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Les Patriotes de 1837@1838 - <i>Habitants et Patriotes</i>. Analyse de l'oeuvre de Allan Greer
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Habitants et Patriotes. Analyse de l'oeuvre de Allan Greer
Article diffusé depuis le 20 mai 2000
 




Allan Greer s'interroge, dans son ouvrage d'abord publié en 1993 par les Presses de l'Université de Toronto, sur le rôle des habitants bas-canadiens dans la crise qui culmina lors des Rébellions de 1837-1838. L'auteur cherche ainsi à comprendre " comment les habitants réussirent à rompre leur isolement, leur atomisation, pour devenir une force politique significative " [Greer, 1997 : 29] dans l'épisode révolutionnaire qui secoua le Bas-Canada. Professeur d'histoire à l'Université de Toronto, Allan Greer s'est par ailleurs mérité, pour cette étude d'une grande qualité, les prix Lionel-Groulx (1994), de l'Institut d'histoire de l'Amérique française, et John-Porter (1995), de la Société canadienne de sociologie et d'anthropologie. Ténor de l'histoire dite sociale, Greer, également l'auteur de Peasant, Lord and Merchant : Rural Society in Three Quebec Parishes, 1740-1840 (1985) et de The People of New France (1997), donne, avec Habitants et Patriotes, une relecture radicale des troubles de 1837. L'auteur découvre des habitants qui, loin d'être passifs face à l'agitation révolutionnaire initiée par la petite bourgeoisie canadienne-française, ont su non seulement modeler la contestation sur la forme de leurs traditions communautaires mais également participer à la formation du mouvement insurrectionnel grâce à leur prise sur les institutions rurales.

Reprise et synthèse de travaux précédents, mais aussi fruit d'investissements supplémentaires [Bernard, 1996 : 430], Habitants et Patriotes offre un regard inégalé sur le volet social des Rébellions. Si certains ont pu privilégier les bilans historiographiques ou encore la narration événementielle, Greer trace plutôt un portrait de la société rurale candienne-française à l'époque des troubles de 1837-1838. Un portrait qui débute par un très intelligent survol du cadre international, non seulement de la période entourant les Rébellions, mais également des liens que les paysans entretiennent avec la contestation révolutionnaire. Greer se donne dès lors le projet de démontrer que les habitants canadiens-français possèdent assez de cette " culture de solidarité ", déterminante dans le potentiel révolutionnaire de la paysannerie. Notons d'ailleurs dès maintenant que le terme habitant renvoie chez Greer à une population rurale composée de cultivateurs, de journaliers et d'artisans gravitant autour de la pratique agricole. Greer propose également dans cette introduction un très intéressant concept de " crise révolutionnaire " où le politique l'emporte très largement sur le militaire [1997 : 18] en plus de bonifier l'étude des Rébellions d'une perspective euro-atlantique pour le moins enrichissante : " Si les contemporains savaient pertinemment que l'agitation politique au Bas-Canada était reliée à la conjoncture internationale, les historiens, eux, adoptèrent par la suite une approche curieusement insulaire... " [1997 : 17].

Greer annonce d'ailleurs dans cette introduction un souci particulier, et fort probablement nouveau dans l'historiographie des Rébellions, pour l'agitation politique de l'été et de l'automne 1837, où il cherchera non seulement à décrire l'effondrement de l'ordre politique existant mais surtout le changement rapide et généralisé des comportements politiques populaires [1997 : 18-19]. Il rejette d'ailleurs ici, comme il l'avait fait dans son ouvrage de 1985, la thèse de Fernand Ouellet qui fait de 1837 le résultat d'un appauvrissement à long terme des campagnes canadiennes-françaises. Se réclamant plus loin des travaux de Gramsci, Greer pose avec insistance que le rapport " hégémonique " liant la petite bourgeoisie canadienne-française aux habitants des campagnes se veut plutôt un rapport " réciproque ", c'est-à-dire un échange de concessions et de " séductions " [1997 : 20]. Les dix chapitres suivants se veulent donc autant de réponses offertes par Greer aux problèmes soulevés par la complexe dimension humaine de la crise. Les trois premiers posent ainsi le " décor ", les " éléments fondamentaux ", interrogeant la structure socio-économique du monde rural bas-canadien du début du XIXe siècle et l'ensemble des ses coutumes, institutions et usages politiques, alors que le quatrième relate plutôt la construction du mouvement patriote et la dégradation politique à la toute veille des Rébellions. Si les derniers chapitres de l'étude suivent davantage un ordre chronologique, certains thèmes y bénéficient toutefois d'une analyse particulière. L'essence du conflit ethnique, la participation féminine aux Rébellions, la reconstitution révolutionnaire des communautés locales et l'expression de tendances anti-féodales dans le discours radical des Patriotes sont autant de points d'intérêts que Greer couvre au-delà du simple cadre chronologique.

L'approche sociale privilégiée par Greer, parce qu'elle lui fait voir un monde rural " autonome " et une colonie branchée sur le monde euro-atlantique, en fait certes un tenant du courant historiographique dit " révisionniste ". L'influence de la thèse " folk-society " laisse cependant ses traces dans l'étude conduite par Greer : les coutumes populaires particulières aux Canadiens français sont pour l'auteur autant de symptômes du réflexe anti-étatique des populations rurales de la colonie. Notons cependant que jamais Greer n'affiche la " suffisance " implicitement contenue dans cette grille d'analyse ; notre auteur se distancie d'ailleurs de l'approche historiographique canadienne-anglaise des Rébellions, qu'il juge trop souvent... " condescendante "[1997 : 16]. Cette sympathie pour l'univers canadien-français se retrouve par ailleurs dans son ouvrage le plus récent [Miquelon, 1997 : 506]. Comme il en a également l'habitude, Greer donne de plus une place importante aux femmes dans Habitants et Patriotes.

Comme nous le laissions entendre plus haut, il est clair que cet ouvrage ne manque pas de qualités. S'il convient de souligner qu'il s'agit d'une " étude modèle ", " bien écrite " [Romney, 1994 : 628] et dans laquelle narration et explication se conjuguent heureusement [Bernard, 1996 : 430], ce serait toutefois dire bien peu des mérites du travail accompli par Greer. Bernard souligne entre autres la volonté de l'auteur d'Habitants et Patriotes " d'échapper aux travers de l'hagiographie et à ceux de la criminologie, tout comme il salue son " attention constante de comparaison avec l'ère des révolutions " [1996 : 430-431]. Un autre commentateur vante encore la " sensibilité exceptionnelle " de Greer pour les dimensions politiques locales [Romney, 1994 : 628]. Nous ajouterions bien humblement qu'Habitants et Patriotes regorge d'informations et qu'on y trouve littéralement de " tout ", que ce soit des données factuelles, des résultats d'études dites régionales ou encore des prises de positions historiographiques. Notons également que cet ouvrage, s'il occupe une place majeure dans le corpus documentaire sur les Rébellions, saura très certainement intéresser les chercheurs plus largement concernés par l'étude de la société rurale canadienne-française.

L'étude de Greer n'est cependant pas exempte d'imperfections, si pointues soient-elles. Bernard, sans surprise, y signale la " secondarisation " de la question nationale [1996 : 431-432], ce qui pour d'autres sera toutefois un des mérites d'Habitants et Patriotes. Sa seconde critique, portant sur " l'overstatement " par rapport aux bases documentaires que constitue selon lui le septième chapitre de l'ouvrage, portant sur la tendance sexiste et misogyne du républicanisme patriote, est cependant partagée par Romney, qui affirme pour sa part que la trentaine de pages consacrée à cette question auraient trouvé un meilleur usage si elles avaient servi à " épuiser " encore davantage la nature des liens entre les masses agraires et leurs leaders bourgeois [1994 : 628]. Nous compléterons en reprenant à notre compte le commentaire formulé par un autre historien à propos du troisième ouvrage de Greer [Miquelon, 1997 : 506]. Habitants et Patriotes partage semble-t-il avec The People of New France cette particularité qu'a Allan Greer d'être " meilleur dans ses parties que dans son tout ", un trait qui a d'ailleurs fait s'exclamer, par la réflexion non équivoque de " où l'auteur veut-il en venir ? ", un autre historien de notre connaissance. Nous dirions cependant qu'il s'agit là d'un bien faible travers, à plus forte raison lorsque l'on sait toute la richesse et la pertinence du contenu de cet ouvrage.

Il convient de conclure en rappelant qu'Habitants et Patriotes, par le concours des Éditions du Boréal et d'une excellente traduction assurée par Christiane Teasdale, est disponible en français depuis 1997. Nous nous permettrons cependant de regretter dans ces pages le report des notes bibliographiques à la toute fin de l'édition québécoise. Ces appendices critiques auraient dû logiquement figurer en bas de pages ; leur pertinence n'en aurait été que plus largement soulignée. Il faut tout de même se féliciter de pouvoir profiter de cette superbe étude dans la langue qui est la nôtre.

Jean-Nicolas Tétreault

BERNARD, Jean-Paul, " GREER, Allan, The Patriots and the People... ", RHAF, vol. 49, no. 3 (hiver 1996) : 430 à 433.; GREER, Allan, Habitants et Patriotes, La Rébellion de 1837 dans les campagnes du Bas-Canada, Montréal, Boréal, (1993) 1997, 370 pages.; Romney, Paul M., " GREER, Allan, The Patriots and the People... ", dans The Canadian Historical Review, vol. LXXV, no. 4 (déc. 1994) : 626 à 628.

 


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