certains se moquent en racontant qu抜l s抏st d間uis en femme pour cacher sa fuite) il ne sera jamais plus qu抲n homme politique d抩pposition et de second ordre, long supplice pour un homme qui a connu une si grande gloire.

Fr閏hette nous montre un homme qui est contraint de renoncer ses besoins spirituels et de r間resser vers ses besoins primaires, et qui en souffre. La situation de Papineau est ici embl閙atique de celle de tout un peuple, 閙ergeant la conscience, pr阾 sacrifier son bien-阾re pour acc閐er au statut de l抏xistence historique, et que l抩n contraint par la force r間resser au statut infantile. Les Canadiens fran鏰is sont un peuple enfant. L抏nfance est un univers qui n抏st pas s閞ieux et qui est sans importance; les enfants n抩nt pas de sexe et les enfants ne souffrent pas. Bien s鹯, quiconque est familier avec la pratique de la psychanalyse sait bien que cela est un pr閖ug des adultes. L抏nfance est consid閞閑 comme non-s閞ieuse parce qu抏lle est politiquement inf閞ioris閑. Quand on a atteint la maturit de l抋dulte, se faire imposer une r間ression vers le statut infantile est une source de souffrance, et c抏st bien de cette souffrance qu抜l s抋git ici. En 1960, dans son texte 獿a fatigue culturelle du Canada fran鏰is, Hubert Aquin d閚on鏰it pr閏is閙ent un statut qui releguait dans l抜nimportant tout ce qui concernait la r閍lit locale. Comme l抲nivers enfantin, les pr閛ccupations des Canadiens fran鏰is ne sont 玴as s閞ieuses. Quelle est en effet l抜mportance des questions locales qu閎閏oises, c魌 de tous ces 関閚ements terribles et extraordinaires qui bouleversent le monde? L抏xistence des Canadiens fran鏰is est inimportante: il y a pr閏is閙ent dans ce mot tout le poids de l掗crasement d抲n 阾re contraint de r間resser dans le statut infantile.

Voyez, dit-on au Canadien fran鏰is, comment vous avez 閠 bien trait閟; vous avez toujours joui d抲ne relative prosp閞it et v閏u sous un r間ime d抲ne grande lib閞alit. Comparez votre sort avec celui de la plupart des collectivit閟 qui vous entourent, voyez combien vous 阾es privil間i閟 par votre sort! Mais ce bien-阾re dont a toujours joui le Canadien fran鏰is ne correspond qu掄 la satisfaction des deux premiers besoins primaires de l掙tre humain: le besoin alimentaire et le besoin de s閏urit, et il s抏st toujours pay du sacrifice des autres besoins, qui normalement finissent t魌 ou tard par nous amener mettre en veilleuse les besoins primaires: les besoins spirituels. Le besoin d抏stime de soi, le besoin de v閞it, le besoin de partage, le besoin de donner un sens sa vie. La frustration de ces besoins essentiels, fondamentaux, est l抏ssence m阭e de l掗tat de conquis, et contrairement ce qu抩n pense, c抏st la r閟istance et la r関olte contre cette condition qui entra頽e mis鑢e et rapports sans cesse plus violents entre le conqu閞ant et le conquis.

Cette mis鑢e morale que l抩n reconna顃 si bien dans le Papineau de Fr閏hette est une sorte de complexe du survivant qui ne peut qu抏mpoisonner une existence. En l抩ccurrence, il montre que l抩n n掗chappe pas son appartenance collective, qu抏lle est une part de nous-m阭es. Comment peut-on en effet 阾re heureux individuellement tandis que la collectivit dont nous faisons partie est dans une situation de suj閠ion? Bien s鹯, on peut expliquer cela sociologiquement: une petite bourgeoisie se d関eloppe au sein du groupe ali閚, qui est davantage li閑 la bourgeoisie du peuple conqu閞ant qu抋u terreau de ses propres origines. Mais ce m閏anisme sociologique correspond aussi une structure mentale partag閑 par tous les groupes de la collectivit. Tous les individus de la collectivit ali閚閑 connaissent le m阭e exil int閞ieur, la m阭e souffrance narcissique et la m阭e culpabilit, m阭e si en tant qu抜ndividus ils peuvent se situer en diff閞ents lieux de cette structure mentale. Dans tous les cas, si des sentiments sont ni閟, c抏st que les valeurs qui les mettent en 関idence le sont aussi. C抏st ainsi que les effets d抲ne conqu阾e se g閚閞alisent sur l抏nsemble d抲ne culture, et qu抩n en arrive honorer un tra顃re et vouer un h閞os aux oubliettes, paradoxe embl閙atique de la situation du colonis.

On voit que le second probl鑝e que nous avons pos est intimement li au premier: l抏ffet d掗crasement sur la collectivit est, justement, d抋utant plus grand que le sort de l抜ndividu, mis l掗cart des grands enjeux historiques, voire prot間 et surprot間, est doux. C抏st le cas parce que cette douceur est r閟ultat de sa docilit, mais 間alement parce que ce que la violence politique pr閏鑔e la prise de conscience de l抋li閚ation, qu抏lle ne la suit pas. En l抋bsence de violence, par cons閝uent, point de conscience; en ne bougeant pas, on ne se cogne pas aux murs de la cellule. Le Canadien fran鏰is/Qu閎閏ois 閜ouse parfaitement les formes de son ali閚ation, ce qui lui 関ite les conflits violents visibles mais d閠ermine la particularit de sa condition: tout se passe dans son 鈓e, dans un conflit int閞ioris qui, faute de r閍lit閟 ext閞ieures sur lesquelles il puisse s抩bjectiver (se figurer) demeure l掗tat stationnaire.

L掗chec des R閎ellions est suivi du rapport Durham, qui en est une cons閝uence directe. Durham juge tr鑣 s関鑢ement la collectivit canadienne, qu抜l consid鑢e comme un peuple non viable, inapte fonder une vie nationale convenable. C抏st 玼n peuple sans histoire et sans litt閞ature. En principe cette condamnation n抏st m阭e pas malveillante: c抏st l抋vis du jardinier qui juge qu抲n arbrisseau mal plac n抋 aucune chance de bien se d関elopper et qu抜l vaut mieux le couper. C抏st le pr閖ug gros et gras du membre d抲ne nation conqu閞ante qui se pose en 閐ucatrice du monde inf閞ieur, le scandale ici 閠ant moins le jugement port sur la collectivit canadienne-fran鏰ise que le droit qu抩n se donne de le porter. Or l抜ntention que r関鑜ent les paroles de Durham est d抋utant plus ravageuse que Durham n抋 pas enti鑢ement tort : le fait est que les Canadiens fran鏰is de 1837 n抩nt pas grand chose pour eux. Contrairement beaucoup des populations qui se soul鑦ent, cette 閜oque, contre les monarchies et les empires, ils ne sont pas riches, ils ne sont pas nombreux, ils n抩nt pas derri鑢e eux une grande histoire et leur vie culturelle n抋 rien de remarquable. Peuple sans 蓆at, ils n抩nt pas de pass et l抋venir ne leur appartient pas. Ils sont cern閟 sur tous les fronts! Pr閏is閙ent, conscients de leurs lacunes, les Canadiens fran鏰is n抩nt alors que de l抋dmiration pour l扐ngleterre, qu抜ls aiment comme leur m鑢e patrie, sous la seule r閟erve de vouloir conserver leur langue et leur foi religieuse. En r閜onse leur amour, on leur dit que pour leur propre bien, ils doivent dispara顃re en tant que peuple! Nul doute, comme l抋ffirme fort justement Heinz Weinmann dans son ouvrage Du Canada au Qu閎ec, que la blessure narcissique, le rejet d抲ne Angleterre sur laquelle les Canadiens fran鏰is avaient report leur amour apr鑣 avoir 閠 si d殓us par l抋bandon de la France, a 閠 ici infiniment plus traumatisante que la violence politique elle-m阭e.

Or pour assurer cette ex閏ution du peuple canadien, Durham ne pr閏onise aucune atteinte aux droits individuels. Au contraire, ce sont les droits individuels et le libre-jeu de la d閙ocratie qui doivent fournir le moyen d抋ssurer 玭aturellement et sans douleur l抋ssimilation de ce peuple condition bien s鹯 qu抜l soit mis en minorit au sein d抲n Canada uni. La solution que Durham pr閏onise est donc plut魌 douce l掗gard des individus canadiens-fran鏰is, envers lesquels aucune discrimination ne doit 阾re exerc閑. C抏st la collectivit canadienne-fran鏰ise qui est condamn閑 mort.

Si la r閜ression apr鑣 1837 et 1838 a gard un caract鑢e limit, si les libert閟 civiques ont 閠 assez rapidement r閠ablies, il ne faut pas oublier que c抏st aussi parce que la r関olution de 1837-1838 est rest閑 sans suite, ne s抏st jamais relev閑 de sa d閒aite. La plupart des empires de cette 閜oque souhaitent que leur domination soit douce et pacifique. C抏st toujours l抋ction des mouvements r関olutionnaires qui les contraint se montrer autoritaires et r閜ressifs. Il faut donc comprendre la mont閑 de ces affrontements comme une dynamique globale. Par ailleurs si la plupart de ces mouvement r関olutionnaires nationaux ont fini par triompher des empires, ce n抏st qu掄 tr鑣 long terme et apr鑣 de longues s閞ies d掗checs et d掗crasements. En ce sens, l抋bsence de r閏idive apr鑣 la r閎ellion de 1837-1838, qui a 閠 g閚閞alement interpr閠閑 comme une preuve que l抏sprit r関olutionnaire n抋 jamais 閠 qu抲ne passade pour les Canadiens, peut 阾re aussi bien comprise comme la preuve que ce mouvement d抋ffirmation national canadien (comparable ceux que l抩n retrouve cette 閜oque un peu partout dans le monde) a eu les reins bris閟 et ne s抏st jamais remis d抲n 閏hec aussi 閏rasant. Ainsi, les 関閚ements tr鑣 sanglants qui se produisent en Pologne ou en Gr鑓e cette 閜oque n抩nt jamais eu un tel caract鑢e de nocivit pour ces collectivit閟, car les mouvements nationaux et r関olutionnaires n抩nt pas 閠 閏ras閟 au point de rester sans suite.

On ne peut prendre la mesure de l抏ffet traumatique des R閎ellions de 1837-1838 sans prendre en compte les 閘閙ents d抋rri鑢e-fond qui sont clairement dominants. Les R閎ellions sont l抩bjet d抲n refoulement non pour elles-m阭es, mais en raison de ce qu抏lles repr閟entent en tant que seule et unique tentative de saisie de son destin par la collectivit canadienne-fran鏰ise/qu閎閏oise. Il est erron de croire que cet 関閚ement est ce qui est venu apporter le trouble dans la vie, par ailleurs heureuse, des Canadiens fran鏰is. Au contraire, il constitue dans l抏xistence de ce peuple minoris et infantilis l抋morce d抲ne conscience collective accrue et l抋ppel une existence plus pleine.

Marc Collin 2008

[1] G閞ard Bouchard, 玌ne nation, deux cultures : Continuit閟 et ruptures dans la pens閑 qu閎閏oise traditionnelle in G閞ard Bouchard (dir.), La construction d抲ne culture : le Qu閎ec et l扐m閞ique fran鏰ise, PUL, 1993, p. 5.

[2] Hubert Aquin, 獿抋rt de la d閒aite, consid閞ations stylistiques, Libert, vol. 7, nos 1 et 2, 1965. Le texte a 閠 republi dans Blocs erratiques, Typo, 1998.

[3] Marc Collin, Mensonges et v閞it閟 dans les Souvenirs de F閘ix Poutr, Septentrion, 2003. Le r閏it de F閘ix Poutr est intitul 蒫happ de la potence : souvenirs d抲n prisonnier d捝tat canadien en 1838 et la pi鑓e de th殁tre de Louis Fr閏hette est intitul閑 F閘ix Poutr.

[4] Autour de Ch閚ier, les R閎ellions et la conscience historique canadienne et qu閎閏oise, th鑣e de doctorat, Universit Laval 2005, publication pr関ue au printemps 2009 sous le titre Le coeur de Ch閚ier, aux 閐itions du Bor閍l.

 

Recherche parmi 15772 individus impliqu閟 dans les r閎ellions de 1837-1838.

 



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 Louis  (21 août 2008)
Excellent texte M. Collin je t鈉herai de lire votre livre. C'est comme si vous aviez 閏ris ce qu'au fond de moi j'avais toujours pens du rapport des Qu閎ecois face leur histoire patriote! Vous avez soulevez aussi un point int閞essant : ''Conform閙ent une curieuse tendance tr鑣 r閜andue dans le 玅u閎ec moderne chez les historiens et dans les programmes d抏nseignement, on a aplati l抙istoire en minimisant ses aspects les plus spectaculaires, les plus passionnants et romantiques, et en accentuant les plus 閐ulcor閟 et les plus ternes'' C'est tellement vrai qu' chaque fois qu'un ami me dit que l'histoire du Qu閎ec est ennuyante, je ne peux que lui donner raison car plus souvent qu'autrement, j'ai suivi les m阭es cours monotones au secondaire et au c間ep... 蓆ant moi-m阭e 閠udiant au baccalaur閍t en histoire, je veux faire un meilleur enseignement de l抙istoire du Qu閎ec dans les classes de nos futurs 閘鑦es. J抏n fais mon cheval de bataille car je crois fermement que notre histoire, bien racont閑, peut devenir une extraordinaire 閜op閑. - Louis

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