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Les Patriotes de 1837@1838 - Lionel Groulx et les 関閚ements de 1837-1838. Par Pierre Tr閜anier et St閜hane Pigeon
 HISTORIOGRAPHIE 
     
Lionel Groulx et les 関閚ements de 1837-1838. Par Pierre Tr閜anier et St閜hane Pigeon
Article diffus depuis le 01 ao鹴 2000
 




Tir du num閞o sp閏ial "Lionel Groulx : actualit et relecture." dans Les Cahiers d'histoire du Qu閎ec au XXe si鑓le, no 8, automne 1997, p. 5-190. -- SDM 9867512.



"Une occasion favorable de prendre notre rang parmi les souverainet閟 ind閜endantes de l'Am閞ique" , voil le r陃e des Fils de la Libert, dans leur manifeste du 4 octobre 1837. Soixante-quinze ans plus tard, Lionel Groulx, pr阾re-閐ucateur dans la jeune trentaine, 閏rit: "L'aspiration l'ind閜endance est un instinct de race [...] on ne l'an閍ntit qu'en se d閠ruisant" . Malgr des divergences doctrinales pour tout dire irr閏onciliables, d'eux lui une fraternit, n閑 d'une commune "passion de la libert" , jette un pont. Sur ce pont, il s'engage d鑣 avant la Premi鑢e Guerre mondiale, une 閜oque o les troubles de 1837-1838 sont encore quasi tabous dans bon nombre de coll鑗es classiques . Le ph閚om鑞e le fascine. Il n'appartient pas pour rien "la g閚閞ation de l'angoisse patriotique" . Face 37-38, sa double qualit de clerc et de professeur d'histoire lui impose apparemment des devoirs contradictoires. Mais l'historien peut-il ne pas rouvrir un proc鑣 que le clerc jugerait prudent de laisser en l'閠at parce qu'il a 閠 instruit par le tribunal de l'蒰lise? D'autant que cet historien poss鑔e des convictions politiques bien arr阾閑s que le clerc harmonise sans trop de mal avec la doctrine officielle .

Catholicisme, traditionalisme et nationalisme d閏rivent fid鑜ement la pens閑 de Groulx. Au fond, il est convaincu qu'il n'y a de nationalisme authentique que le nationalisme traditionaliste. Dans la mesure o le nationalisme des Patriotes est lib閞al au sens doctrinal du terme, il ne peut que lui 阾re suspect. Il ne r閜rouve ici ni la d閙ocratie parlementaire comme mode de gouvernement, ni le suffrage universel comme moyen de choisir les gouvernants. L'蒰lise admet l'une et l'autre. Mais, comme l'enseigne le catholicisme, il r閏use la souverainet populaire con鐄e

[d閎ut de la p. 37 du texte original]

comme un absolu qui soustrait l'ordre politique l'ordre divin; qui l間itime la r関olte contre l'autorit 閠ablie; qui, enfin, 閜ouse sans restriction le principe des nationalit閟. Car le nationaliste qu'est Groulx ne fonde pas son combat sur le droit des peuples disposer d'eux-m阭es: il ne croit pas que toute nation peut exiger son 蓆at comme de droit . L'蓆at est la nation un moyen, non une fin. Pour lui, la nation, c'est une "continuit historique" et des "valeurs spirituelles" . Par cons閝uent, le nationalisme appelle le traditionalisme. Ce dernier n'est pas l'un des stades dans l'関olution des soci閠閟. Il n'est pas non plus une crispation sur le pass, une nostalgie r閍ctionnaire, mais bien une attitude critique qui pense le changement autrement que ne le font le lib閞alisme et la modernit . Cette dimension critique impose le recours l'histoire . Ainsi, ni comme nationaliste, ni comme traditionaliste, Groulx ne peut passer c魌 de 1837-1838.

Mais ce ph閚om鑞e que, pendant sa longue carri鑢e, il ne cessera de retourner en tous sens, il l'aborde en "historien spiritualiste" . Entendons par l le refus de toute conception m閏anique ou mat閞ialiste du monde, une m閒iance constante l'endroit des d閠erminismes, une valorisation des dimensions spirituelles, intellectuelles et psychologiques du pass, une attention particuli鑢e aux libres d閏isions des acteurs de l'histoire, une adh閟ion au volontarisme et, logiquement, la reconnaissance du r鬺e des individualit閟 marquantes en histoire, enfin, mais sur le plan m閠ahistorique, une disponibilit de l'esprit face au providentialisme.

La CHRONOLOGIE des travaux de Groulx sur les 関閚ements de 1837-1838 d閎ute par son manuel manuscrit d'histoire du Canada, dont la version originale est de 1905-1906. En 1915, il quitte le coll鑗e de Valleyfield et devient professeur l'Universit de Montr閍l. Il y donnera bient魌 deux s閞ies de le鏾ns: les cours publics qui visent un auditoire cultiv et empruntent la forme de la grande conf閞ence; un peu plus tard et concurremment, les cours ferm閟 l'intention des 閠udiants. Comme les cours ferm閟 sont r閜artis sur un cycle de deux ans, une ann閑 pour le r間ime fran鏰is et une ann閑 pour le r間ime britannique, p閞iodiquement, Groulx r閜鑤e et approfondit son enseignement sur les 関閚ements de 1837-1838. En cours public, il traite de cette question au moins deux reprises: en 1916-1917 et en 1925-1926. Le cours de 1925-1926 fait partie de la s閞ie Vers l'閙ancipation et compl鑤e le programme de l'ann閑 pr閏閐ente qui 閠udiait la p閞iode 1815-1834. Il constitue en m阭e temps la r閜onse de Groulx au tome IV, sur les ann閑s 1833-1841, publi en 1923, du Cours d'histoire du Canada de Thomas Chapais. Malheureusement, Groulx n'a jamais consacr une monographie enti鑢e 1837-1838. Mais ses archives renferment les manuscrits de ses le鏾ns; quelques-uns de ses 閘鑦es nous ont l間u leurs notes de cours; lui-m阭e a publi d'assez nombreux articles d閞iv閟 de ses cours sur le sujet; enfin, le tome III, paru en 1952, de sa grande synth鑣e, l'Histoire du Canada fran鏰is depuis la d閏ouverte, y fait une large place et repr閟ente la somme des recherches et de la r閒lexion de toute une vie. Les temps forts de cette CHRONOLOGIE, du moins pour le public et du point de vue de l'histoire des id閛logies, sont donc 1925-1926, 1934-1937, l'occasion du centenaire, et 1952. Mais, comme on le verra, c'est l'ann閑 1916-1917 qui inaugure le r関isionnisme cet 間ard chez Groulx.

[d閎ut de la p. 38 du texte original]

>H2>amorce d'une remise en question (1905-1915)

Aux rh閠oriciens du coll鑗e de Valleyfield, Groulx propose une version d閖 nationaliste de l'histoire des Patriotes, mais encore empreinte d'une prudence toute cl閞icale . Elle est comme l'閏ho un peu feutr閑 de l'effervescence patriotique qui marque tout l'avant-guerre depuis au moins 1900, en particulier dans la jeunesse. Elle pr閟ente de Papineau, surtout de celui d'avant 1835, un portrait positif: "Papineau [,] qui est rest le plus 閘oquent et peut-阾re le plus puissant champion de la cause canadienne-fran鏰ise, qui fut pendant vingt ans le porte-parole de ses compatriotes, leur chef tout-puissant [,] 閠ait alors dans tout l'閏lat de sa gloire et de son merveilleux talent" . Mais elle critique l'intransigeance, dans les ann閑s 1830, de Papineau et de ses partisans qui rejettent des compromis honorables: "Le compromis tactique, observe Groulx, dangereux quand il exige le sacrifice de droits acquis, est souvent une habilet quand il s'agit de droits acqu閞ir". Papineau et la majorit des d閜ut閟 canadiens-fran鏰is ne savent pas r閟ister "l'entra頽ement d閙agogique", ce qui compromet l'unit du mouvement, les mod閞閟 commen鏰nt prendre leurs distances. Les 93 R閟olutions, souvent maladroites, sont "aggrav閑s par un discours de Papineau qui pronon鏰 leur appui une harangue remplie de d閏lamations r閜ublicaines". Mais la riposte britannique, les R閟olutions Russell justifient en quelque sorte l'attitude de Papineau. Suivant Garneau, "l'historien national, l'un de ceux qu'il faudrait ranger parmi les fondateurs de la race canadienne-fran鏰ise", Groulx pense alors que le peuple des campagnes est peu touch par l'agitation patriote. Mais en lan鏰nt des mandats contre Papineau et ses principaux lieutenants, le gouvernement colonial pr閏ipite la crise: c'est le d閎ut de l'insurrection de 1837 qui prend figure de r閟istance l'arrestation des chefs patriotes. La fuite de Papineau Saint-Denis est "un incident p閚ible dans la vie du grand homme". L'insurrection de 1837 est moins condamnable que celle de 1838 qu'il juge s関鑢ement, non seulement parce qu'elle a d閠ermin une r閜ression tr鑣 dure, mais aussi parce qu'elle "servait trop bien la politique de l'Angleterre". L'Acte d'union "mettait fin la constitution de 1791 qui avait 閠 faite pour soustraire la population anglaise du Haut-Canada la domination des Canadiens fran鏰is, et qui 閠ait r関oqu閑 en 1840 pour placer ceux-ci sous la domination de la population anglaise". Le jeune ma顃re n'entonne nul p閍n la g閚閞osit de la Grande-Bretagne.

L'insurrection ne lui semble pas le fait des Canadiens fran鏰is seuls qui, d'ailleurs, ne se sont pas soulev閟 en masse . Toujours influenc par Garneau, il tranche: "Non[,] l'insurrection de 1837 n'eut pas un caract鑢e vraiment populaire. Et l'on n'aper鏾it pas dans les revendications des agitateurs de ces questions br鹟antes qui tiennent aux entrailles d'un peuple". Cela lui fournit l'occasion de corriger une exag閞ation: "C'est donc un mensonge grossier que de repr閟enter le peuple d'un c魌 et le clerg de l'autre". Papineau et les Patriotes ne portent pas seuls la responsabilit de l'insurrection. L'oligarchie gallophobe et fanatique la partage. Il n'en reste pas moins que l'intention secr鑤e de Papineau 閠ait de recourir la lutte arm閑. Le crime des chefs patriotes est d'avoir pouss les habitants prendre les armes. Malgr tout, l'admiration pour Papineau reste justifi閑:

[d閎ut de la p. 39 du texte original]


De 1820 1835, on ne voit pas de plus belle figure dans notre histoire. Il incarne ce moment toutes les revendications de sa race et c'est la voix de la patrie qui 閏late dans ses harangues. Mais quand apr鑣 les tristes 関閚ements de 1837 il revient au pays, c'est pour reprendre son r鬺e d'irr閏onciliable, encourager une scission dans la petite arm閑 canadienne et pousser la propagande des id閑s les plus funestes parmi ses compatriotes. La post閞it n閍nmoins, apr鑣 toutes les r閟erves, ne saurait m閏onna顃re son incomparable talent d'orateur. Et les Canadiens fran鏰is devront un imp閞issable souvenir la m閙oire de l'homme qui les a veng閟 tant de fois des insultes de leurs ennemis, qui a relev la race fran鏰ise ses propres yeux et au regard de ceux qui voulaient son humiliation et son an閍ntissement.

Les manuels du temps portent un jugement unanime sur "le grand Papineau" et les Patriotes: leur cause est juste; leur lutte politique, courageuse; mais leur recours aux armes, ill間itime et t閙閞aire . Groulx n'est donc pas isol sur ce point. Mais ces manuels 関itent la question de l'anticl閞icalisme et de l'irr閘igion. Groulx, pour sa part, en tient compte et pousse plus loin le plaidoyer. Ainsi on peut dire que, dans un premier temps, son effort a port sur le redressement du verdict cl閞ical et conservateur sur Papineau. Car du c魌 des lib閞aux, comme le montre l'oeuvre de Laurent-Olivier David, l'opinion commune est plus favorable. Mais il s'agit bien d'une premi鑢e 閠ape, encore timide, dans la r殚valuation globale de 1837. M阭e si on le voit r閟oudre quelques questions dans un sens assez traditionnel , il cimente ses pierres d'attente pour l'閜oque o il pourra se d間ager des auteurs et mener ses propres recherches. Ainsi, un ajout vraisemblablement post閞ieur 1906 soutient que l'insurrection "ne fut pas non plus uniquement le r閟ultat d'un conflit de races [...] La diff閞ence de races aggrava le conflit, elle n'en fut point la cause" . C'est prendre le contre-pied du Rapport Durham et annoncer l'interpr閠ation de 1952: "ni luttes de races ni luttes de classes".

Le r関isionnisme (1916-1917)

La premi鑢e publication sp閏ialis閑 de Groulx sur 1837 date de 1917. Elle est extraite de son cours public pour l'ann閑 universitaire 1916-1917. Il consacre cette deuxi鑝e s閞ie de conf閞ences, rest閑s in閐ites , ce qu'il appelle, selon ses m閙oires, non l'insurrection, mais, de fa鏾n plus neutre, "les 関閚ements de 1837-1838" . Toujours dans ses m閙oires, il affirme qu'il a tir un seul article de ce cours public, l'閠ude dans L'Action fran鏰ise de 1926 sur "Les patriotes de 1837 et les ch鈚iments de l'蒰lise" . Il y a m閜rise. Groulx aurait-il oubli que la Revue canadienne donne de lui, en mai 1917, un travail intitul "Soul鑦ement de 1837-1838. Les responsabilit閟 de l'Angleterre" ? Il faut voir dans ces conf閞ences et dans cet article, malgr leurs ambivalences et leurs h閟itations, le texte fondateur du r関isionnisme de Groulx, vingt ans, on le remarquera, avant la c閘鑒re entrevue de 1936 dont il sera question plus bas.

Les conf閞ences de 1916-1917, qui remportent un r閑l succ鑣 , font une suite naturelle celles de 1915-1916 sur Nos luttes constitutionnelles (1791-1840): la constitution de 1791, la question des subsides , la responsabilit minist閞ielle, la libert scolaire et les droits du fran鏰is . "Je constate, dit-il en 1915, que l'enjeu

[d閎ut de la p. 40 du texte original]

formidable dans les luttes politiques de 1791 1840, c'est la supr閙atie d'une race sur l'autre" . Une minorit num閞ique, mais qui se pense de "race sup閞ieure", domine la majorit, ses yeux de "race inf閞ieure", la faveur d'"une caricature du r間ime parlementaire". Le formidable d閒i des Canadiens fran鏰is est de "briser le cercle de fer de ce despotisme" . Cette lutte politique m鑞e les Patriotes leur perte, mais assure la gloire de La Fontaine. "L'effet criminel de ce r間ime, d閜lore Groulx, ce fut [...] de transformer in関itablement une lutte politique en une guerre de race" et de "pousser presque fatalement la d閙agogie et la r関olte". Ce n'est pas, notons-le, nier le caract鑢e fonci鑢ement politique des luttes des ann閑s 1830, caract鑢e confirm par l'ensemble de Nos luttes constitutionnelles et par cette phrase en particulier: "il est vrai encore que le conflit du Bas-Canada, le m阭e jusque dans les provinces anglaises, est un conflit politique plut魌 qu'un conflit de races" . Mais on retient que guerre de race signifie ici "exclusivisme" raciste chez la minorit oligarchique et, dans la majorit, "d閙agogie" et "r関olte". Voil o Groulx en 閠ait de ses r閒lexions en avril 1916. En novembre, l'occasion lui est fournie d'en reprendre le fil.

"L'ann閑 derni鑢e, avertit Groulx, j'ai d, pour ne pas briser l'unit de mes 閠udes, sauter r閟olument par-dessus la crise de 1837-1840. Je vous devais cette ann閑 de vous apporter ce compl閙ent n閏essaire" . Il soup鏾nne bien la "d閘icatesse p閞illeuse" du sujet qu'il se propose d'aborder "en toute libert" et en ne portant "d'autre joug que celui [...] de la v閞it". La Premi鑢e Guerre mondiale, la crise des 閏oles franco-ontariennes, les assauts contre le fran鏰is dans l'Ouest, la question de la conscription composent une conjoncture critique laquelle les conf閞ences feront allusion. Groulx veut 閘argir le d閎at, d閜asser les rites et les luttes parlementaires, les questions de pr閟閍nce entre la Chambre et les conseils, d閙ontrer que dans les ann閑s 1830 le probl鑝e n'est pas 閠roitement politique. D'entr閑 de jeu, il reconna顃 cette p閞iode "une certaine grandeur" et lui donne un relief et une port閑 qu'on ne trouve pas dans les 閏rits cl閞icaux et conservateurs jusque-l: "Ce fut tout le probl鑝e de notre avenir et de notre vie qui se posa".

Les 関閚ements de 1837 lui paraissent s'ins閞er dans un contexte historique qui les explique et qui d閏oule, pour une part, de la constitution de 1791. Pourquoi "une lutte qui voulait 阾re constitutionnelle devint-elle une sorte d'insurrection"? La r閜onse r閟ide dans "les provocations des autorit閟", du parti officiel, Vient un moment o "cette lutte s'aigrit de tout le fanatisme de race, tel point que le conflit politique est pass au second plan". "C'est vraiment une lutte pour la pr閟閍nce et la domination entre la race des conquis et celle des conqu閞ants. la fin le peuple [,] plut魌 simpliste, n'entend pas autrement le probl鑝e politique". Au "tableau de l'oppression" fait pendant celui de la "r閟istance"; aux "provocations de l'oppresseur", les "exc鑣 de l'opprim". L'historien doit r閠ablir l'閝uilibre car "les faibles et les vaincus ont souvent tort, m阭e devant l'histoire". Les chefs; patriotes, Papineau tout le premier, ont commis des erreurs graves: ils se sont enferm閟 dans une escalade de la r閟istance qui les poussait hors de la l間alit; ils n'ont pas su pr閟erver leur force principale, leur unit; ils se sont mis dos le clerg, surtout partir de 1834; enfin, ils ont laiss l'autorit de Papineau s'amoindrir au

[d閎ut de la p. 41 du texte original]

point que l'assembl閑 de Saint-Charles "consacre la d閙ission pratique de Papineau comme chef".

Groulx veut aussi ramener 1837-1838 "ses justes proportions", ni "閜op閑", ni grand fait militaire . Il rel鑦e surtout "l'impr関oyance et la folie des chefs", quand ce n'est pas leur l鈉het. Le soul鑦ement ne s'est pas g閚閞alis; les Am閞icains ne sont pas venus au secours des Patriotes. Les couches populaires, soutient-il encore en 1916, comme dans le manuel, ne sont pas aux prises avec ces "probl鑝es br鹟ants" qui font se lever tout un peuple. Mais il y a tout de m阭e des h閞os en 1837-1838: cette minorit de paysans "qui s'arment la h鈚e de faux ou de mauvais fusils, parce qu'ils croient sinc鑢ement devoir se battre pour la libert de leur pays". M阭e si "en d閒initive [...] derri鑢e la question administrative et politique se posaient l'avenir de toutes nos libert閟 et le probl鑝e de notre survivance", les chefs ont eu tort de prendre les armes: "absence de motifs suffisants, impr関oyance dans les moyens, 閏hec lamentable dans l'ex閏ution, voil l'id閑 qu'il convient de se faire [...] de cette prise d'armes de 37-38".

Groulx n'a pas de mots assez durs pour fustiger la r閜ression: "Accomplies par un parti tyrannique, oeuvres de vengeance plus que de justice, elles font voir au paroxysme les exc鑣 et les haines de l'oppresseur" . Destruction des biens, pendaisons, d閜ortations, r間ime de terreur, "plus de chefs, plus de presse, plus de libert閟, plus de chambres, plus de constitution, voil comme nous laissait l'autorit anglaise au lendemain de cette l間鑢e insurrection". Et avec l'Acte d'union, les Canadiens fran鏰is deviennent de "vrais ilotes britanniques".

R閟ultats d閟astreux, cons閝uences tragiques qui imposent un retour au "partage des responsabilit閟". La plus lourde part n'est pas dans la colonie. Groulx insiste sur les responsabilit閟 du gouvernement britannique et de son bureau colonial. Ces derniers n'ont pas r閡ssi 閠ablir un 閝uilibre politique satisfaisant en 1791 et, par la suite, ils ont laiss la situation se d閠閞iorer quand ils ne l'envenimaient pas eux-m阭es, les R閟olutions Russell 閠ant la plus flagrante des provocations. La puissance de la ploutocratie imp閞iale et les int閞阾s commerciaux li閟 au pacte colonial expliquent bien des choses et, pour commencer, la pens閑 politique anglo-saxonne p閠rie d'imp閞ialisme. "Notre seule volont de survivre prenait trop souvent aux yeux de Londres le caract鑢e d'une agression contre la minorit anglaise. Les pers閏ut閟 [,] ce n'閠aient pas nous, nous de la majorit, et les asservis politiques, c'閠aient eux, la petite poign閑, les accapareurs de toutes les places et de tout le pouvoir" . C'est attaquer de front la foi dans la g閚閞osit britannique, le loyalisme traditionnel, bient魌 d閜oussi閞 par un historien de m閞ite, Thomas Chapais, rival de Groulx l'Universit Laval. "N'expliquons point, dit Groulx, notre anarchie gouvernementale par la seule mauvaise volont du conseil l間islatif, ce conseil ne fut que ce qu'il devait 阾re, sous l'action des passions humaines et de l'organisme politique introduit au pays" . L'oligarchie locale et surtout le Parti patriote se trouvent d閏harg閟 d'autant, mais non pas innocent閟. Il s'agit bien ici de politique dans son sens pl閚ier: la r間ulation des rapports de force dans la cit, 閘argie aux cadres de l'empire et que refl鑤ent sur le plan local les conflits entre le pouvoir ex閏utif et la chambre des d閜ut閟. "Et voici que, d鑣

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le d閎ut, on laisse surgir entre les deux des oppositions de toute esp鑓e: opposition de races, opposition de croyances, puis, par une cons閝uence fatale, opposition de politique". G閞er ces oppositions 閠ait le r鬺e de la politique imp閞iale. Elle a failli la t鈉he.

Les responsabilit閟 de l'oligarchie locale n'en restent pas moins tr鑣 lourdes. Sa pr閜otence, sa morgue, son hostilit causaient chez les dirigeants canadiens-fran鏰is "le froissement quotidien et continu de [leur] fiert閇,] qui provoqua l'exasp閞ation finale" . D'ailleurs, elle n'a pas h閟it "brusquer les 関閚ements", agiter la menace de l'insubordination et m阭e de l'annexion aux 蓆ats-Unis. Assez s関鑢e pour les Patriotes dans la deuxi鑝e conf閞ence, le professeur se radoucit dans la quatri鑝e: la responsabilit des Patriotes, "il faut la r閐uire aux plus minimes proportions". Victimes de leur propre d閙agogie et de leurs illusions r関olutionnaires et romantiques, Papineau et les chefs patriotes n'ont pu contenir les forces qu'ils ont lib閞閑s, Puis, ind閏is, ils n'ont pas su pr閜arer convenablement l'insurrection: "peut-阾re faut-il moins reprocher aux patriotes d'avoir fait l'insurrection que de l'avoir ainsi faite". Il convient toutefois de nuancer. "Le verdict de l'historien atteint peut-阾re assez justement quelques meneurs et quelques chefs; il ne rend pas justice aux sans-grade, aux braves paysans", qui va toute son affection: "Tromp閟 ou non ils sont persuad閟 que, dans cette lutte, il y va de l'avenir m阭e de la libert et de leur race. Et en allant bravement la mort, sans armes, sans munitions, sans chefs, pour une cause qu'ils savent perdue d'avance, ces paysans de chez nous atteignent presque la grandeur des martyrs".

Dans la derni鑢e conf閞ence, Groulx 関alue le r鬺e des Troubles dans la conqu阾e de la libert politique par les Canadiens fran鏰is. "Me voici en pr閟ence de deux th鑣es et deux groupes d'historiens bien oppos閟": l'insurrection de 37-38 est-elle "la grande faute nationale" ou "le bapt阭e de sang de la libert politique" ? Groulx choisit de tenir le milieu entre ces deux jugements. Au lendemain du soul鑦ement, "les haines de race sont encore odieusement attis閑s" et, "pour l'oligarchie, nous sommes un peuple condamn mort". Voil qui est grave, mais on a vu que la culpabilit des Patriotes est toute relative. D'autre part, ce sont les mod閞閟, avec en t阾e La Fontaine, qui ont conquis la responsabilit minist閞ielle en 1848, dix ans apr鑣 les derniers combats. "La Providence n'a point voulu que la libert nous vint par les mains des premiers agitateurs. Leur mouvement tra頽ait avec lui trop d'id閑s troubles et son triomphe e鹴 jet trop de germes dangereux dans notre vie nationale". Et la tendresse de Groulx pour les petits 閏late encore: "les hommes mod閞閟 [...] eurent tout le peuple derri鑢e eux, et la libert devint ainsi, non pas la conqu阾e d'un parti, mais une conqu阾e populaire. Il 閠ait juste que tout le peuple des travailleurs et des humbles, qui avait r閟ist au despotisme avec une t閚acit si pers関閞ante, e鹴 sa part de triomphe".

Le cours public de 1916-1917 marque une 閠ape d閏isive dans la r閕nterpr閠ation de l'insurrection. Les 関閚ements de 1837 cessent d'阾re un accident; ils deviennent partie int間rante d'un ph閚om鑞e global auquel l'historien s'applique rendre sa complexit. Groulx tient sa probl閙atique: il s'agit bien d'un ph閚om鑞e divers titres politique: politique, le probl鑝e des relations entre la

[d閎ut de la p. 43 du texte original]

m閠ropole et la colonie; politique, le probl鑝e de la coordination des institutions parlementaires bas-canadiennes en 関olution; politique, le probl鑝e des rapports entre la majorit canadienne-fran鏰ise et la minorit anglo-canadienne du Bas-Canada. Mais l'historien n'a pas dit son dernier mot, ni sur la dimension nationale du conflit, ni sur sa dimension morale et religieuse, ni sur sa l間itimit globale. Il n'a pas rendu tous les services qu'il pouvait la cause de la r閔abilitation des Patriotes, pourtant bien engag閑. En 1919, soit influence de Groulx, soit convergence, le manuel de Desrosiers et Bertrand se montre indulgent envers les Patriotes et leur "grand acte de folie patriotique", imputable en bonne partie aux provocations "officielles, officieuses ou simplement m閏hantes" de leurs adversaires . Les auteurs constatent que "l'Histoire, apr鑣 quatre-vingts ans, si elle n'a gu鑢e modifi son opinion sur les provocateurs, semble avoir oubli les "rebelles" des 閏hafauds de Colborne pour ne se souvenir que des "patriotes de 37" auxquels la post閞it a 閘ev des monuments m阭e dans les cimeti鑢es chr閠iens".

Dans la tourmente nationaliste (1924-1926)

Les r関erb閞ations du d閎at acrimonieux d閏lench par l'enqu阾e de L'Action fran鏰ise sur l'ind閜endance du Qu閎ec sont encore dans l'air. Bien des autorit閟 ne sont toujours pas revenues de leur scandale. Groulx, qui a malmen les P鑢es de la Conf閐閞ation en pleine guerre, dans son cours public de 1917-1918, s'est fait une r閜utation d'iconoclaste. Le mouvement de bonne entente croit avoir scell la r閏onciliation entre Canadiens fran鏰is et anglais coup de discours et de banquets depuis la fin de la guerre. Aussi n'est-ce pas sans appr閔ension que notabilit閟 et officiels regardent l'abb historien s'approcher de nouveau du ph閚om鑞e de 1837-1838. En v閞it, s'en 閠ait-il jamais 閘oign?

Ses notes de cours ferm閟 la Facult des lettres nous informent sur son enseignement en 1920-1921, qui porte sur le r間ime britannique, de "la catastrophe de 1760" jusqu' "nos jours" . Apr鑣 avoir donn une id閑 des proportions - modestes - de l'insurrection ("point d'閜op閑"), il fait le partage des responsabilit閟 et reproche aux Patriotes leur impr関oyance ("ne pas s'en tenir l'agitation constitutionnelle") et leur ind閏ision (ils "renoncent l'agitation l間ale, mais ne font rien de d閏isif, ni pour arr阾er l'issue sanglante, ni pour s'y pr閜arer"). Ces id閑s nous sont famili鑢es. Et Groulx de pr閏iser la signification profonde du conflit: "Il y a l bien autre chose qu'une simple question de proc閐ure parlementaire; il y va de la pr閜ond閞ance entre deux corps politiques; et il y va d'une question nationale" .

Toujours en 1921, il signe un article sur Papineau dans L'Action fran鏰ise . Groulx ne s'en cache pas, il a en t阾e "la r関ision de son proc鑣", en r閍ction "une vue 閠roite de notre histoire [qui] r閐uit une question de places et de picotin" la politique de ce temps. "L'usage, insiste-t-il, que le vainqueur faisait de la puissance politique contre les droits des Canadiens, contre l'鈓e m阭e de leur race, 閘evait au-dessus de tout la gravit du d閎at. L'enjeu de la lutte n'閠ait plus la seule libert politique, mais le droit, la vie m阭e d'une nationalit". On comprend bien: une lutte de la "race" canadienne-fran鏰ise pour la libert et la ma顃rise de

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sa vie, non, pour l'essentiel, une lutte de races au premier degr, celui du racisme et de la x閚ophobie. Or la grandeur de Papineau est de s'阾re mis la t阾e de son peuple dans ce combat collectif et d'avoir 閠 un chef au supr阭e degr: "N'atteint cette longue magistrature morale que l'homme assez heureux pour personnifier les aspirations d'une nationalit". Le r鬺e du grand homme en histoire, selon Groulx, est pr閏is閙ent d'infl閏hir la courbe que dessinent les d閠erminismes . Et voici qui est nouveau: m阭e la p閞iode apr鑣 1834 dans la vie de Papineau m閞ite un r閑xamen: "Pour notre part nous croyons que l'histoire prochaine, plus calme, mieux inform閑 sur les 関閚ements de 37-38, r閟erve aux hommes de cette g閚閞ation des indulgences insoup鏾nn閑s". Le lib閞alisme doctrinal de Papineau et son 閘oignement du catholicisme comme foi ne l'ont pas fait tomber dans l'anticl閞icalisme qu'on a dit, en exag閞ant. Au vu du r閟ultat politique (1842, 1848, 1867), du rayonnement de l'蒰lise et de la consolidation de la culture canadienne-fran鏰ise, Groulx est tent de conclure que m阭e le contestable et le faux chez Papineau ont 閠 transmu閟 en or par la Providence. Et il a cette phrase 閠onnante: "Une grande bienfaisance domine de haut ce que l'on pourrait appeler les imprudences, les erreurs strat間iques de Louis-Joseph Papineau". Groulx poursuit donc la restauration de la r閜utation de Papineau amorc閑 dans son manuel d'histoire . La coupure ne se situe plus en 1834, mais apr鑣 l'amnistie de 1845 qui permet Papineau de rentrer au pays .

Cette r閔abilitation franchit un nouveau palier en 1924. Il s'agit d'une conf閞ence prononc閑 le 10 octobre, r閜閠閑 plusieurs reprises par la suite et recueillie dans la deuxi鑝e s閞ie de Notre ma顃re, le pass: "Les id閑s religieuses de Louis-Joseph Papineau" . Ce dernier avait abandonn la foi catholique, mais il croyait en la divine Providence et, surtout, il n'avait rien d'un "impie" ni d'un "anticl閞ical professionnel" . La franchise de Groulx cause tout un scandale: c'est au s閙inaire de Qu閎ec que Papineau a perdu la foi! Mais Groulx multiplie les distinctions: perte de la foi n'est pas synonyme d'abjuration, d'h閞閟ie, d'apostasie. Papineau a d閒endu l'蒰lise contre les exc鑣 des lib閞aux radicaux. Et puis, c'閠ait "une conscience incorruptible, la plus haute peut-阾re de son 閜oque". On devine pourquoi Groulx tient tant redorer le blason de Papineau au point de vue religieux: sa r閔abilitation des Patriotes exige qu'il d閙ontre, dans la personne de leur chef, que l'insurrection ne s'est pas faite contre l'蒰lise, institution nationale essentielle. Il n'en reste pas moins que la perte de la foi chez le grand homme est une trag閐ie: catholique, il se serait mieux gard des exc鑣 et, peut-阾re, "nous eussions fait l'閏onomie de l'insurrection [...] Car il n'est pas indiff閞ent l'homme politique qu'il soumette sa vie une fin qui la d閜asse, qu'il ait devant les yeux le ciel des philosophes ou le ciel de la foi".

Groulx est pr阾 porter plus haut la r閔abilitation des Patriotes. Le cours public de 1925-1926 y travaille. Particuli鑢ement r関閘atrice cet 間ard appara顃 la le鏾n intitul閑 "Jugement sur l'insurrection" et qui est donn閑 le 22 avril 1926 . L'historien instruit de nouveau, du point de vue de la doctrine de l'蒰lise, le proc鑣 des Patriotes, dans une argumentation remarquablement serr閑, en deux parties: charge et d閏harge. Il traite son sujet avec une libert qu'il a m閞it閑 pour l'avoir

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conquise: "Acceptez-en mon aveu: pour chim閞ique que soit l'effort, j'ai t鈉h de me lib閞er des opinions re鐄es, de l'histoire d閖 faite, pour ne me soumettre rigoureusement qu' la r閍lit historique" . On mesurera tout le chemin parcouru depuis 1906. L'蒰lise distingue la r閟istance offensive, toujours interdite, et la r閟istance passive, en somme le droit la l間itime d閒ense, licite quand certaines conditions sont r閡nies (juste cause, dernier recours - tous les autres moyens 閠ant 閜uis閟 -, approbation des hommes 閙inents et sages, espoir de succ鑣). Thomas Chapais s'閠ait livr un exercice semblable, mais moins d閠aill, enr間imentant au service de sa th鑣e trois autorit閟, Jules-Paul Tardivel, ma顃re ultramontain du jeune Groulx, un th閛logien dominicain qui se cache sous le pseudonyme de P. Bernard, et l'historien Garneau. "Le mouvement insurrectionnel, 閏rivait-il, d閜assait donc la mesure de notre droit. [...] Non, de quelque c魌 que l'historien canadien-fran鏰is et catholique envisage la question, il ne saurait amnistier les mouvements insurrectionnels de 1837 et de 1838. [...] ces trois jugements [...] doivent appara顃re irr閒ormables, au regard de quiconque a 閠udi dans un esprit d'impartialit les prodromes, la nature et les r閟ultats des insurrections de 1837 et de 1838" . Eh bien! Groulx n'en est pas si s鹯 et plaide les circonstances att閚uantes. Il absout les Patriotes de l'accusation de r閟istance offensive. En l'occurrence, la r閟istance d閒ensive 閠ait-elle permise? Chose certaine, la cause - celle de "la nationalit menac閑" - 閠ait juste:

notre avis, c'est restreindre injustement l'ampleur des luttes politiques du Bas-Canada, de 1815 1840 [,] que de la faire tourner exclusivement autour de griefs administratifs et parlementaires. L'enjeu est autrement plus grave. Le fond du d閎at est bien de savoir si les Canadiens fran鏰is mis chez eux par la constitution de 1791 seront ma顃res de se gouverner eux-m阭es, de faire leur propre politique, ou d'abdiquer aux mains d'une minorit anglo-saxonne. Nous avons montr l'autre jour que Durham n'avait pas jug autrement la situation. Dans tous nos conflits, il n'avait aper鐄 qu'une lutte de deux races luttant qui conquerrait la pr閜ond閞ance politique.

Voil le noeud du raisonnement de Groulx, couch sur papier, notons-le, un quart de si鑓le avant la parution du tome III de son Histoire du Canada depuis la d閏ouverte. D'abord, il soutient que la politique, c'est plus que les questions administratives et parlementaires; la politique, c'est aussi tout le national, y compris "les biens essentiels de la nationalit, sa foi, sa langue, ses lois". Ensuite, il embrigade Durham lui-m阭e, mais en marquant plus nettement le lien 閠roit entre la lutte pour la pr閜ond閞ance nationale des Canadiens fran鏰is et leur statut d閙ocratique de majorit d閙ographique et parlementaire. Il y a eu lutte de races au premier degr, mais l'essentiel s'est jou au second degr: la lutte d閙ocratique pour le respect des droits de la majorit nationale. L'avocat sort m阭e de sa manche un argument inattendu:

Et si nous nous reportons au deuxi鑝e soul鑦ement de 1838, n'閏late-t-il pas, apr鑣 le dessin publiquement avou de Lord Durham, d'an閍ntir la nationalit canadienne; alors que l'on a m閐it, contre l'鈓e du petit peuple, ces projets scolaires qui apportaient tant d'alarmes Mgr Lartigue, qui le faisaient m阭e craindre pour l'avenir de la foi catholique en ce pays?

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La deuxi鑝e condition est aussi remplie car comment soutenir que les Patriotes n'avaient pas eu recours tous les moyens pacifiques durant une longue p閞iode et sans succ鑣? Mais les deux autres conditions manquent. part quelques membres du bas-clerg, l'蒰lise a d閏onseill le soul鑦ement arm, d'accord avec les mod閞閟 du Parti patriote et presque tous les d閜ut閟 de la r間ion de Qu閎ec. Quant aux chances de succ鑣, r閠rospectivement, elles apparaissent tr鑣 minces. Mais les Patriotes en 1837-1838 pouvaient en juger autrement, non sans quelque raison. Puis ne peut-on pr閠endre qu' d閒aut de succ鑣 imm閐iat, une grande victoire est venue plus tard: la conqu阾e de la responsabilit minist閞ielle par La Fontaine, "la r関olution politique de 1842" , la "joyeuse r関olution" ? Ainsi La Fontaine est n閏essaire la r閔abilitation de Papineau et de son mouvement. Ici encore Groulx voit le doigt de Dieu: "Gardienne jalouse de notre jeune nationalit qui elle a r閟erv des destin閑s particuli鑢es, la Providence de Dieu entendait confier d'autres, des esprits plus sains, d'achever la conqu阾e de la libert et de nous montrer les routes de l'avenir". Groulx se sert de la religion pour calmer les scrupules religieux.

Bref - et Chapais a partiellement raison -, on ne peut absoudre les Patriotes, mais comme ils sont excusables! Ils ont droit notre indulgence. Deux fautes en particulier p鑣ent sur leurs consciences. Fils de paysan et plein de tendresse pour la paysannerie, Groulx ne peut pardonner aux Patriotes d'avoir 閠 des "aventuriers qui, apr鑣 avoir pouss de pauvres paysans l'h閏atombe, ne surent ni les commander, ni m阭e rester avec eux l'heure du danger [... il faut] plaindre et admirer m阭e ces nobles paysans, qui allaient la mort avec la conscience de d閒endre leur race et parfois leur foi". Les troubles de 1837-1838 ont donc suscit des h閞os sortis du peuple. Mais la m閙oire de Papineau et de ses lieutenants porte une autre tache: "O les chefs patriotes sont inexcusables et m阭e bl鈓er sans att閚uation, c'est pour les doctrines subversives qu'ils ont t鈉h de r閜andre dans la province: les plus mauvaises id閛logies d閙ocratiques, th閛ries fausses et malsaines sur la souverainet du peuple, sur la constitution de la soci閠 humaine, sur les rapports du spirituel et du temporel, sur le r鬺e et les droits de l'蒰lise, d閏ha頽ant m阭e contre le clerg de leur race, une v閞itable vague d'anticl閞icalisme" .

Groulx consid鑢e g閚閞alement disproportionn閑s les r閜ressions qui ont suivi les troubles, en tout cas les r閜ressions militaire et judiciaire, car les peines canoniques appellent un examen particulier. L'exacerbation des esprits rend compte ses yeux de la duret des deux premi鑢es, sans les justifier: "Pour tra頽er avec elle les plus dangereuses passions, il e鹴 suffi l'insurrection d'阾re une guerre civile; elle s'閠ait doubl閑 d'une guerre de races" .

Dans L'Action fran鏰ise du printemps 1926, Groulx livre au public une longue 閠ude sur "les Patriotes et les ch鈚iments de l'蒰lise" . Les peines canoniques, pense-t-il, ont 閠 plus p閚ibles aux Patriotes que les sentences rendues par les tribunaux d'exception. Groulx veut exposer la v閞it et d閒endre les Patriotes dans toute la mesure possible, mais sans se dresser contre les grands 関阸ues Lartigue et Bourget. Il pr閏ise que jamais l'閜iscopat n'a fulmin d'excommunication contre les Patriotes. On s'est content de refuser l'absolution, en l'absence de r閠ractation, et

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la s閜ulture eccl閟iastique aux morts in flagranti delicto, c'est--dire les armes la main. Mais en droit strict, ces peines tiennent-elles? Selon toute probabilit, les Patriotes ne connaissaient pas les peines encourues avant de prendre les armes. Des pr阾res se sont compromis dans l'insurrection, calmant peut-阾re les scrupules de certains Patriotes. Il comprend ces clercs: "Que le moment vienne o, la crise se resserrant, la lutte politique d間閚閞era trop manifestement en une lutte de races, froissant, exacerbant toutes les susceptibilit閟 nationales, comment veut-on que ces pr阾res gardent longtemps une 鈓e sereine et neutre?". En outre, les Patriotes ne se croyaient-ils pas en 閠at de l間itime d閒ense: "En toute sinc閞it ils d閒endent leurs chefs injustement poursuivis et menac閟 de mort; dans ces chefs, ils croient d閒endre la patrie et ses libert閟; et ils croient les d閒endre contre une clique d'usurpateurs qui n'a rien de commun avec le gouvernement m閠ropolitain". Si les sanctions eccl閟iastiques de 1837 sont excessives, c'est "un exc鑣 o n'entre rien de petit". Les deux 関阸ues ne se laissent "guider, en ces heures graves, que par un inviolable attachement la doctrine et un tr鑣 haut sentiment de leur responsabilit d'関阸ue". Quant 1838, l'historien rel鑦e l'absence de toute intervention eccl閟iastique par mandement public. Et de reprendre un argument d関elopp en cours public: "On a vu jusqu' pr閟ent [dans l'insurrection de 1838] la plus folle des 閝uip閑s, plus folle encore que celle de 1837. N'y a-t-il pas lieu de r閒ormer ce jugement? [...] Cette double menace contre la race et contre la foi, voil bien quelques-uns des puissants motifs qui justifient, en de certaines conditions, les soul鑦ements populaires".

Le centenaire

Les ann閑s 1930 n'apporteront rien de radicalement nouveau, mais elles pr閏isent et affermissent l'interpr閠ation. Vers 1934-1937, Groulx proc鑔e une refonte de ses notes de cours ferm閟 des ann閑s 1920 en tenant compte des progr鑣 r閍lis閟 dans la pr閜aration de ses cours publics . Comme le fera plus tard Maurice S間uin, il insiste sur le "choc de deux nationalismes", le britannique (colonial) et le canadien-fran鏰is. Les ambitions s'opposent point par point. Chez les Canadiens fran鏰is, le nationalisme 閏onomique se concentre sur la question des terres, le nationalisme culturel sur celle des 閏oles et le nationalisme politique sur le plein d関eloppement des institutions parlementaires qui "rendues leur libre jeu devait amener le r鑗ne de la majorit". Chez les Britanniques de la colonie, on ambitionne de garder la haute main sur le commerce, d'angliciser la province et de prolonger, autant que possible, le r間ime de la colonie de la couronne, "seul moyen pour une minorit de se m閚ager la puissance politique". Groulx pr閏ise plus loin sa pens閑: "En d閒initive l'insurrection ne fut pas simplement un conflit entre races - ni un conflit entre un parti lib閞al et une oligarchie conservatrice. 1 Ce fut, comme dans toutes les provinces, une lutte pour un ach鑦ement d閙ocratique dans les institutions politiques. 2 Ce fut, dans le Bas-Canada, le heurt de deux nationalit閟 se disputant la supr閙atie politique, le heurt de deux esprits, de deux conceptions sociales de la vie [...]". Donc, chez les Patriotes, la poursuite d'un ach鑦ement politique pour la conqu阾e de la supr閙atie politique.

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Un autre point qui retient l'attention dans ces notes, c'est le caract鑢e social du ph閚om鑞e: ph閚om鑞e rural "et apparemment assez 閠endu". Depuis le milieu des ann閑s vingt, l'historien a abandonn la position qu'il tenait l-dessus dans son manuel pour l'enseignement secondaire. Sur la question de la pr閙閐itation, il note "qu'il y a une m閜rise de fond entre chefs et suivants: s'ils parlent de prise d'armes, les chefs n'entendent mettre en leurs discours qu'une menace; ils ont bien dessein de se borner de la fusillade oratoire. Les suivants et les simples, comme toujours, les prennent au s閞ieux et croient qu'on les invite au conflit arm".



Source: ACRLG, Fonds Lionel-Groulx, P1/T1, 5.8.

La premi鑢e s閞ie de Notre ma顃re, le pass, celle de 1924, est r殚dit閑 en 1937; la deuxi鑝e para顃 en d閏embre 1936. Des 閠udes relatives 1837-1838 que cette derni鑢e renferme, seulement deux sont des ann閑s 1930, une entrevue accord閑 L'Action nationale en juin 1936 et un compte rendu du Papineau de Robert Rumilly, dans Le Devoir des 1er et 3 d閏embre 1934. Mais Groulx est devenu, sur la base de ses travaux des d閏ennies ant閞ieures, l'interpr鑤e autoris des 関閚ements de 1837-1838. En 1938, G閞ard Filteau rappelle la mode qui a longtemps s関i d'insister lourdement sur les 閘閙ents les plus discutables dans les rangs patriotes au d閠riment des hommes respectables et des braves gens:

Voulait-on se cr閑r la r閜utation de poss閐er un esprit bien tourn, un jugement sain, des id閑s justes, le plus s鹯 moyen 閠ait d'attaquer les Patriotes au moyen de quelques

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phrases bien tap閑s ou tout simplement de plaisanteries. Ce n'est pas l de l'histoire. Quelques chercheurs, entre autres David et [Benjamin] Sulte, ont tent une r閍ction. Par malheur, ils ont essay de justifier les erreurs et l'id閛logie, plus ou moins acceptable, de certains de leurs h閞os. Leurs conclusions, d閜assant la juste mesure, se sont trouv閑s aussi fautives que les appr閏iations outr閑s qu'ils combattaient. Il est singulier qu'il ait fallu attendre pr鑣 d'un si鑓le pour trouver un homme qui repla玮t la question sur son v閞itable terrain. En quelques articles sur le sujet, l'abb Groulx a plus fait pour 閏lairer la situation qu'aucun de nos historiens .

Avec quelques autres, tel l'abb 蒻ile Dubois, lui aussi ancien professeur de rh閠orique, Groulx a renvers cette tendance . Mais tous ne le suivaient pas dans son 関olution. Ainsi Joseph Rutch et Anastase Forget, auteurs d'un manuel, restent en gros fid鑜es l'interpr閠ation que Groulx proposait l'閜oque de la Premi鑢e Guerre mondiale, et encore avec des r閟erves plus appuy閑s et moins de sympathie .

La contribution la plus retentissante de Groulx dans les ann閑s trente est cette entrevue de juin 1936 o il r閏apitule point par point son interpr閠ation et r閕t鑢e ses jugements . Cette intervention a fait tant de bruit qu'on a cru tort que la version r関isionniste des insurrections chez Groulx datait de cette ann閑. Pourtant Groulx n'y soutient rien qu'il n'ait d閖 dit. Peut-阾re le ton y est-il plus tranchant, les formules plus percutantes, d'ailleurs amplifi閑s par l'approche du centenaire et l'effervescence politique de la Grande D閜ression, dont la fi鑦re qui s'est empar閑 de la jeunesse n'est pas le trait le plus n間ligeable. 1837, r閜鑤e Groulx, est "un 閜isode dans la grande bataille nationale commenc閑 en 1763". La politique au Bas-Canada, c'閠ait "bien autre chose que le vote du budget, la querelle des subsides, la lutte autour du Conseil l間islatif 閘ectif". Le fond du d閎at, c'閠ait l'acc鑣 de la majorit au pouvoir. "En r閍lit, et l'on s'en apercevra mesure que l'on sortira de l'histoire politique pour aborder l'histoire int間rale, un jour vint, h閘as, o tous les 閘閙ents, tous les aspects de notre vie collective furent en jeu - aspect 閏onomique, aspect social, aspect culturel; autant dire notre existence nationale". Groulx a 閏rit en 1934: "Voil, en sa r閍lit crue, le r間ime sous lequel v閏ut le Bas-Canada, de 1791 1840: r間ime de violence, perversion radicale du r間ime parlementaire. [...] Les Canadiens fran鏰is ma顃res, chez eux, ma顃res de leur parlement, ma顃res de leur politique! telle est l'id閑 que [Papineau] incarna" . Et ce r間ime de violence, cette perversion radicale, l'historien les opposait au "seul mal politique", preuve que le mot politique a tant魌 un sens restreint (l'administration, les rouages parlementaires), tant魌 un sens large qui comprend, par exemple, outre la survie de la nation, la recherche d'une solution au probl鑝e des terres, la lutte l'oppression 閏onomique ou l'exode aux 蓆ats-Unis. On le voit, au fil du temps, Groulx a consid閞ablement 閘argi son enqu阾e.

Ainsi la r閍lit du pouvoir politique 閏happait, en pays d閙ocratique, aux mains de la majorit et se concentrait dans celles d'une minorit d'autre origine: "En tout pays du monde un conflit politique engag en ces conditions e鹴 abouti au conflit national [...] purement politique ailleurs, le conflit du Bas-Canada devait fatalement tourner au conflit de races" . En somme - et c'est le sens de "conflit de races" ici -, il s'agissait essentiellement d'une lutte politique pour la conqu阾e

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du pouvoir par la majorit qui 閠ait en m阭e temps une nation: il fallait parfaire l'oeuvre entam閑 - mal entam閑, si l'on veut - en 1791. "Ces v閞it閟, mart鑜e Groulx, nous appara顃ront dans une aveuglante lumi鑢e, mesure que nous d閟infecterons nos cerveaux des relents du colonialisme. [...] Dans le fond des 鈓es il y eut, en 1837, quelque chose d'extr阭ement 閙ouvant et sain". Lutte de races, conflit national, non pas uniquement au premier degr, mais surtout au second degr, pour la pr閜ond閞ance de la nation majoritaire sur les bords du Saint-Laurent. Car il faut distinguer les deux sens de l'expression lutte de races dans les 閏rits de Groulx. Au premier degr, lutte de races a une acception p閖orative et 閝uivaut, comme dans son compte rendu d'un livre de Rumilly, "un d閎ridement de fi鑦re et de passions" .

Craint-on de ne pas avoir saisi le sens de la lutte du Canada fran鏰is, la "ligne ma顃resse de son histoire", sa "formule inspiratrice"? Au deuxi鑝e Congr鑣 de la langue fran鏰ise, le 29 juin 1937, un si鑓le jour pour jour apr鑣 l'assembl閑 patriote de Montr閍l convoqu閑 pour justifier la contrebande, Groulx condense l'histoire en un raccourci saisissant: cette formule

vise jusqu'au gouvernement, jusqu' la pl閚itude de la puissance politique: tout l'ensemble par quoi un peuple peut sauvegarder ses attributs ou ses caract鑢es nationaux, et s'assurer, avant toute chose, une vie organique, un plein 閜anouissement mat閞iel et spirituel. D'admirables arrangements providentiels vont aider l'effort du petit groupe audacieux. 1774 lui valait la libert civile et religieuse; 1791 lui apportait un commencement de libert politique et, th閛riquement, l'閞ection de sa province en 蓆at fran鏰is; suivent alors cinquante ann閑s de luttes pour l'am閘ioration de la libert politique; ma顃res du parlement, nous entendons aussi le devenir du gouvernement; puis, en ce drame, deux p閞ip閠ies tragiques: l'insurrection de 1837, l'annexion de notre province au Haut-Canada en 1841 .

.

C'閠ait viser un ach鑦ement politique pour un "ach鑦ement fran鏰is".

Au tournant des ann閑s 1940

Le chercheur dispose d'un autre moyen de se renseigner sur les cours ferm閟 de Groulx: les notes prises par les 閠udiants. Deux cours complets ont 閠 conserv閟: celui qu'ont publi anonymement Richard Ar鑣 et Jean Genest et qui porte sur l'enseignement re鐄 en 1937-1939; celui qu'a r閐ig Maurice O'Bready, 閠udiant en 1940-1941 . Ces notes confirment ce que l'on sait d閖 de l'interpr閠ation de Groulx. On trouve parfois des pr閏isions nouvelles, d'ordre s閙antique, par exemple:

La justice veut arr阾er Papineau; ses amis s'y opposent Saint-Denis. L'action d閎ute donc par une simple r閎ellion. La r閎ellion d間閚鑢e en insurrection. Celle-ci, mal pr閜ar閑, tourne en une certaine "chouannerie", quoique ici le mot soit impropre, car nos gens n'閠aient pas des soldats improvis閟 mais de v閞itables miliciens. On peut peine appeler les faits militaires des batailles. Ce furent, except pour Saint-Eustache, des affaires de quelques heures. Des chocs plut魌 que des batailles .

Et sur la causalit dans l'histoire des Patriotes:

[d閎ut de la p. 51 du texte original]


Les causes lointaines devaient amener n閏essairement, infailliblement, un conflit national, cause des groupes oppos閟 autant par leurs int閞阾s que par leur foi et leur race. [...] nous nous sommes trop arr阾閟 aux causes politiques [...] on explique mal la politique en ne la consid閞ant pas comme une r閟ultante d'un 閠at qui se manifeste ailleurs. N'expliquer que par la politique est tr鑣 superficiel [...] il faut chercher les causes dans tous les domaines, partout o palpite la vie d'un peuple. Et ici le malaise cr殚 ne vient pas seulement d'une question de budget, mais bien de la lutte dont l'enjeu est l'avenir d'un peuple .

Et au cas o l'on aurait besoin d'une preuve suppl閙entaire de la polys閙ie du mot politique chez Groulx, reproduisons cette autre citation: "En r閠r閏issant le d閎at l'histoire politique, on a oubli de consid閞er la question 閏onomique, sociale, intellectuelle, scolaire, et cette question vitale, que le gouvernement de la province 閏happait aux repr閟entants d'une population aux 5/6 fran鏰ise" . l'関idence, cette derni鑢e question est 閙inemment politique. D閖 en 1936, Groulx avait 閠roitement li le politique et le national en d間ageant la responsabilit des Patriotes dans l'imposition de l'Union. Ce qu'on veut punir, ce n'est pas l'insurrection, avait-il dit, mais "cinquante ans de vie parlementaire; c'est toute la politique du Bas-Canada, ses pr閠entions faire dominer la race fran鏰ise" . Quant Papineau, Groulx affirme en 1942 "la f閏ondit de [son] oeuvre, le caract鑢e constructif de son nationalisme" . Pour leur part, les paysans sont toujours au centre de cette "petite guerre d閒ensive" que fut le soul鑦ement de 1837-1838: "[...] ici on voit des paysans qui laissent l leur famille et leur terre pour aller se battre: cela suppose quelque chose dans l'鈓e" . Et Groulx de reprendre son jugement d'ensemble: "蓀isode tragique dans la lutte d'un petit peuple pour affranchir son 鈓e, 閜isode qui est en soi noble et 閙ouvant, et, sur bien des points, admirable" . L'expression lutte de races a disparu ; mais la r閍lit d閟ign閑 par le mot dans son acception m閘iorative est tout aussi pr閟ente qu'auparavant.

Groulx prend sa retraite de l'Universit de Montr閍l en 1949. Il donnera bient魌 son chef-d'oeuvre: l'Histoire du Canada fran鏰is depuis la d閏ouverte . Des g閚閞ations de professeurs de l'enseignement secondaire se sont form閟 sous sa direction. Les manuels d'histoire dans les coll鑗es, au tournant des ann閑s 1960, portent son empreinte. Le Farley-Lamarche op鑢e la transition entre le Rutch-Forget et le Plante-Martel. On peut, juste titre, qualifier ce dernier de groulxiste tant il respecte l'enseignement du ma顃re. Groulx en r閐ige d'ailleurs la pr閒ace: "Il y a longtemps que l'on d閟ire, dans nos coll鑗es, un manuel enfin acceptable, de l'histoire canadienne. Il me semble que ce manuel, vous nous l'apportez, et de fa鏾n combler tous les d閟irs" . L'influence de Groulx en tant qu'historien est son apog閑, du moins dans les coll鑗es. Il a transform le regard que les milieux cl閞icaux et conservateurs portaient sur les Patriotes et assur une place de choix ces derniers dans la m閙oire collective. Cela n'a pas 閠 sans mal. "On a v閏u de pieux pr閖ug閟, d閜lore Groulx, auxquels certains historiens ont contribu: comme celui qui, au moment de r殚diter son volume sur la question, ne se donne pas la peine de consulter les nouveaux documents" . On s'effarouchait facilement: "S'il pla顃 bon nombre de s'閠onner ou de se scandaliser pour quelques exc鑣 de parole et d'action, ne serait-ce point qu'ils ne veulent savoir qu'une histoire unilat閞ale?" .

[d閎ut de la p. 52 du texte original]

Parfois la patience de l'historien se lassait: "Pour n間liger le sens de ces quatre ann閑s [1837-1841], il a fallu nos sots pr閖ug閟 contre les "Patriotes", la na飗e propension juger de l'importance d'une 閜oque par la moralit de quelques faits" . Et on peut penser que certaines audaces de Groulx lui 閠aient pardonn閑s justement parce qu'il 閠ait pr阾re.

1952: une rupture?

Le tome III de son grand ouvrage para顃 en 1952. "Les 関閚ements de 1837-1838" - la formule revient - y occupent une grande place. La conclusion de Groulx sur le "soul鑦ement" est synth閠is閑 au dernier paragraphe du chapitre intitul "L'explosion" et o il att閚ue davantage la gravit morale du soul鑦ement par rapport ce qu'il en disait encore en 1941: "Bien d間ag閟, les traits principaux de ces 関閚ements de 1837 et de 1838 se ram鑞ent donc ceux-ci: rien, surtout la premi鑢e ann閑, rien d'une guerre civile longuement foment閑 et organis閑; rien de la r閎ellion au sens juridique du mot. Mouvement improvis et presque spontan en ses sursauts violents; pour le reste, mouvement populaire, ph閚om鑞e rural plut魌 large et profond; mouvement qu'on ne saurait r閐uire une lutte de races, ni m阭e une lutte de classes sans le rapetisser et sans fausser l'histoire; en son caract鑢e dominant, 閜isode d'une lutte politique pour un ach鑦ement politique" . C es lignes sugg鑢ent Jean-Paul Bernard ce commentaire:

Que l'eccl閟iastique conservateur nie l'aspect "classes", et que pour le nier les seules d閏larations des chefs le satisfassent, 鏰 n'a pas de quoi surprendre. Mais qu'un historien nationaliste, selon l'opinion universelle, nie l'aspect national, c'est autre chose. Et on peut se demander ce qui se passe. Premi鑢e explication, Groulx aurait int閞ioris les accusations de racisme qu'on lui a faites et, dans l'interpr閠ation historique elle-m阭e, il tenterait de s'en d閒endre. Mais il y a plus. Quelque chose qui ressemblerait une tentative de reporter sur l'autre l'accusation. L'historien r閜rouve les "passions ethniques", la "d閠estable tournure que risquaient de prendre les luttes politiques". Mais quelque chose, selon lui, 閠ait "propre transformer les luttes politiques en luttes de race": le "britishisme d'apparat", le "britishisme machiav閘ique", les "attaques furibondes de la presse anglaise". L aurait 閠 le racisme, ce qui, peut-阾re, aurait provoqu chez les Canadiens fran鏰is une r閍ction "en bloc contre la minorit". Et ce "peut-阾re" s'oppose l'assurance de l'historien qui s'en remet aux discours des chefs canadiens-fran鏰is pour affirmer que chez eux il n'y avait pas d'exclusivisme national .

La difficult de ce commentaire r閟ide d'abord dans l'exercice discutable et d'ailleurs inutile de psycho-histoire qu'on y trouve: Groulx a toujours pens que les fomentateurs de "luttes de races" 閠aient surtout les imp閞ialistes de Londres, de Qu閎ec et de Montr閍l. Rien de nouveau. C'est une constante, et qui dispense de recourir quelque processus d'int閞iorisation que ce soit pour rendre compte des 閏rits de 1952. Soit dit en passant, si la s閞閚it de Groulx avait 閠 troubl閑 par les accusations de racisme, il aurait 閘imin de son lexique le mot race comme synonyme de nation culturelle, groupe ethnique. Vers 1940, dans son cours ferm, le professeur pr閏isait son vocabulaire: "En r閟um: la race 関oque principalement un 閘閙ent physiologique; la nation [...] un 閘閙ent psychologique et moral; la

[d閎ut de la p. 53 du texte original]

patrie [...] un 閘閙ent physique et terrestre; l'蓆at [...] un 閘閙ent politique" . C'est que m阭e de ses amis lui avaient reproch ce sujet une "impr閏ision" et une "imprudence" . Or dans le tome III de son Histoire du Canada, ce mot revient au moins une bonne trentaine de fois. La force de l'habitude, sans doute; par sa premi鑢e 閐ucation, dans sa famille et au coll鑗e, Groulx est un homme du XIXe si鑓le.

L'autre faiblesse de ce commentaire tient au d閠ournement de sens qui lui sert le base. Pourquoi tenter d'expliquer le fait que Groulx "nie l'aspect national"? C'est peine perdue: il ne fait rien de tel. Il affirme que ce qui domine, c'est une "lutte politique pour un ach鑦ement politique". Ce caract鑢e dominant 閝uivaut-il une n間ation de l'aspect national? Non, manifestement. Qu'on se donne la peine de lire cet autre passage de l'Histoire du Canada fran鏰is: "En d閒initive [...] qu'est-ce autre chose 1837 et 1838 qu'un 閜isode tragique dans la longue lutte d'un petit peuple pour un ach鑦ement de ses institutions politiques et pour la conqu阾e de ses essentielles libert閟?" . Et que reproche Groulx Durham? D'avoir bas son rapport sur de "fausses pr閙isses" en refusant m阭e de voir dans le cas bas-canadien "une lutte politique qui aurait d間閚閞 en conflit racial" , en somme de ne pas avoir conc閐 que le politique constituait le fond de l'affaire, m阭e si des 閘閙ents douteux avaient pu s'y greffer . Cette lutte politique, pour Groulx, est nationale; le danger aurait 閠 qu'elle vers鈚 dans la politique politicienne ou dans le racisme. Heureusement, pour l'essentiel, tel ne fut pas le cas. Les Patriotes se sont dress閟 contre un 閠at de choses qui "tendait frustrer une province fran鏰ise du droit de faire sa propre politique et, en d閒initive, de vivre sa propre vie" . Pour le lecteur moyen, l'aspect national cr鑦e les yeux. Bref, les objections, les perplexit閟 du commentateur reposent sur un contresens. Il faut souligner une derni鑢e fois la polys閙ie, chez Groulx, de politique, de lutte de races et de conflit national. Maurice S間uin n'a d閏ouvert ni l'id閑 du double soul鑦ement, ni celle des trois degr閟 du conflit national: animosit x閚ophobe, divergences de mentalit閟 et de politiques, affrontement dont l'enjeu est la pr閜ond閞ance dans l'蓆at. Il les a tout au plus explicit閑s . Dans l'Histoire du Canada fran鏰is, la formule lutte de races signifie "favoritisme de race", "fanatisme de race", "passions ethniques", "passions raciales", "haines raciales", "cruaut raciale", "racisme ou volont de lutte raciale" . Elle a perdu le sens plus positif de conflit national au deuxi鑝e ou au troisi鑝e degr que le mot politique tend monopoliser. Alors, oui, dans cette acception, les 関閚ements de 37-38 sont un 閜isode d'une lutte politique plut魌 que d'une lutte de races: "Au principe de tout [...] ne serions-nous pas en pr閟ence d'un probl鑝e qui, pour l'un au moins des antagonistes, serait tout simplement un probl鑝e de vie? Probl鑝e de gouvernement, si l'on veut davantage pr閏iser, mais qui poserait la question d'阾re ou de ne pas 阾re" .

R閏apitulons. De 1906 1952, Groulx se sert de la formule lutte (ou conflit, ou guerre) de races : dans son acception p閖orative en 1906, 1916, 1926, 1934, 1942, 1952; dans son acception m閘iorative, en 1926 et 1936. En 1926, l'expression recouvre donc deux sens oppos閟. Mais, consid閞er le demi-si鑓le, la p閖oration l'emporte nettement. Une autre constante s'impose l'analyste jamais

[d閎ut de la p. 54 du texte original]

la lutte de races n'est donn閑 comme le tout de 1837-1838, ni m阭e comme sa dimension dominante; toujours elle est pr閟ente dans le ph閚om鑞e. L'Histoire du Canada fran鏰is ne fait pas exception: refuser de r閐uire le mouvement une lutte de races, c'est impliquer qu'elle y joue un r鬺e secondaire.

Rupture que 1952? Non pas, mais couronnement d'un long effort de r閕nterpr閠ation de la part d'un historien probe mais qui 閠ait aussi un intellectuel catholique, traditionaliste et nationaliste. "Point de politique qui ne se rattache une "m閠apolitique" , pensait Groulx. Point d'histoire, sans m閠ahistoire, faudrait-il ajouter. Sa r閕nterpr閠ation prend donc figure d'ex間鑣e car le traditionaliste ne peut penser l'avenir que s'il perce d'abord les secrets du pass. Or le combat de Groulx se comprend-il sans cette projection dans l'avenir?

Notes

Les auteurs sont respectivement professeur et 閠udiant la ma顃rise au d閜artement d'histoire de l'Universit de Montr閍l.

Aegidius Fauteux, Patriotes de 1837-1838, Montr閍l, 蒬itions des Dix, 1950, p. 28; "Adresse des Fils de la libert de Montr閍l aux jeunes gens des colonies de l'Am閞ique du Nord" (4 octobre 1837), Jean-Paul Bernard (閐.), Assembl閑s publiques, R閟olutions et D閏larations de 1837-1838, Montr閍l, VLB et Union des 閏rivains qu閎閏ois, 1988, p. 220.

L.-A. Groulx, Une croisade d'adolescents, Qu閎ec, L'Action sociale, 1912, p. 161. Vers 1914, Groulx att閚ue peine sa pens閑: "Des patriotes ambitieux ont cru d閏ouvrir aussi, dans cette conservation miraculeuse, le dessein de la Providence de nous voir constituer un jour un 蓆at ind閜endant sur les bords du Saint-Laurent. Si les perspectives de l'avenir autorisent toutes les ambitions, des r陃es grandioses et coup s鹯 pr閏oces ne doivent pas nous faire ajourner le devoir du moment" (L. Groulx, Manuel d'Histoire du Canada. La domination anglaise, manuscrit [ l'avenir: ms.], [ca 1913-1916], [version c], ACRLG, Fonds Lionel-Groulx, FLG 11 02-03).

Groulx l'attribue en 1942 au parti de La Fontaine, h閞itier de ce qu'il y avait de meilleur chez les Patriotes. Groulx, L'Ind閜endance du Canada, Montr閍l, L'Action nationale, 1949, p. 127.

Groulx, Mes m閙oires, Montr閍l, Fides, 1970, tome 1, p. 296-297.

Groulx, "Un geste d'action fran鏰ise en 1842", Notre ma顃re, le pass, 1re s閞ie, 3e 閐ition, Montr閍l, Granger, 1937, p. 188.

Sur l'oeuvre historique de Groulx, voir Pierre Tr閜anier, "Histoire du Canada fran鏰is depuis la d閏ouverte, du chanoine Lionel Groulx", dans Maurice Lemire (閐.), Dictionnaire des oeuvres litt閞aires du Qu閎ec, Montr閍l, Fides, 1982, tome 3, p. 466-472; "Lionel Groulx, historien", Les Cahiers des Dix, n 47, 1992, p. 247-277.

 

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