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Ma chère Amie, ma bonne Maman. Il ne faut pas attendre que je puisse écrire aucun autre jour que le Dimanche. Nous siégeons tous les jours, depuis dix heures du matin jusqu'à trois; nous recommençons à quatre, à cinq, jusqu'à onze et je n'ai pas la liberté de m'en absenter pendant tout ce tems. La semaine qui commence demain nous verra suivre le même train, et la suivante, j'espère, ne finira pas sans que nous voyions la session se terminer. Cela est un peut être, il est vrai, mais les Membres sont si excédés qu'il sera impossible de les retenir au delà de ce tems. Il y a pourtant une mesure importante à murir & adopter, le Bill de milice. Mr Neilson nous a manqué par maladie, depuis trois jours: c'est lui qui est chargé de cette mesure et ce délai inattendu pourrait être très fatal dans les circonstances. Le Gouverneur ne doit pas demeurer dans l'embarras et déplaire au public s'il fait exécuter les ordonnances, ni se mettre aux prises et en 271 guerre ouverte avec tous les conseillers & partisans de l'ancienne Administration s'il la censure si directement que de ne donner aucun ordre d'appeller les milices, comme il n'en a donné aucun ou du moins qu'un seul, et par erreur jusqu'à présent -- Mss(rs) Cuvillier, Leslie, Perrault nous laissent demain. Le premier aboyera je pense un peu (fort) haut, mordrait s'il pouvait, mais ne le peut faire avec efficacité. Il est presqu'inutile que j'écrive ce que nous fesons et disons en Chambre. Tant bien que mal les papiers le font mieux que je (nous) ne pourrais faire. (Nous sommes tel) Je suis tellement fatigué que je suis incapable de recueillir mes idées et de rien écrire qui ait beaucoup de suite. C'est pour l'un et l'autre de nous un hiver pénible, et plein de sollicitude et d'embarras. Tu en as ta grande part plus que tu n'en peux porter & moi aussi séparément, tandis que si nous étions ensemble nous le porterions (géné) aisément. Passer une si grande portion de sa vie loin de sa famille, la coupe et la raccourcit d'une manière bien malheureuse. J'ai reçu une longue lettre de Benjamin qui me dit qu'il sera à Montréal vers le dix de mars; fais lui écrire que je lui conseille de différer jusques vers le quinze pour que nous soyons certains de nous rencontrer. S'il a le bonheur de vendre, et à un bon prix comme il l'espère, sa terre de la presqu'ile; si j'ai le bonheur d'être payé de ce que la Chambre a voté, nous pourrons voir facilement s'exécuter les diverses améliorations pour lui & pour moi qu'il projette. Mais le moyen de n'être pas trop découragé par des contretems est de ne pas bâtir de châteaux en Espagne ni à la petite Nation avant d'avoir de quoi les payer. Il veut que je voie Mr Demers pour l'achat d'un cheval & d'une jument de la bonne ancienne race du pays que le séminaire a conservée pure sur ses fermes de St Joachim. Il y a plus de deux mois que je n'ai vu le brave Mr Demers. Néanmoins avant mon départ de Québec j'espère que je trouverai un quart d'heure à lui donner. Je suis affligé des chagrins et tracasseries que se donne & que donne aux autres Me. Doucet. Je ne suis pas surpris qu'avec les malheurs & l'embarras de leurs affaires son humeur ne s'irrite et il est assurément très facheux de voir la perte qu'ils vont souffrir puisqu'il faut qu'il se soumette à une vente forcée dans des tems aussi difficiles. Elle ne doit pas être blessée du service que tu rends à sa soeur. Qu'importe qui a tort ou raison des deux; il n'y a rien de mieux à faire que de séparer des personnes qui se chamaillent. Je souhaite que Clotilde retrouve toujours dans ce grand lit Santé, gaité & belles couleurs. Je l'embrasse bien. Rosalie de même et toi bien mieux. J'imagine que quand toutes trois vous chuchotez, ça va dru. Aurélie & Ezilda doivent être bien avancées, bien aimables, bien jasantes, vous ressembler enfin. Oh que j'ai hâte d'y être pour ma part occupé aussi incessemment et sans relâche à entendre & écouter. Ces chers petits enfans, depuis plusieurs jours j'y pense plus souvent que jamais et souvent avec quelques larmes. Tu ne me dis pas si Ezilda parle tu veux me ménager le plaisir de la surprise. Aurélie reconnaitra-t-elle bien son papa ? Si elle le reconnait bien quand il arrivera à Montréal, il lui donnera une récompense mais si elle ne le reconnait pas il ne lui en donnera pas. Chère Maman, sèvres donc la petite Ezilda, tu affaibliras ton tempérament sans nécessité. Télesphore et sa Dame, me dis-tu, sont allés à Rigaud. Ils vont donc pour s'y établir, ce que je n'avais pas compris par ta dernière lettre où tu me disais seulement que mon père leur avait procuré l'agence de cette Seigneurie sans me dire que cela les engagerait à s'y établir. C'est bon, s'il fait bien il obtiendra peut être celle de Vaudreuil, et c'est un acheminement vers la petite Nation, ce pays de Cocagne où l'on ne manquera de rien quand on y aura tout porté! Il pourra quelques fois, y venir travailler à crédit. N'importe. Cent mille louis seront dépensés encore l'an prochain par la Grande Bretagne dans son voisinage et bientôt elle grandira et madame sera bien fière d'être une grande seigneuresse qui recevra l'eau bénite et le pain bénit et les prières au prône en se rengorgeant modestement. Le voisin Jacques m'a écrit en me menaçant de ne pas continuer si je ne ripostais. Mais à la rareté des lettres que je t'adresse et à la durée de nos séances que tu lui feras connaitre il doit bien comprendre que j'ai besoin de la consolation de lire quelques pages aimables comme les siennes quoique je n'aie nullement le loisir de lui répondre sur le même ton ni sur aucun autre. J'ai donné ses corrections à Mr Glackmeyer. Son ouvrage ne sera imprimé que dans plusieurs semaines et le sera avec soin; je l'aime bien et ses Dames aussi: je les salue respectueusement et ne lui dis pas un mot de plus. J'espère que mon cher père est en bonne santé comme j'ai le plaisir d'apprendre que ma chère Mère & nos parents de St Denis et de maska le sont également, ainsi que le mentionnent les lettres de Dessaulles. Le Docteur Baubien, quand il est venu la dernière fois, n'a pas en effet mis le pied chez moi. Durette et a, dit-on, pris & terminé ses arrangements avec Me. McGuire au point que l'on me dit qu'il est arrivé ici hier pour se marier demain. Je ne sais s'il est rien de vrai dans tous ces rapports et n'ai ni loisir ni souci de les vérifier. Adieu ma bien bonne amie au revoir, tout à toi L.-J. PAPINEAU (Au verso:) 1er Mars 1829 Madame Papineau Rue Bonsecours Montreal
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