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Les Patriotes de 1837@1838 - 21 mai 1832 - L'élection partielle dans le Quartier-Ouest et la mort de trois électeurs réformistes
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21 mai 1832 - L'élection partielle dans le Quartier-Ouest et la mort de trois électeurs réformistes
Article diffusé depuis le 10 mars 2000
 


L'émeute du 21 mai 1832. Attribué à Charles Beauclerk (1813-1842)

Le 21 mai 1832, une élection partielle dans le Quartier-Ouest du district de Montréal tourne à la tragédie lorsque l'armée britannique intervient pour contenir une émeute. " Pour la première fois depuis la Conquête, l'infanterie britannique versait du sang canadien " (Schull, 1997 : 23). Ainsi conclut l'historien Joseph Schull à la fin de sa relation de l'événement. Nonobstant le ton mélo-dramatique, force est d'admettre que cette journée allait avoir un retentissement important sur les esprits de l'époque et qu'il fait encore aujourd'hui figure de symbole pour de nombreux nationalistes. Raconter dans le détail cet événement est cependant chose malaisée puisque au lendemain même de l'affaire les témoignages s'avèrent déjà divergents. Aussi nos historiens modernes en font-ils un récit plus ou moins précis. Lacoursière, et surtout Elinor Kyte Senior, en ont cependant donné une description passablement détaillée. De son côté, l'historienne France Galarneau s'est principalement attachée à dresser le profil social et ethnique des électeurs pour démontrer que l'élection se situe dans le prolongement logique des luttes qui opposent la Chambre d'Assemblée, majoritairement canadienne, aux Conseils législatif et exécutif, dont les membres sont en majorité britannique.

Le 26 mars 1832, John Fisher, deuxième député du Quartier-Ouest de Montréal, annonce sa démission pour des raisons de santé. Quelques jours plus tard, le 30 mars, un bref est émis pour la tenue d'une élection partielle fixée au 25 avril suivant. Trois candidats décident de briguer les suffrages. Le médecin Daniel Tracey, le marchand Stanley Bagg et un certain Thomas Phillips. Daniel Tracey, un Irlandais favorable à la cause patriote, est devenu célèbre à la suite de son récent emprisonnement, avec Ludger Duvernay, pour libelle diffamatoire envers le Conseil législatif. Défenseur de la cause patriote, il est appuyé par de nombreux Irlandais et par des Canadiens français tels que Louis-Joseph Papineau, Louis-Hippolyte Lafontaine, Côme-Séraphin Cherrier, Jacob De Witt ainsi que par la plupart des artisans, agriculteurs, charretiers et journaliers que comptait cette circonscription (Galarneau, 1979 : 573). Son programme est clair : il veut le contrôle de la liste civile, une réforme du Conseil législatif et il s'inquiète des visées de la British American Lands Company qui agirait contre les intérêts des Canadiens. Stanley Bagg, son adversaire d'origine américaine, est surtout appuyé par les bureaucrates anglais, les écossais et quelques Canadiens. Son programme électoral : " Promouvoir les meilleurs intérêts du pays quant à son commerce, l'agriculture, ses améliorations intérieures et ses droits politiques " (Lacoursière, 1996 : 265). Le troisième candidat se désiste rapidement lorsqu'on constate qu'il poursuit les mêmes objectifs politiques et économiques que Bagg. Pour se donner toutes les chances, les comités de deux candidats s'entendent pour miser sur le marchand américain (Galarneau, 1979 : 567). L'élection se met donc en branle comme prévu le 25 avril 1832 à onze heures du matin. Hyppolite Saint-Georges Dupré agit alors comme officier rapporteur. Durant la journée, plusieurs orateurs se succèdent pour encourager le vote. Comme il est commun à l'époque, l'élection débute dans l'intimidation. Des boulés ou fiers-à-bras dans les deux camps cherchent à intimider les électeurs pour les empêcher de voter pendant au moins une heure et ainsi terminer l'élection. D'ailleurs, en cette première journée, un partisan de Tracey est tabassé par les émissaires de Bagg qui profite d'une avance de 23 voix sur son adversaire. Dès le lendemain, sentant le danger, les magistrats de la ville (Montréal ne possède pas encore de structure municipale) font appel à une centaine de constables ou connétables pour assurer l'ordre. Le jour fatidique du 21 mai, 175 autres viennent se joindre à eux. La plupart des observateurs et historiens s'entendent pour dire qu'une majorité de ces agents de l'ordre sont alors favorables à Bagg. Le chef de police, Pierre-Édouard Leclerc, est d'ailleurs un chaud partisan du candidat bureaucrate et deux ou trois magistrats sont membres du Conseil législatif qui avait commandé l'arrestation de Tracey en février 1832 (Galarneau, 1979 : 583). L'élection se poursuit tout de même jusqu'au 20 mai, malgré des accrochages presque quotidiens. L'évolution du vote reste serrée et les deux candidats sont souvent nez à nez (12,16 et 19 mai). Le 20 mai, alors que les voix sont toujours égales, La Minerve nous apprend que trois électeurs de Bagg demandent l'ajournement du vote. Alors que l'officier rapporteur s'apprête à préparer l'acte d'ajournement. plusieurs voteurs se présentent pour donner leur vote à Tracey. L'officier, visiblement du côté de Bagg, refuse net et, outrage, permet même un dernier vote en faveur de Bagg (Lacoursière, 1996 : 267). Un partisan de Tracey s'introduit plus tard dans le poll fermé pour aggresser l'officier rapporteur. Une foule importante accompagne alors chez lui le candidat Tracey, qui les invite à se rendre tôt le lendemain matin au bureau de votation. Le soir même, les magistrats de la ville rencontrent en privé le lieutenant-colonel Macintosh, commandant de la garnison de Montréal, pour leur faire part de leur inquiétude face à l'agitation sociale qui entoure l'élection. Réticent, il acquiesce à leur demande et installe un détachement d'infanterie sur le Marché Neuf (Place Jacques Cartier) et poste deux canons à l'extrémité de la rue St-Jacques, près du poll (Senior, 1981 : 14).

Le 21 mai au matin, une cinquantaine de personnes sont présentes pour l'ouverture du bureau de votation. Tout ce déroule bien jusque vers 15h00 alors qu'une rixe générale s'engage entre les partisans des deux candidats. Même les magistrats et les connétables sont pris à parti par les supporters de Tracey. John Fisher, le député démissionnaire, court chercher les troupes stationnées à la Place Jacques Cartier. Une cinquantaine de soldats du 15e Régiment d'infanterie, commandés par le capitaine Temple et le lieutenant-colonel Macintosh, arrivent sur la Place d'Armes pour voir les magistrats et les connétables accourir vers eux sous une pluie de pierres. Les troupes font alors plusieurs manœuvres pour tenter de repousser la foule vers le nord de la Place d'Armes. Peu de temps après, les juges de paix William Robertson et Pierre Lukin signent un document demandant officiellement le soutien de l'armée. On demande du renfort militaire et Robertson en profite pour lire le Riot Act, ce qui semble calmer un instant les esprits. On exige de fermer le poll, mais le patriote Louis-Hippolyte Lafontaine s'y oppose en disant que le calme est revenu. Les troupes se postent ensuite sur le parvis de l'Église Notre-Dame et les connétables reprennent leur poste près du bureau de votation. Jusqu'à 17h00, l'élection reprend son cours normal. A la fermeture du bureau, Daniel Tracey est alors en avance de trois voix. Une foule enthousiaste conduit le candidat vers sa demeure du faubourg Saint-Antoine en passant par la rue St-Jacques. Les partisans frustrés de Bagg se lancent alors à leur poursuite.

Une bataille s'engage dans la rue St-Jacques mettant aux prises les partisans des deux groupes en plus des connétables. A coup de pierres et de bâton, les belligérants se heurtent et plusieurs connétables doivent trouver refuge dans la maison du docteur Henderson. D'autres cherchent la protection des militaires stationnés sur le parvis de l'Église, mais une pluie sévère de pierres atteint connétables et militaires. Le lieutenant-colonel Macintosh lui-même est touché. Les militaires entrent alors en action. Repoussant les partisans patriotes vers le nord, ils permettent aux constables de se réfugier derrière eux. Quatre magistrats donnent l'ordre de tirer sur la foule. Trois Canadiens français meurent sous les balles, deux sont blessés sérieusement et une dizaine d'autres sont légèrement touchés (Lacoursière, 1996 : 268). Les émeutiers sont sous le choc croyant que les militaires avaient usé de charges à blanc. Le docteur Nelson et Guillaume Vallée, deux patriotes, prennent alors soin des blessés. Tandis que la foule se disperse, on transporte les corps sur la Place d'Armes. La Minerve du 24 mai affirme qu'on a vu les partisans de Bagg se réjouir devant les cadavres des Canadiens français et déplorer qu'il n'en ait pas eu plus. Aussitôt, le coroner débute son enquête en présence de Louis-Joseph Papineau et d'une trentaine de patriotes. On demande au lieutenant-colonel Macintosh de donner le nom des magistrats responsables de cette faute, mais il refuse. Le lendemain matin, Daniel Tracey est élu à neuf heures avec une majorité de quatre voix. Une foule de supporters de 300 personnes l'accompagne chez lui dans le silence. Le 24 mai, près de 5000 personnes assistent aux funérailles de François Languedoc, Pierre Billette et Casimir Chauvin à l'Église Notre-Dame. Les patriotes ont maintenant leurs martyrs et la rue St-Jacques allait désormais être connue sous le nom de Rue du Sang.

La suite des événements contribue tout autant à l'indignation ressentie par les partisans patriotes. Mis en accusation, les militaires Macintosh et Temple sont complètement blanchis par un jury entièrement anglophone, des accusations de meurtre portées contre eux. Ils sont même félicités par le gouverneur Aylmer et décorés de la croix d'honneur par le roi Guillaume IV d'Angleterre. Les Patriotes, qui avaient toujours gardé espoir que le pouvoir se trouvait à Londres et que les aristocrates corrompus du Bas-Canada finiraient par être démasqués et punis, sont désabusés. A travers la collusion des autorités civiles et gouvernementales, suivi de l'assentiment royal, les Patriotes prennent conscience que le vrai pouvoir se situe effectivement dans la métropole anglaise. France Galarneau le souligne parfaitement dans son article L'élection partielle du Quartier-Ouest de Montréal en 1832 : analyse politico-sociale. Elle démontre clairement, à l'aide des statistiques de Jacques Viger, le lien entre le milieu social et ethnique des électeurs et les intérêts politiques et économiques des deux groupes qui s'opposent. Après le 21 mai 1832, les bureaucrates et aristocrates se sentent appuyés par Londres et les Patriotes canadiens français se sentent trahis. Le fossé et l'animosité entre les deux groupes allaient s'agrandir et conduire aux troubles de 1837-1838.

Normand Trudel

Galarneau, France, L'élection dans le quartier-ouest de Montréal en 1832: analyse politico-sociale, RHAF, vol.32 (1978-1979), 4 :565-584.; Senior, Elinor Kyte, British regulars in Montréal: an impérial garrison, 1832-1854, Montréal, McGill-Queen's University Press, 1981, 288 p.; Lacoursière, Jacques, Histoire populaire du Québec, tome 2, de 1791 à 1841, Montréal, Septentrion, 1996, 446 p.; Schull, Joseph, Rébellion, le soulèvement patriote de 1837 au Bas-Canada, Montréal, Québec-Amérique, 1997, 318 p.

 


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 Gilles Delisle  (24 septembre 2019)
Merveilleux texte. Félicitations.

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