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Les Patriotes de 1837@1838 - LA R葿ELLION DE 1837 ET LES MOD萀ES TH蒓RIQUES DE L'蒑ERGENCE DE LA NATION ET DU NATIONALISME - MARCEL BELLAVANCE Universit de Sherbrooke (RHAF, vol. 53, n o 3, hiver 2000)
 HISTORIOGRAPHIE 
     
LA R葿ELLION DE 1837 ET LES MOD萀ES TH蒓RIQUES DE L'蒑ERGENCE DE LA NATION ET DU NATIONALISME - MARCEL BELLAVANCE Universit de Sherbrooke (RHAF, vol. 53, n o 3, hiver 2000)
Article diffus depuis le 20 mai 2000
 




R蒘UM

Cet article propose une interpr閠ation de la lumi鑢e du grand courant lib閞al et nationalitaire europ閑n. En s'inspirant des mod鑜es th閛riques de l'閙ergence de l'蓆at-nation et du nationalisme, l'auteur essaiera en effet de d間ager une typologie applicable l'exp閞ience canadienne. Il se demande si, ce qui a 閠 pr閟ent jusqu'ici comme singulier dans l'historiographie, ne rel鑦erait pas plut魌 de l'universel.

ABSTRACT

This article proposes an interpretation based on the European liberal et national movement. Starting from the theorical models of the Nation building and nationalism, the author tries to develop a typology applicable to the Canadian experience. He asks if what has been described in the historiography until now as particular is not really universal.

l'encontre de tous les peuples des deux Am閞iques qui 閠aient parvenus au statut d'蓆at-nation, le Canada est le seul pays am閞icain ne pas avoir r閍lis son ind閜endance au XIX e si鑓le. Cette d閒aite se r閜ercuta dans l'inconscient collectif canadien, en particulier dans l'historiographie de la r閎ellion de 1837-1838 qui fit une large place la probl閙atique de l'閏hec et la recherche des coupables chez les vaincus.

Cette mani鑢e de river souvent l'analyse de l'関閚ement et de la concevoir presque toujours dans le singulier nous paraissait limit閑. Elle la privait, nous semblait-il, du champ f閏ond de compr閔ension que lui aurait ouvert une perspective univer1. Cet essai est une version revue et corrig閑 d'une conf閞ence donn閑 Dublin et Cork en Irlande, les 20 et 22 mai 1998.

Une telle mise en perspective nous indiquait une voie de recherche pertinente qui a 閠 rarement emprunt閑, comme on peut le constater la lecture du dossier historiographique pr閜ar par Jean-Paul Bernard 2 et celle des ouvrages sp閏ialis閟 sur la question publi閟 depuis lors. C'est cette voie que nous avons retenue, quant nous, dans la r閐action de l'essai d'histoire compar閑 que nous pr閜arons actuellement. Nous abordons aujourd'hui quelques volets importants de cette recherche en confrontantau Canada et son historiographie, aux mod鑜es explicatifs d'閙ergence de l'蓆atnation et du " nationalisme " en Europe principalement, la m阭e 閜oque.

Le pr閟ent article comprend trois parties : la premi鑢e jette un regard large sur le courant lib閞al et nationalitaire en Europe et au Canada ; la deuxi鑝e entend rendre compte des principaux mod鑜es th閛riques de l'閙ergence de l'蓆at-nation qui existent actuellement ; la derni鑢e, enfin, mettra en parall鑜e ces mod鑜es et les interpr閠ations les plus connues de l'historiographie de la r閎ellion.

LE COURANT LIB蒖AL ET NATIONALITAIRE DE 1789 1914 L'" 翯E DU NATIONALISME"

Quiconque entreprend l'閠ude du XIX e si鑓le europ閑n prend vite la mesure de la position dominante et agissante du lib閞alisme comme courant de pens閑 r関olutionnaire et de la port閑 tout aussi profonde du principe corollaire des nationalit閟 et du droit des peuples disposer d'eux-m阭es comme normes universelles de r閒閞ence et d'existence pour toute communaut humaine constituant un peuple. Le courant lib閞al et d閙ocratique, de m阭e que le mouvement des nationalit閟 furent d'une telle amplitude qu'ils ont d閒ini chacun leur fa鏾n le si鑓le tout entier. En y associant la r関olution industrielle qui " a agi de pair 3 ", ils constitu鑢ent les quatre grandes vagues qui " dessinent la trame de l'histoire politique et sociale du XIX e si鑓le 4 ". Le caract鑢e in閐it de ces courants est si vrai qu'il a fini par distinguer l'閜oque o ils se manifest鑢ent. 耮e du nationalisme, 鈍e du capital, 鑢e du lib閞alisme, risorgimento, " 鈍e de la religion de la libert ", autant de qualificatifs qui s'imposent d'eux-m阭es la cons2. Jean-Paul Bernard, Les R閎ellions de 1837-1838. Les patriotes du Bas-Canada dans la m閙oire collective et chez les historiens (Montr閍l, Bor閍l Express, 1983). 3. Guy Hermet, Histoire des nations et du nationalisme en Europe (Paris, Seuil, 1996), 67-68.

4. Ren R閙ond, Introduction l'histoire de notre temps, 2 : Le XIX e si鑓le (Paris, Seuil, 1971), 174. cience historique 5 . Les expressions " si鑓le des nationalit閟 " et " si鑓le des r関olutions " nous sont aussi tr鑣 famili鑢es, de m阭e que les 閘ans, d閙ocratiques ici, r閜ublicains l, patriotiques ailleurs, qui les inspir鑢ent. Ces expressions nous renvoient donc spontan閙ent cette p閞iode dont " l'essentiel du contenu " serait d閒ini par la " formation des nations 6 ".

La nationalisation et la lib閞alisation des soci閠閟, ou comme dirait Benedetto Croce, le long mouvement " de la libert lib閞ale la libert d閙ocratique 7 ", se sont effectu閑s par phases 8 , par vagues 9 et " acc鑣 de fi鑦re 10 ", de la r関olution fran鏰ise, alors que " l'ordre ancien commence s'閏rouler 11 ", la Premi鑢e Guerre mondiale o l'" internationale des nations ", quelle que soit la forme de l'蓆at que ces nations 閜ousent, s'impose d閟ormais comme ph閚om鑞e capital de notre 閜oque. Un examen attentif de cette 関olution, qui s'inspire des trois phases du fait national et lib閞al 閠ablies par Jean-Yves Guiomar et Nicolas Rousselier, nous permettra de bien situerau Canada par rapport la chronologie du courant lib閞al et national et de souligner la pertinence de l'approche combinatoire dans l'閠ude de ces ph閚om鑞es, l'instar des historiens, politologues, sociologues et anthropologues qui ont d関elopp jusqu' maintenant des mod鑜es th閛riques explicatifs de l'閙ergence des nationalit閟. Ces trois phases du fait national, que nous voulons 関oquer rapidement, vont de la fin du XVIII e si鑓le au " printemps des peuples " de 1848 pour la premi鑢e, de l'閏hec des r関olutions de 1848 la Grande Guerre pour la deuxi鑝e et occupent tout le XX e si鑓le pour la troisi鑝e. Seules les deux premi鑢es phases de cette 関olution nous int閞essent parce qu'elles sont contemporaines 鄎ui rel鑦e du m阭e ph閚om鑞e de nationalisation et de lib閞alisation des soci閠閟.

5. Ernest Gellner, Nations and Nationalism (Ithaca, New York, Cornell University Press, 1987). Traduction fran鏰ise sous le titre de Nations et nationalisme (Paris, Payot, 1989) ; Eric Hobsbawm, L'鑢e du capital (Paris, Fayard, 1970) ; id., Nations et nationalisme depuis 1870. Programme, mythe et r閍lit (Paris, Gallimard, 1992) ; Nicolas Rousselier, L'Europe des lib閞aux (Bruxelles, 蒬itions Complexes, coll. " Questions au XX e si鑓le ", 1991 ; R. R閙ond, op. cit. ; Benedetto Croce, Histoire de l'Europe au XIX e si鑓le (Paris, Gallimard, coll. " Essai ", 1991).

6. Walter Bagehot cit par Eric Hobsbawm, op. cit., 35-36. 7. B. Croce, op. cit.

8. Jean-Yves Guiomar, " Le nationalisme face la d閙ocratie ", dans Antoine de Baeque, dir., Une histoire de la d閙ocratie en Europe (Paris, 蒬itions Le Monde, 1991), 52-74.

370 Le lib閞alisme caract閞istique de la premi鑢e phase du fait national et d閙ocratique que la majorit des auteurs associent au lib閞alisme politique, est un 閠at d'esprit 12 qui anime les lib閞aux dans toutes leurs luttes contre les contraintes impos閑s par les monarchies de droit divin et pour " l'閘argissement de la sph鑢e de libert individuelle " par rapport l'蓆at 13 . " La d閙ocratie l'aube de son r鑗ne, 閏rit Burdeau, s'affirme moins comme une appropriation du Pouvoir par le peuple que comme une lib閞ation de l'homme l'間ard de l'蓆at 14 . " Les six libert閟 (libert religieuse, libert d'association, libert de presse, libert d'enseignement, libert閟 locales, libert de suffrage) revendiqu閑s par le courant lib閞al dans sa qu阾e pour l'閠ablissement de r間imes constitutionnels et repr閟entatifs, sont contenues pour l'essentiel dans le concept de " libert lib閞ale " que Croce pose comme fondement de la libert d閙ocratique et, aussi, de la libert nationale dans les cas o l'" affranchissement de la domination 閠rang鑢e " 閠ait n閏essaire 15 .

En pr閠endant, en effet, d閜lacer la source et la l間itimit du pouvoir du monarque absolu vers le peuple, les lib閞aux opposaient la souverainet du roi la souverainet nationale, qu'ils ne concevaient que dans le cadre d'institutions parlementaires dont le fonctionnement devait 阾re inscrit dans une constitution. Ce courant se manifeste tr鑣 t魌 aux 蓆ats-Unis qui firent leur ind閜endance en 1776 et adopt鑢ent une constitution f閐閞ale en 1787. Il conna顃 un succ鑣 retentissant en France apr鑣 1789 avec l'閠ablissement du r間ime repr閟entatif ; en Angleterre o le parlementarisme 関olua vers le gouvernement responsable (r閒orme de 1832), et partout dans la " Jeune Europe ", c'est-dire en Italie, en Irlande, en Pologne, en Gr鑓e, dans les Balkans et sur la Baltique o la haine de la domination 閠rang鑢e attisa le sentiment de libert nationale 16 . Il atteint aussi le Canada, d鑣 1776, sous l'influence du r閜ublicanisme am閞icain 17 et, en 1791, quand le r間ime parlementaire fut instaur. " Le Bas-Canada au tournant du XIX e 12. Francis-Paul B閚oit, La d閙ocratie lib閞ale (Paris, Presses universitaires de France, 1978).

13. Georges Burdeau, L'蓆at lib閞al et les techniques de la d閙ocratie gouvern閑 (Paris, Librairie g閚閞ale de droit et de jurisprudence, 1987), 6 : 37 ; Norberto Bobio, Lib閞alisme et d閙ocratie (Paris, Les 蒬itions du Cerf, 1996), 28.

14. G. Burdeau, op. cit., 6 : 53.

15. N. Bobio, op. cit., 59.

16. Otto Bauer, La question des nationalit閟 et la social- d閙ocratie (Montr閍l/Paris, Gu閞in litt閞ature/蓆udes et Documentation Internationales - Arcant鑢e 蒬itions, 1987), 1 : 199200.

17. Louis-Georges Harvey, " Le mouvement patriote comme projet de rupture (18051837) ", dans G閞ard Bouchard et Yvan Lamonde, dir., Qu閎閏ois et Am閞icains. La culture qu閎閏oise aux XIX e et XX e si鑓les (Saint-Laurent, Fides, 1995).

371si鑓le, a pu 閏rire J.-P. Wallot, participe aux transformations 閏onomiques, politiques, sociales et id閛logiques qui 閎ranlent les fondements du monde atlantique 18 . "

Cette p閞iode de l'histoire, qui va de la R関olution am閞icaine et fran鏰ise aux r関olutions europ閑nnes de 1848 pendant laquelle l'蓆at de droit s'imposa aux monarchies, conf鑢e au courant lib閞al son caract鑢e constitutionnel et nationalitaire. Ce constitutionnalisme caract閞ise le lib閞alisme de cette p閞iode, de m阭e que l'id閑 de souverainet nationale qui lui est intimement li閑. Le peuple souverain, incarnation de la nation, se pr閟ente comme la source et la l間itimit du pouvoir des 蓆ats entre lesquels la concurrence 閏onomique doit s'exercer.

Cette premi鑢e phase du courant lib閞al et national contrairement la deuxi鑝e, aurait 閠 " peu marqu閑 politiquement par les questions culturelles ", en particulier par la langue 19 . La r関olution politique survint d'abord et surtout dans des pays d閖 unifi閟 comme la France et unifier comme l'Allemagne et l'Italie et dans des colonies de m阭e langue que leur m閠ropole comme les 蓆ats-Unis et tous les pays de l'Am閞ique latine qui firent leur ind閜endance sur fond de rivalit閟 entre les bourgeoisies " cr閛les ", donc d'origine europ閑nne, et les bourgeoisies m閠ropolitaines.

Il est int閞essant de se rappeler 間alement que les lib閞aux de cette 閜oque ne r閟ervaient le statut d'蓆at-nation qu'aux seuls peuples ayant atteint un seuil de d関eloppement jug acceptable. Ils pensaient aux grandes nationalit閟 comme la France, l'Espagne, l'Angleterre et aux grandes cultures italienne et allemande qui existaient bien avant leur int間ration politique et 閏onomique. (On comprend mieux ainsi l'attitude m閜risante de lord Durham pour qui le Bas-Canada n'閠ait qu'un r閟idu de la grande nation fran鏰ise.) L'ind閜endance de la Belgique en 1831 et celle de la Gr鑓e en 1832 repr閟entaient une premi鑢e entorse cette r鑗le du seuil qui 閠ait loin de faire l'unanimit, surtout dans les trois Empires multinationaux, l'Empire des Habsbourg, l'Empire ottoman et l'Empire des tsars, menac閟 de d閟int間ration sous l'action conjugu閑 des forces d閙ocratiques et nationales et des mouvements patriotiques dans les pays qu'ils dominaient. Vers 1840, des communaut閟 de langues diverses " entrent en hostilit閟 et tendent constituer des nationalit閟 diff閞entes 20 ". Par18. Jean-Pierre Wallot, " Fronti鑢es ou fragments du syst鑝e atlantique : des id閑s 閠rang鑢es dans l'identit bas-canadienne au d閎ut du XIX e si鑓le ", Communications historiques 1983, 1-29.

19. J.-Y. Guiomar, op. cit., 54.

20. Paul de Bourgoing, dans J.-Y. Guiomar, op. cit., 54.

372 tout, en effet, l'association entre libert politique, libert nationale, 間alit civile et justice sociale d'une part et, d'autre part, l'aspiration l'unit et l'ind閜endance nationales semblaient converger 21 . Le principe des nationalit閟 et le droit des peuples l'autod閠ermination s'imposent alors comme le trait dominant de cette deuxi鑝e phase du fait national et lib閞al. Malgr la d閒aite des r関olutions de 1848 Paris, Berlin, Naples, Vienne, Prague, Budapest, Bucarest, Dublin, etc., le lib閞alisme refit sa coh閟ion autour du principe des nationalit閟 et de l'閘argissement du suffrage. La r閜ression de ces r関olutions, avant tout sociales, ne remit pas en cause la question nationale. Le prince Louis-Napol閛n, premier chef d'蓆at 閘u au suffrage universel, donna l'id閑 nationale une impulsion jusque-l in間al閑. Il encouragea l'unification de l'Allemagne et de l'Italie et 閎ranla ainsi les grands empires incapables d'emp阠her la naissance des petites nations alors qualifi閑s avec m閜ris, de " nations sans histoire ". L'id閑 nationalitaire, qui veut qu' chaque nation corresponde un 蓆at, domina jusqu' la Premi鑢e Guerre. Le seuil n閏essaire la vie d'un 蓆at qu'avait propos Mazzini en 1830, puis rejet avec la fondation de la Jeune Europe en 1837, fut abandonn 22 .

Ce survol du lib閞alisme et du fait national au XIX e si鑓le fait appara顃re la compatibilit qui a exist entre l'autod閠ermination des peuples et des r間imes politiques aussi diff閞ents que la monarchie constitutionnelle et la r閜ublique. Il nous permet de situer aussi la question nationale qu閎閏oise dans le grand courant lib閞al et nationalitaire contemporain et de comprendre, par la m阭e occasion, que cette question fut pos閑 pr閏ocement dans des termes analogues. La question nationale au Qu閎ec prend racine d鑣 le trait de Paris de 1763 quand la Nouvelle-France passa officiellement sous contr鬺e 閠ranger et s'int間ra un nouveau r閟eau d'閏hanges commerciaux dont les r鑗les dict閑s par le mercantilisme lui 閠aient famili鑢es. L'empire britannique, l'instar des empires fran鏰is et espagnol, imposait ses colonies les m阭es obligations et contraintes qui exigeaient d'elles l'exclusivit des rapports 閏onomiques et suscitaient immanquablement la m阭e rivalit entre les marchands et les n間ociants coloniaux bien implant閟 dans le pays et les marchands m閠ropolitains venus au pays pour s'enrichir. Ce syst鑝e fut contest partout dans les deux Am閞iques et la rivalit qu'il suscita entre coloniaux et m閠ropolitains 関olua partout, sauf au Canada, vers l'ind閜endance.

21. J.-Y. Guiomar, op. cit., 61.

22. N. Rousselier, op. cit., 51 ; G. Hermet, op. cit., 158-159.

373La conqu阾e britannique de la Nouvelle-France ne modifiait donc pas la nature des relations 閏onomiques de cette derni鑢e avec la m閠ropole qui 閠aient, comme avant 1763, dict閑s par le mercantilisme. Toutefois, il est noter un fait crucial : le r閟eau et les acteurs contr鬺ant le r閟eau chang鑢ent. Ce r閟eau devenait d閟ormais exclusivement britannique, de m阭e que les marchands, bailleurs de fonds et autres qui le contr鬺aient. Le Canada se retrouvait ainsi dans une position unique dans les Am閞iques. Les antagonismes 閏onomiques, inh閞ents au mercantilisme, y 閠aient tout autant culturels. En effet, les rivalit閟 閏onomiques entre la m閠ropole et sa colonie se r閜ercutaient quotidiennement dans la vie coloniale elle-m阭e du fait de la coexistence, d'une part, d'une 閘ite de culture 閠rang鑢e install閑 au pouvoir sous la protection d'une arm閑 d'occupation et, d'autre part, d'une population fran鏰ise coup閑 depuis 1763 de sa m閠ropole naturelle et 閏art閑 par cons閝uent du pouvoir 閏onomique et social.

Vers la fin du si鑓le, la population anglaise, nouvellement arriv閑, vivait en majorit dans les villes et se composait presque essentiellement de fonctionnaires, de marchands et de militaires 23 . Aussi t魌 qu'en 1774, les Britanniques affirmaient contr鬺er d閖 75 % du commerce de la colonie 24 . En 1831, les marchands anglais eux seuls poss閐aient 40 % de tout le territoire seigneurial du Bas-Canada 25 et l'arm閑 comptait pour 28 % de la population de la ville de Qu閎ec 26 . Cette situation particuli鑢e au Canada, par rapport aux autres colonies am閞icaines, conf閞ait au facteur culturel un r鬺e discriminatoire comparable celui qu'il joua l'aube du " printemps des peuples " quelques d閏ennies plus tard. Elle fit en sorte que l'id閍l lib閞al rejoignit rapidement ici l'id閍l national, d鑣 les ann閑s 1773-1783, sous l'influence des " lib閞ateurs " am閞icains et de propagandistes comme l'imprimeur Fleury Mesplet, du journaliste voltairien Valentin Jautard et du marchand Pierre Du Calvet 27 et l'occasion de l'instauration du r間ime parlementaire en 1791 qui institutionnalisait, tout en l'exacerbant, les conflits entre les Britanniques au pouvoir dans les Conseils et la majorit canadienne. " The whole country, 閏rivait sir George 23. Donald Creighton, Dominion of the North. A History of Canada (Toronto, Macmillan, 1966), 152.

24. Fernand Ouellet, Histoire 閏onomique et sociale du Qu閎ec 1760-1850. Structure et conjoncture (Ottawa, Fides, 1966), 91.

25. G閞ald Bernier et Daniel Sal閑, Entre l'ordre et la libert. Colonialisme, pouvoir et transition vers le capitalisme dans le Qu閎ec du XIX e si鑓le (Montr閍l, Bor閍l, 1995), 84. 26. David-Thiery Ruddel et Marc Lafrance, " Qu閎ec, 1785-1840 : probl鑝es de croissance d'une ville coloniale ", Histoire sociale/Social History, 18,36 (novembre 1985). 27. Gilles Gallichan, Livre et politique au Bas-Canada, 1791-1849 (Sillery, Septentrion, 1991), 45-46, 217 ; J.-P. Wallot, Un Qu閎ec qui bougeait, trame socio-politique du Qu閎ec au tournant du XIX e si鑓le (Montr閍l, Bor閍l Express, 1973), 258-259.

374 Prevost au Colonial Office en 1814, is by now divided into two parties, one the party of administration, the other that of the people 28 . " Les luttes constitutionnelles, in関itables dans de telles conditions conflictuelles, 関olu鑢ent vers la crise sous le gouvernement Craig (1807-1811) 29 , puis d閎ord鑢ent par la suite, de l'enceinte du Parlement pour se r閜andre dans la population qui se souleva en 1837, selon un sc閚ario comparable ce qu'on pouvait observer ailleurs en Occident. Dans un tel contexte, bien analys par Jean-Pierre Wallot 30 , le facteur national s'imposa de lui-m阭e la conscience collective, mettant en relief les " ingr閐ients " qu'Isaiah Berlin impute tout fait national au XIX e si鑓le dont le plus important est " la croyance en la n閏essit primordiale d'appartenir une nation 31 ". Comme en Europe la m阭e 閜oque, pour ne pas dire avant, le courant lib閞al et l'id閑 nationale chemin鑢ent ensemble et conf閞鑢ent au lib閞alisme canadien du XIX e si鑓le toute son originalit.

" Les Canadiens, 閏rivait Garneau, avaient infiniment plus de droit de renverser leur gouvernement que n'en avaient eu l'Angleterre ellem阭e en 1688, et les 蓆ats-Unis en 1775, parce que c'閠ait contre leur nationalit, cette propri閠 la plus sacr閑 d'un peuple, que le bureau colonial dirigeait ses coups 32 . "

La crise politique qui advint sous Craig en d閎ut de si鑓le et la r閎ellion de 1837-1838 s'inscrivaient ainsi dans la m阭e trajectoire de lib閞alisation et de nationalisation des soci閠閟 occidentales. M阭e soif de libert face au pouvoir, m阭e qu阾e de justice et de d閙ocratie, m阭e valorisation de la culture nationale, m阭e recours l'histoire et aux traditions, m阭e 閙ergence du sentiment et de la conscience nationale, m阭e " imaginaire national " enfin, comme dirait Anderson 33 . Les r閒閞ences id閛logiques et chronologiques sont 関identes et concordantes. Il serait donc int閞essant, pour cette raison, de soumettre le cas canadien aux diff閞entes grilles d'analyse 閘abor閑s 28. H. Taft Manning, The Revolt of French Canada, 1800-1835 : A Chapter in the History of the British Commonwealth (Toronto, Macmillan, 1962), 58. 29. J.-P. Wallot, op. cit., chap.IV, " La crise sous Craig ", 143-168. 30. Ibid., 295-296 ; id., " R関olutions et r閒ormisme dans le Bas-Canada (1773-1815) ", Annales de la r関olution fran鏰ise, 45 (1973) ; Gilles Paquet et Jean-Pierre Wallot, " Groupes sociaux et pouvoir : le cas canadien ", Revue d'histoire de l'Am閞ique fran鏰ise, 27,4 (mars 1974).

31. Isaiah Berlin, " Le nationalisme : d閐ains d'hier, puissance d'aujourd'hui ", dans contre-courant. Essai sur l'Histoire des id閑s (Paris, Albin Michel, 1988), 361. 32. Fran鏾is-Xavier Garneau, Histoire du Canada (Paris, Librairie F閘ix Alcan, 19131920), 11 : 652. Cinqui鑝e 閐ition, revue, annot閑 et publi閑 [...] par son petit-fils Hector Garneau.

33. Benedict Anderson, L'imaginaire national. R閒lexions sur l'origine et l'essor du nationalisme (Paris, La D閏ouverte, 1996).

375depuis une trentaine d'ann閑s sur le sujet par des auteurs comme Stein Rokkan, Karl Deutsch, Ernest Gellner et Miroslav Hroch, pour rendre compte la fois des analogies et des diff閞ences entre les r閎ellions d'ici et les mouvements nationaux d'ind閜endance en Europe. D閖 l'historien fran鏰is Jacques Godechot en avait propos la d閙arche lors du colloque sur " Le Canada et la R関olution atlantique ", tenu Montr閍l en 1969 34 . Il n'est pas tout, en effet, de juxtaposer les exp閞iences historiques. Encore faut-il proc閐er une v閞itable analyse combinatoire !

Il serait vain de chercher dans la production historienne pr閟ente sur la r閎ellion une r閒閞ence significative ces auteurs pourtant incontournables dont certains 閏rivent depuis plus de 40 ans. Le politologue Louis Balthazar ferait-il exception ? Il est 関ident que dans son Bilan du nationalisme au Qu閎ec 35 , il emprunte la th閛rie des communications et de la mobilisation sociale de Karl Deutsch, les 閘閙ents n閏essaires la d閒inition des quatre formes de nationalisme qu'aurait connues le Qu閎ec de 1760 nos jours.

D'un autre c魌, rarement notre connaissance, la d閙arche comparative 閘abor閑 par les th閛riciens du fait national ne prit en compte le cas canadien. Rarement aussi, et c'est plus grave encore, l'historiographie canadienne et qu閎閏oise n'a tent de s'inscrire dans une d閙arche qui irait au-del de la simple r閒閞ence contextuelle. Les v渦x de Godechot sont donc rest閟 sans lendemain. Il y a bien le collectif Mouvements nationaux d'ind閜endance et classes populaires aux XIX e et XX e si鑓les en Occident et en Orient 36 , publi en 1971, dans lequel Fernand Ouellet pr閟enta l'interpr閠ation des insurrections de 1837-1838 qu'il avait d閖 expos閑 dans son Histoire 閏onomique et sociale [...] publi閑 en 1966 et, surtout, dans Histoire sociale deux ans plus tard. Cette invitation significative associer les " insurrections de 1837-1838 " aux mouvements nationaux d'ind閜endance fit encore ici long feu, Ouellet refusant d'associer insurrections et lib閞alisme nationalitaire. Ce n'est donc vrai dire que tout r閏emment, soit en 1997, qu'un premier collectif sur le sujet a paru sous la direction de G閞ard Bouchard et Yvan Lamonde. Intitul La Nation dans tous ses 蓆ats. Le Qu閎ec en comparaison, cet ouvrage fait appel des auteurs venant d'Argentine, de Belgique, d'Espagne, des 蓆ats-Unis et du Qu閎ec qui explorent certains aspects comparables de l'exp閞ience nationale en Europe et dans les Am閞iques.

34. Pierre Tousignant, " Le conservatisme de la petite noblesse seigneuriale au Canada ", Discussion, Annales de la R関olution fran鏰ise, 45 (1973) : 340-341. 35. Louis Balthazar, Bilan du nationalisme au Qu閎ec 376 L'ouverture amorc閑 par Wallot et poursuivie par les historiens Bouchard et Lamonde contraste toutefois avec le courant historiographique actuellement dominant au Canada qui a trop vite conclu au caract鑢e conservateur et r閠rograde de la r閎ellion de 1837, jug閑 partir de concepts per鐄s aujourd'hui comme 閠ant n間atifs. Comment expliquer cela ? Probablement par le fait qu'en ratant leur r関olution lib閞ale et nationale, les Canadiens rataient du m阭e coup leur entr閑 v閞itable dans l'histoire 37 et que, depuis lors, la question nationale ne se posera plus la conscience historique en terme nationalitaire comme elle le fut ailleurs, mais seulement dans sa dimension interculturelle.

Notre historiographie, dans son ensemble, refl鑤e encore cette perspective tel point qu'ainsi comprise, la question nationale au Qu閎ec se trouve identifi閑 un " nationalisme conservateur 38 ", d閟ormais " inconciliable avec un sain lib閞alisme 39 ", perdant par le fait m阭e toute pertinence historique pour 阾re r閐uite aux simples conflits interethniques qui persistent dans l'histoire canadienne depuis 1867. L'int閞阾 pour les r閎ellions r閟idera d鑣 lors dans ce qui fut per鐄 comme leur caract鑢e plus conservateur que lib閞al, et surtout plus conservateur parce que national. On crut 間alement pouvoir y identifier un comportement plus ou moins manipulateur des patriotes. Il faut reconna顃re toutefois que le livre de G閞ald Bernier et de Daniel Sal閑 40 et la brochure de Jean-Paul Bernard 41 sur les R閎ellions rompent avec ce courant.

Chercher savoir ce que les R閎ellions de 1837-1838 partageaient avec les autres mouvements d'閙ancipation nationale la m阭e 閜oque n'a pas 閠 consid閞 non plus comme un sujet de recherche pertinent. L'excellente synth鑣e de l'historiographie des R閎ellions produite par J.-P. Bernard est 閘oquente cet 間ard 42 . Curieusement, deux historiens importants de la p閞iode, Fernand Ouellet et Allan Greer, ont esquiv ce rapprochement, privil間iant plut魌 la comparaison avec le mod鑜e des r関oltes paysannes du XVII e si鑓le que celui 37. Gellner, se r閒閞ant Hegel qui pensait que la p閞iode pr殚tatique est aussi " pr閔istorique ", ajoute : " il semblerait, selon cette id閑, que l'histoire vraie d'une nation ne commence qu'au moment o elle acquiert un 蓆at. " E. Gellner, op. cit., 75-76. Nous citons d'apr鑣 l'閐ition fran鏰ise.

38. John A. Dickinson et Brian Young, Br鑦e histoire socio- 閏onomique du Qu閎ec (Sillery, Septentrion, 1992), 12.

39. F. Ouellet, dir., Papineau (Qu閎ec, Les Presses de l'Universit Laval, coll. " Cahiers de l'Institut d'histoire ", [1959]), 47 et 99.

40. G. Bernier et D. Sal閑, op. cit.

41. J.-P. Bernard, Les r閎ellions de 1837 et de 1838 dans le Bas-Canada (Ottawa, La Soci閠 historique de Canada, Brochure n o 55, 1996).

42. J.-P. Bernard, Les R閎ellions de 1837-1838. Les patriotes du Bas-Canada..., op. cit.

377des r関olutions lib閞ales nationalitaires du XIX e si鑓le. Chez Ouellet, la d閙arche est consciente ; chez Greer, elle l'est beaucoup moins. Chez ce dernier, les r閒閞ences aux r関olutions lib閞ales sont pr閟entes ; il en parle m阭e souvent, mais ne les int鑗re pas pour autant dans son analyse. Nous y reviendrons. Quant l'approche comparative qui est amorc閑 chez Bouchard et privil間i閑 dans notre projet de recherche, elle nous permettra de ramener la question nationale qu閎閏oise au niveau de l'universel et de la lier au courant lib閞al qui lui est contemporain.

La pr閟entation de certains mod鑜es explicatifs du fait national constituera l'essentiel de cette deuxi鑝e partie de notre 閠ude. Nous n'avons toutefois pas l'intention d'en faire une pr閟entation exhaustive. Nous nous limiterons plut魌 aux grandes orientations et aux paradigmes dominants qui caract閞isent ces mod鑜es. Nous nous arr阾erons plus pr閏is閙ent sur les approches la fois globalisantes et pertinentes pour 閏lairer la question qu閎閏oise et en d間agerons les traits communs. Enfin, en derni鑢e partie, nous verrons, la lumi鑢e de ces mod鑜es explicatifs, comment les historiens les plus repr閟entatifs de la p閞iode ont abord la question des R閎ellions.

LES MOD萀ES EXPLICATIFS DE L'蒑ERGENCE DES NATIONS ET DU NATIONALISME

Christophe Jaffrelot, dans un article 閏lairant publi r閏emment, nous propose un regroupement des mod鑜es th閛riques du fait national autour de " trois paradigmes dominants ", selon que ces mod鑜es consid鑢ent la nation et le nationalisme comme " donn閟 " ou comme " construits ". Il introduit 間alement la dimension temporelle pour distinguer les th閛ries qui s'inscrivent dans le temps long, des autres qui ne con鏾ivent le nationalisme " que comme un ph閚om鑞e de la modernit d'apr鑣 la R関olution industrielle 43 ".

Ces trois paradigmes, qui recouvrent les principaux mod鑜es d'analyse, sont : la modernisation, la permanence des ethnies et, enfin, la diffusion et la construction id閛logiques. Nous nous en tiendrons, pour les fins de cet article, au premier paradigme qui lie modernisation et nationalisation parce qu'il est le plus f閏ond et celui qui a produit les 閠udes les plus compl鑤es sur le sujet. Ces derni鑢es ont en commun le fait de valoriser les " processus de modernisation dans l'explication du nationalisme " et d'閠ablir une corr閘ation entre le change43. Christophe Jaffrelot, " Les mod鑜es explicatifs des nations et du nationalisme, revue critique ", dans Gil Delannoi et Pierre-Andr Taguieff, dir., Th閛ries du nationalisme, Nation, nationalit, ethnicit (Paris, Kim, 1991), 139-140; 173. 378 ment social provoqu par les transformations 閏onomiques et technologiques de l'鑢e industrielle et la conscience nationale li閑 la modernisation et l'int間ration 44 . Ce premier paradigme s'impose nous tr鑣 fortement dans la mesure o l'id閑 de modernisation occupe une place pr閜ond閞ante dans l'historiographie r閏ente. Les auteurs regroup閟 sous le paradigme de la modernit appartiennent l'閏ole du Nation Building. Stein Rokkan, Karl Deutsch et Ernest Gellner en sont les repr閟entants les plus connus et ils ont, chacun leur fa鏾n, fait 閏ole en d関eloppant une variante originale du m阭e mod鑜e.

La variante p閞enniale

La premi鑢e variante dite p閞enniale a 閠 閘abor閑 par Stein Rokkan qui a eu recours au temps long pour expliquer la lente 閙ergence de l'蓆at-nation dans 17 pays de l'Europe de l'Ouest. Rokkan construit un mod鑜e complexe articul autour de quelque 13 variables 閏onomiques, territoriales et culturelles dont il retrace l'関olution travers 4 閜oques qui vont du Haut Moyen-耮e la fin du XVIII e si鑓le. Ces 蓆ats de l'Europe de l'Ouest entrent alors dans un processus acc閘閞 d'閐ification de la nation sous l'influence de six nouvelles variables : 閏onomiques comme l'industrialisation et l'urbanisation ; territoriales comme les mouvements contraires vers la centralisation et l'unification, d'une part, et les aspirations la lib閞ation et la s閏ession, d'autre part ; culturelles, enfin, comme la mobilisation ethnolinguistique. Cette phase de l'関olution de l'蓆atnation va de 1789 aux ann閑s 1920 45 . Il r閟ulte de cette enqu阾e la perception d'un cheminement dialectique entre les processus d'industrialisation, d'urbanisation et de s閏ularisation des soci閠閟, et l'閐ification des nations. Ce mod鑜e d'analyse laisserait entrevoir cependant une absence que les recherches de Karl Deutsch, th閛ricien de la m阭e 閏ole, viendront combler. La typologie 閘abor閑 par Rokkan fait, en effet, beaucoup de place l'蓆at aux d閜ens de la nation 46 et du " nationalisme ", compris ici comme autod閠ermination des peuples. Un de ses m閞ites r閟ide dans la relation, pertinente pour notre propos, entre le ph閚om鑞e de modernit et l'閙ergence de l'蓆at.

44. Ibid., 140.

45. Stein Rokkan, " Un mod鑜e g閛-閏onomique et g閛-politique de quelques sources de variations en Europe de l'Ouest ", Communications, 45 (1987) ; R. L. Merritt et S. Rokkan, dir., Comparing Nations. The Use of Quantitative Data in Cross-National Research (New Haven, Yale University Press, 1966).

46. C. Jaffrelot, loc. cit., 139 et ss.

379La variante cybern閠ique de Karl Deutsch

Cette recherche d'un mod鑜e conceptuel, qui prendrait en compte la nation et la nationalit plut魌 que l'蓆at, d閏rit bien la d閙arche suivie par Karl Deutsch qui limite son observation la p閞iode industrielle ou proto-industrielle, donc au temps court. Cette variante est qualifi閑 de " cybern閠ique " par un commentateur parce que cet auteur a la conviction que les mouvements nationalistes, tout comme la modernisation li閑 aux innovations technologiques de l'鈍e industriel laquelle elles sont associ閑s, sont des ph閚om鑞es observables empiriquement et mesurables quantitativement. " Aborder le probl鑝e de fa鏾n empirique quantitative, probabiliste et combinatoire ", 閏rivait Deutsch, devrait permettre de rendre compte des traits communs et diff閞ents " de la mont閑 des mouvements nationalistes 47 ". Cette strat間ie de recherche compar閑, 閘abor閑 au d閎ut des ann閑s 1950, permit Deutsch de formuler ses trois th閛ries compl閙entaires et 関olutives de la communication sociale, de la mobilisation sociale et de l'int間ration politique, pour expliquer " le processus de construction des nations " pendant leur passage de soci閠 traditionnelle soci閠 industrielle 48 .

Ces th閛ries l'am鑞ent d'abord d閒inir le peuple comme un groupe d'individus formant une communaut d'habitudes communicationnelles compl閙entaires exprim閑s travers la culture, la langue, les moyens de communication de masse et 閠ablir une co飊cidence entre culture et soci閠, si tant est que la culture " est fond閑 sur une communaut de communication ". Prenant appui sur cette d閒inition fonctionnelle et neutre de la nation, l'auteur affirme que la mobilisation sociale inh閞ente la communication augmente en p閞iode de modernisation de l'閏onomie, de stratification sociale multiple et de mobilit concurrentielle accrue. Cette mobilisation sociale au sein de chaque communaut culturelle est mesurable et est li閑 la communication qui favorise son tour l'importance du langage, de la culture nationale et ethnique et donc la mont閑 du nationalisme 49 . Le mod鑜e 関olutif propos par Deutsch situe lui aussi l'apparition de la nation dans la phase plus ou moins longue o elle effectue son passage vers l'industrialisation, alors qu'elle intensifie ses " facult閟 de communiquer effectivement " par la croissance de l'alphab閠isation

47. Karl Deutsch, " Vers une compr閔ension scientifique du nationalisme et du d関elop pement national : l'apport critique de Stein Rokkan ", dans G. Delannoi et P.-A. Taguieff,

op. cit., 285-288 ; id., Tides Among Nations (New York, The Free Press, 1979), 297-314.

48. K. Deutsch, " Vers une compr閔ension... ", loc. cit. ; C. Jaffrelot, loc. cit., 141-142.

49. K. Deutsch, " Vers une compr閔ension... ", loc. cit., 286.

380 et de la communication de masse 50 , deux domaines quantifiables 間alement. La taille d'une nation et sa coh閟ion, cons閝uence d'une intense mobilisation sociale, augmentent donc en fonction du " degr d'avancement de la facult de communiquer " dans une collectivit 51 . Ce degr se mesure au moyen d'indicateurs comme les taux d'urbanisation, de population active dans les secteurs secondaires et tertiaires, de lecture de la presse, etc. Suivent alors, in関itablement, l'int間ration politique des populations sous une culture dominante comme cela s'est produit dans la majorit des pays du monde atlantique. Les 蓆ats poss閐aient pour cela deux instruments puissants de communication et d'homog閚閕sation : l'閏ole et l'arm閑. Ces deux institutions avaient 間alement l'avantage de d関elopper la conscience nationale et politique, ou comme l'a 閏rit Benedict Anderson, l'imaginaire national. C'est l un domaine sur lequel Deutsch s'est peu attard, mais qui a beaucoup int閞ess Ernest Gellner dont l'渦vre accorde une place importante une sociologie des faits de culture et de langue. De la th閛rie de Deutsch, outre la pertinence de la modernisation des soci閠閟 qui provoque une extension de la communaut de culture, retenons la place accord閑 la communication, donc de la langue, dans la d閒inition de la nation et dans l'閏losion de la mobilisation sociale et de la conscience nationale.

Nous voici donc arriv閟 la troisi鑝e variante du paradigme Modernisation et nationalisme, mise en valeur par l'anthropologue Ernest Gellner qui aurait con鐄, selon plusieurs, le mod鑜e le plus achev sur la question 52 .

La variante Modernisation et conflits : le mod鑜e Gellner Comme ses pr閐閏esseurs, le mod鑜e Gellner s'inscrit dans le cadre de la transition des soci閠閟 traditionnelles vers l'industrialisation. L'apparition au XIX e si鑓le de ph閚om鑞es comme le capitalisme, la r関olution industrielle et le nationalisme n'est pas fortuite ou pure co飊cidence. Il y aurait des liens de nature dialectique entre " 鈍e du capital " et " 鈍e du nationalisme " qu'il faut expliquer. Pour Gellner, seule la soci閠 industrielle pouvait " nourrir le nationalisme 53 ", car il serait en r閍lit " une cons閝uence de l'organisation sociale industrielle " dont les effets, comme la mobilisation sociale d閒inie par Deutsh, se confondraient souvent " avec les autres cons50. Cit par C. Jaffrelot, loc. cit., 142.

51. Cit par C. Jaffrelot, ibid.

52. Patrick Cabanel, La question nationale au XIX e si鑓le (Paris, La D閏ouverte, 1997), 43-45.

53. Ibid.

381quences de l'industrialisme 54 ". Pour illustrer ce long cheminement vers cette nouvelle organisation sociale dont l'" homog閚閕sation culturelle " constitue aussi une composante 55 , Gellner a recours la fable des Ruritaniens que nous empruntons 間alement pour sa valeur symbolique et suggestive 関idente.

Les Ruritaniens formaient une nationalit paysanne et parlaient des dialectes apparent閟 ceux des autres Ruritaniens de leur contr閑, mais cependant tous diff閞ents de la langue parl閑 par l'閘ite cultiv閑 de la cour de M間alomanie (comprendre l'Empire austro-hongrois ou russe). Ces communaut閟 rurales traditionnelles tourn閑s sur ellesm阭es, isol閑s des autres communaut閟 rurales et 閘oign閑s du pouvoir avec lequel elles n'entretenaient que peu ou pas du tout de relations, se reproduisaient donc dans le cadre d'un syst鑝e social et 閏onomique clos qui ne n閏essitait qu'une formation sp閏ialis閑 transmise localement dans l'atelier du ma顃re ou dans le cercle familial 56 . Au XIX e si鑓le, sous l'effet du nouvel ordre industriel, les Ruritaniens entreprirent leur migration vers les r間ions industrialis閑s de M間alomanie o l'on recherchait des travailleurs qui ne soient " plus enferr閟 dans leur routine traditionnelle ", qui comprennent une autre langue que le patois et qui sachent lire et 閏rire 57 . Ces Ruritaniens ressentirent alors, pour la premi鑢e fois, l'humiliation li閑 leur sp閏ificit culturelle et ils en prirent subitement conscience. C'est dans ces circonstances que naqu顃 la nation ruritanienne, ph閚om鑞e encourag par les 閠udiants, les artistes, les intellectuels, les ethnologues, etc., qui commenc鑢ent valoriser et r閔abiliter leur h閞itage culturel quand ils n'all鑢ent pas jusqu' le " fabriquer 58 ". Ces derniers groupes deviendront par la suite les principaux porte-parole des Ruritaniens et les futurs dirigeants de la R閜ublique ruritanienne. De cette fable, Gellner en arrive d閐uire " les deux facteurs essentiels qui entreraient dans la constitution de la soci閠 moderne ", c'est--dire le pouvoir et l'閐ucation (la haute culture), auxquels il ajoute l'" identit de culture ". La combinaison de ces facteurs lui permet d'閠ablir ensuite les huit situations conflictuelles typiques, sociales ou socio-ethniques, qui adviendraient en m阭e temps que la soci閠 moderne 59 . Cette dimension conflictuelle du mod鑜e Gellner conf鑢e toute son originalit la variante Modernisation et nationa-

54. E. Gellner, op. cit., 63-67 et 78.

55. Ibid.

56. Ibid., chap. 4.

57. Ibid., 67 ; G. Hermet, op. cit., 68-69.

58. E. Gellner, op. cit., 86-87.

59. Ibid., 129 et ss.

382 lisme de l'閏ole du Nation building. Elle est connue d'ailleurs sous l'閠iquette Modernisation et conflits. De ces huit possibilit閟 produites par son analyse, Gellner ne retient que trois situations o il y a diff閞enciation culturelle et sur lesquelles, par cons閝uent, le nationalisme a prise. L'une d'elles, qu'on retrouve dans le nationalisme de diaspora, celui des Juifs par exemple, est tout fait exceptionnelle. Elle ne s'identifie pas un territoire. Restent donc deux formes typiques de nationalisme o deux cultures cohabitent sur un m阭e territoire et o l'une d'elles d閠ient le pouvoir et l'autre pas. Il s'agit du " nationalisme de type "Habsbourg" et du "nationalisme lib閞al occidental classique"60 ". C'est aussi le cas canadien.

Le nationalisme du type Habsbourg nous renvoie aux petits peuples sans histoire dont la majorit vivent sous la domination des empires centraux. L, les d閠enteurs du pouvoir ont 間alement " un acc鑣 privil間i une haute culture centrale [litt閞aire et technologique] qui est, en fait, la leur, et toutes les ficelles qui font qu'un homme s'en sort bien dans un contexte moderne ". Parmi eux se retrouvent souvent aussi les propri閠aires fonciers, les capitalistes et les bureaucrates 61 . Les autres, qui n'ont acc鑣 ni au pouvoir ni une haute culture, ont cependant en commun une culture populaire que des intellectuels " force de t閚acit et de propagande soutenue et normalis閑 " essaient de " transformer en une nouvelle haute culture rivale ". Quand les conditions sont propices, c'est--dire quand l'oppression de la masse populaire par une nation de langue et de culture 閠rang鑢es devient visible et intol閞able, " ce groupe se donne un 蓆at qui entretient et prot鑗e cette culture qui vient de na顃re ou de rena顃re ". Dans l'autre situation, appel閑 par Gellner " nationalisme lib閞al occidental classique ", certains ont le pouvoir, d'autres pas. Ce qui distingue les premiers des seconds, c'est leur appartenance une culture diff閞ente. Quant l'acc鑣 l'閐ucation, il n'y a " aucune diff閞ence significative entre les populations concern閑s 62 ". Cette situation correspond la r閍lit historique de l'Italie et de l'Allemagne. L'inf閞iorit culturelle des populations italiennes et allemandes 閠ait, en effet, presque nulle. Italiens et Allemands s'exprimaient dans une langue normalis閑 et disposaient d'institutions, acad閙ies et universit閟 capables de produire une haute culture litt閞aire et scientifique. Mais les Italiens dans leur majorit 閠aient gouvern閟 par des puissances 閠rang鑢es et les Allemands dans leur ensemble vivaient dans des petits 蓆ats morcel閟 en regard des grandes puissances europ閑nnes

60. Ibid., 141 et ss.

61. O. Bauer, op. cit., 1 : 198.

62. E. Gellner, op. cit., 143.

383comme la France et l'Angleterre. Il leur manquait un toit politique pour prot間er cette culture bien d関elopp閑.

Ce dernier type de nationalisme qui recherche l'unification au nom d'une haute culture est tr鑣 attach, comme nous l'avons vu en premi鑢e partie, aux id閑s lib閞ales, et est aussi l'expression politique d'une int間ration 閏onomique voulue par les bourgeoisies prussienne et pi閙ontaise. Cette motivation de nature 閏onomique ne semble pas avoir jou un r鬺e significatif dans l'autre nationalisme, qualifi parfois d'oriental 63 , qui grandit au nom d'une haute culture en formation et dans un climat de rivalit avec d'autres cultures voisines. La typologie de Gellner s'articule autour des notions de pouvoir, d'閐ucation et de culture dont la jouissance en p閞iode de transition constitue l'enjeu de toutes les aspirations nationales et nationalitaires. Elle rend compte de l'exp閞ience canadienne qui, par certains c魌閟, se compare au " nationalisme lib閞al classique ", en particulier l'Italie o, comme au Canada, les d閠enteurs du pouvoir se distinguaient g閚閞alement de la tr鑣 grande majorit de la population qui en 閠ait priv閑, du fait de leur appartenance une culture diff閞ente. Nous ne saurions clore cette partie sur les mod鑜es sans 関oquer l'渦vre originale de l'historien et politologue tch鑡ue Miroslav Hroch 64 qui limita justement son analyse au r関eil des " petites nations sans histoire " comme la Norv鑗e, la Boh鑝e, la Slovaquie, la Finlande, l'Estonie, la Lituanie, etc. Hroch appartient la variante Modernisation et conflits dont Ernest Gellner et Karl Deustch sont les principaux repr閟entants.

" Les petites nations sans histoire " et le mod鑜e Miroslav Hroch Hroch a donc entrepris de d閒inir les crit鑢es de comparaison qui lui permettraient d'expliquer la renaissance des petites nations. Ces crit鑢es proviennent du profil social des patriotes, consid閞閟 l'int閞ieur d'un r閟eau objectif de relations propres une structure de classes d'une soci閠 en voie de transition vers le capitalisme 65 comme c'est le cas dans les pays pris en compte. Structure de classe bourgeoise donc, trois niveaux, qu'il appelle l'" intelligentsia " et qu'il d閏rit ainsi.

63. John Plamnatz, " Two Types of Nationalism ", dans E. Kamenka, dir., Nationalism, the Nature and Evolution of an Idea (Londres, 1973). Cit par Gellner, op. cit.

64. Miroslav Hroch, Social Preconditions of National Revival in Europe. A Comparative Analysis of the Social Composition of Patriotic Groups Among the Smaller European Nations (Cambridge, Cambridge University Press, 1985).

65. Ibid., 13, 15.

384 Le premier niveau est compos par les hauts fonctionnaires et les dignitaires eccl閟iastiques associ閟 au pouvoir, par les chefs d'entreprises (" managers of the big estates ") et par l'閘ite des professions lib閞ales, en particulier des avocats ; le deuxi鑝e niveau comprend les membres de l'intelligentsia non directement proches du pouvoir comme les avocats, les m閐ecins, les artistes, les journalistes et les scientifiques ; le troisi鑝e niveau, enfin, concerne ceux qui sont en relations constantes avec le peuple, comme les petits et moyens fonctionnaires, les employ閟 d'entreprises priv閑s et publiques et les instituteurs 66 . L'examen de cette structure de classe bourgeoise permettra Hroch d'identifier les cinq indicateurs qui lui serviront de base l'analyse combinatoire, soit : l'occupation, l'origine sociale, le lieu de l'activit patriotique, le lieu de naissance et la formation des individus 67 .

Par cette recherche, Hroch a pu 閠ablir les trois phases successives de tout mouvement d'affirmation nationale et d閏rire le r鬺e des patriotes dont il avait pr閏閐emment esquiss le profil, l'int閞ieur de cette s閝uence temporelle. S閝uence qui correspondrait vraisemblablement aux ph閚om鑞es de communication et de mobilisation sociales et d'int間ration politique qui caract閞isent les th閛ries de Deutsch. La premi鑢e phase A, dite culturelle, correspond en effet la p閞iode de prise de conscience d'une identit collective et de l'int閞阾 avant tout 閞udit qu'une certaine 閘ite - l'intelligentsia de deuxi鑝e niveau - porte la langue, l'histoire, aux traditions, au folklore et la naissance d'une litt閞ature nationale. Suivent la politisation de la question culturelle par les activistes et les patriotes l'int閞ieur d'institutions politiques officielles (phase B) et le mouvement de masse r関olutionnaire (phase C) en faveur de l'autod閠ermination. Pour Hroch, la phase d'agitation patriotique et de politisation de la question identitaire est la plus importante. C'est celle qui se pr阾e le mieux la comparaison. Cette phase B de mobilisation sociale et politique occupe donc une place centrale dans son analyse parce que c'est l o, 閏rit-il, nous pouvons trouver un ensemble de situations historiques (a set of historical situations) la fois analogues et comparables 68 . La pertinence d'une telle approche compar閑 s'impose. L'essentiel du d閎at historiographique sur les r閎ellions de 1837-1838 au Canada ne porte-t-il pas aussi sur cette phase B du mouvement natio-

66. Ibid., 16.

67. Ibid., 14-18. Cette analyse serait r閍lisable au Canada gr鈉e la compilation de donn閑s semblables. Voir J.-P. Bernard, Les R閎ellions de 1837-1838. Les patriotes du BasCanada..., op. cit., chap. 6, " 2100 noms de Patriotes avec leur profession et leur 鈍e ". 68. M. Hroch, op. cit., 23.

385nal pendant laquelle le Parti canadien, puis patriote, se mobilisait, propageait son id閛logie et organisait la r閎ellion gr鈉e une structure organisationnelle moderne qui en fit, selon Robert Boily, un v閞itable parti de masse 69 ? La mise en perspective sugg閞閑 par Hroch viendrait enrichir, sous ce chapitre, un d閎at qui, depuis quelques ann閑s, n'apporte pas suffisamment de nouveaux 閘閙ents de r閒lexion.

Quelles conclusions Miroslav Hroch a-t-il pu tirer de cette analyse comparative ? Nous en retenons trois que nous pr閟entons sous forme de corr閘ations 閠ablies, entre mouvements nationaux et origine sociale des patriotes ; entre mouvements nationaux et situation financi鑢e des patriotes ; enfin, entre la structure 閏onomique r間ionale et l'activit patriotique 70 . Concr鑤ement, Hroch a observ, dans tous les cas 閠udi閟, une co飊cidence forte entre le facteur urbain et la r閡ssite du mouvement d'閙ancipation. En clair, cela signifiait que l'agitation patriotique et la mobilisation (phase B) 閠aient d'autant plus pr閏oces que les patriotes provenaient des milieux urbains comme ce fut le cas en Boh鑝e et en Norv鑗e.

Il semble 間alement que ni la noblesse terrienne ni la bourgeoisie proche du pouvoir ( l'exception de la Norv鑗e) n'aient jou un r鬺e d閏isif dans cette m阭e phase d'agitation patriotique. C'閠ait plut魌 la cat間orie sociale au-dessous des tr鑣 riches et au-dessus des pauvres qui participa effectivement au mouvement national. " The poorer of the rich, and the richer of the poor 71 . " Cette activit patriotique, enfin, a eu tendance se manifester dans des r間ions de production artisanale et d'agriculture prosp鑢e qui 閏oulaient leur production sur le march local. Tout cela n'est pas sans ressemblance avec le cas canadien o l'agitation patriotique a eu tendance 間alement se manifester dans des r間ions agricoles prosp鑢es comme la plaine de Montr閍l et la vall閑 du Richelieu.

Il nous reste donc maintenant d閐uire notre tour, de toutes ces analyses, les d閚ominateurs qui leur sont communs comme, dans le cas que nous venons de voir, le r鬺e jou par la petite bourgeoisie des professions lib閞ales.

69. Robert Boily, " Les partis politiques qu閎閏ois : perspectives historiques ", dans Vincent Lemieux, dir., Personnel et partis politiques au Qu閎ec (Montr閍l, Bor閍l Express, 1982), 27-68.

70. M. Hroch, op. cit., 156-175.

71. Ibid., 161.

386 LES 蒐蒑ENTS DE CONVERGENCE PROPRES AUX EXP蒖IENCES NATIONALES DU XIX e SI菴LE ET LEUR TRAITEMENT DANS L'HISTORIOGRAPHIE QU葿蒀OISE ET CANADIENNE R蒀ENTE

ce stade-ci de notre r閒lexion, nous pouvons esquisser un bilan provisoire de notre d閙arche en le pr閟entant sous forme de trois associations principales que nous appelons aussi les trois 閘閙ents de convergence consensuels que nous d閐uisons de ce qui pr閏鑔e et que nous retrouverions g閚閞alement dans tout mouvement d'閙ancipation nationale. Ces 閘閙ents, qui tiennent compte la fois du contexte historique et de l'approche th閛rique, 閠ablissent une relation positive entre, 1) conscience nationale, aspiration la souverainet, d'une part, et modernisation et transition, d'autre part ; 2) entre courant lib閞al et courant national ; et 3) entre 閙ancipation des peuples et r鬺e mobilisateur d閠erminant des classes moyennes.

Ces 閘閙ents de convergence nous serviront de guide dans la poursuite de l'examen de l'historiographie qui sera l'objet de cette derni鑢e partie. Nous les examinerons chez certains historiens qui ont abord les r閎ellions par le biais de la synth鑣e d'histoire g閚閞ale comme John Dickinson et Brian Young, Stanley Ryerson et Susan Trofimenkoff ; chez certains sp閏ialistes de la p閞iode qui ont 閠udi indirectement les r閎ellions comme Gilles Paquet et Jean-Pierre Wallot et, enfin, chez certains autres qui ont 閠udi la p閞iode r関olutionnaire elle-m阭e comme Fernand Ouellet, Allan Greer, G閞ald Bernier et Daniel Sal閑 ainsi qu'Elinor Kyte Senior.

Conscience nationale, modernisation et transition

Depuis une trentaine d'ann閑s, les historiens qu閎閏ois et canadiens ont souvent consid閞 l'id閑 de modernit dans leurs interpr閠ations ; toutefois, ceux qui ont 閠udi la p閞iode qui nous int閞esse l'ont rarement fait dans la perspective propos閑 par les th閛riciens de la question nationale. Aussi n'ont-ils pas suffisamment mis en 関idence les relations qui s'imposaient, selon nous, entre certains ph閚om鑞es et 関閚ements historiques li閟 aux r閎ellions. Ainsi, en proposant ou en adoptant, au d閜art, une interpr閠ation g閚閞ale de l'histoire du Qu閎ec fond閑 sur l'id閑 de modernit et de normalit, plusieurs analyses pr閟entent le Qu閎ec comme une soci閠 moderne, normale, lib閞ale, dont la croissance 閏onomique li閑 l'industrialisation urbaine serait comparable au d関eloppement 閏onomique qu'ont connu les autres soci閠閟 occidentales. Cette interpr閠ation vise manifestement faire contrepoids la probl閙atique nationaliste 72 qui serait incompatible avec l'id閑 de modernit et aurait, pense-t-on, trop souvent d閠ermin les interpr閠ations et les choix de p閞iodisation 73 . Il faudrait, selon nous, r閑xaminer cette approche, dans la mesure o elle a ignor tout simplement les cons閝uences politiques du ph閚om鑞e de la modernisation, introduisant ainsi une premi鑢e distorsion dans l'interpr閠ation de ce ph閚om鑞e. Par un choix d閘ib閞, ce type d'analyse rel鑗uerait ainsi la sph鑢e politique un simple rang contextuel, comme si le politique n'avait pas lui aussi un r鬺e important dans le d関eloppement de la modernit. Ce genre d'interpr閠ation co飊cide d'ailleurs avec l'isolement dans lequel a 閠 tenue l'histoire politique depuis la fin des ann閑s 1960 74 . " [Notre] option, 閏rivaient John Dickinson et Brian Young dans l'introduction de leur Br鑦e histoire socio-閏onomique du Qu閎ec, impliquait des choix id閛logiques. La propri閠 et autres manifestations du pouvoir 閏onomique, le droit, les structures sociales, les institutions et les rapports sociaux entre les sexes sont au c渦r de notre ouvrage et pr閐ominent sur la politique, la culture et les id閛logies, dont le nationalisme 75 . " Conform閙ent ses " choix id閛logiques ", ce courant adopta logiquement une p閞iodisation qui suivait une s閝uence largement r閜andue en histoire 閏onomique et qui minimisait, par cons閝uent, les rep鑢es politiques conventionnels, comme la conqu阾e anglaise de 1760, les r閎ellions de 1837 et de 1838 et la Conf閐閞ation de 1867. " Les gens de ma g閚閞ation, affirmait Paul-Andr Linteau 76 , coauteur d'une Histoire du Qu閎ec contemporain, se sont beaucoup pr閛ccup閟 d'閠udier les structures ; leur histoire a fait une large place aux grands sch閙as d'interpr閠ation, aux perspectives th閛riques. " Ce point de vue pertinent nous int閞esse dans la mesure o il a inspir le commentaire suivant Ronald Rudin, qui en parlant de cette cat間orie d'historiens, affirme: " C'est tout [leur] honneur [...] [d'avoir] essay de laisser de c魌 la question nationale dans leur r閏it du d関eloppement 閏onomique et social, justement parce qu'ils inscrivaient le Qu閎ec dans un contexte international plus large 77 . " Commentaire surprenant 72. G閞ard Bouchard, " L'"habitant canadien-fran鏰is", version saguenayenne : un caillou dans l'identit qu閎閏oise ", Bulletin d'histoire politique, 5,3 (閠 1997) : 21.

73. J. A. Dickinson et B. Young, op.cit., 10.

74. R閍l B閘anger, " Pour un retour l'histoire politique ", Revue d'histoire de l'Am閞ique fran鏰ise, 51,2 (automne 1997) : 223-241.

75. J. A. Dickinson et B. Young, op. cit., 10.

76. Paul-Andr Linteau, " La nouvelle histoire du Qu閎ec vue de l'int閞ieur ", Libert, 35 (1983) : 46.

77. Ronald Rudin, " La qu阾e d'une soci閠 normale : critique de la r閕nterpr閠ation de l'Histoire du Qu閎ec ", Bulletin d'histoire politique, 3,2 (1995) : 12-13.

388 et r閐ucteur qui confinerait la question nationale qu閎閏oise la marginalit, alors que la question nationale en g閚閞al serait, selon une analyse r閏ente sur le sujet, " la principale cl de lecture de l'histoire g閛politique europ閑nne au XIX e si鑓le 78 ".

Est-ce pur hasard si la p閞iode de transition vers le capitalisme industriel canadien est justement la m阭e p閞iode pendant laquelle couve la r関olte sous Craig (1807-1811), 閏lateet se construit graduellement l'int間ration politique et 閏onomique des colonies britanniques de l'Am閞ique du Nord ? Ph閚om鑞es et 関閚ements qui renvoient plus ou moins, selon les cas, au pattern suivi par les nations europ閑nnes notamment ? Cette simultan閕t dans le temps serait-elle pure co飊cidence ? La constitution des 蓆ats ne se pr閟entet-elle pas, elle aussi, comme la solution politique aux probl鑝es d'int間ration des 閏onomies nationales comme l'ont si bien montr, entre autres, Eric Hobsbawm 79 , Charles Moraz 80 et Sidney Pollard 81 pour l'Europe et Stanley Ryerson, Alfred Dubuc et Jean-Pierre Wallot pour le Canada.

Cette " inscription du Qu閎ec dans un contexte international plus large ", souhait閑 par plusieurs, aurait pu permettre de pousser plus loin la r閒lexion moderniste mettant alors en 関idence cette autre normalit, politique cette fois, qu'est l'閙ergence de l'蓆at-nation et de la nationalit un peu partout en Occident. C'est justement ce type de questionnement et de probl閙atique que nous convient des mod鑜es d'analyse comme ceux de Rokkan, Deutsch, Gellner et Hroch. Cette volont d'inscrire le Qu閎ec dans la normalit lib閞ale, tout en refusant de poser la question nationale qu閎閏oise dans la perspective moderne de l'閙ergence de l'蓆at-nation qui lui est contemporain, ne cr閑rait-elle pas une nouvelle " anormalit ", caract閞is閑 cette fois par la dissociation de ce qui a 閠 pourtant fortement associ dans l'histoire des nations, soit le ph閚om鑞e de la transition et l'av鑞ement des nations ? L'" 鈍e du capital " et l'" 鈍e des nations ", comme le courant lib閞al et national qui les porte souvent, ont eu tendance se confondre tant les liens qui les unissaient 閠aient forts. Stanley Ryerson 82 et le sociologue Gilles Bourque 83 , conform閙ent l'appro-

78. P. Cabanel, op. cit., 3-4.

79. Eric Hobsbawm, " L'閐ification des nations ", L'鑢e du capital (Paris, Fayard, 1978), 121-142.

80. Charles Moraz, " Les nationalismes industriels ", Les bourgeois conqu閞ants, 19 e si鑓le (Paris, A. Colin, 1957), 233-264.

81. Sidney Pollard, The Integration of European Economy Since 1815 (London, George Allen & Unwin Ltd, 1981), 27-41.

82. Stanley B. Ryerson, Le capitalisme et la conf閐閞ation (Montr閍l, Parti Pris, 1972). 83. Gilles Bourque, Question nationale et classes sociales au Qu閎ec (1760-1840) (Montr閍l, Parti Pris, 1970).

389che marxiste, l'ont affirm, il y a d閖 longtemps, sans toutefois approfondir suffisamment la question.

Jean-Pierre Wallot et Gilles Paquet 84 dans " Groupes sociaux et pouvoir : le cas canadien au tournant du XIX e si鑓le " et, plus r閏emment, dans Le Bas-Canada au tournant du 19 e si鑓le [...], inscrivent eux aussi le Bas-Canada dans la modernit en 閠ablissant, bien propos, la corr閘ation entre transition au Bas-Canada (" grande discontinuit ") et l'" affirmation sociale et nationale ", non pas des Canadiens cependant, mais des Canadiens fran鏰is 85 . Ethniques plut魌 que nationalitaires, en effet, leur sont apparus les conflits qui opposaient " Britanniques et Canadiens " sit魌 apr鑣 l'instauration du r間ime parlementaire 86 . " L'aspect ethnique ou national [aurait m阭e] fait achopper toute possibilit de r関olution bourgeoise. " Nuance importante qui vient r閐uire aussit魌 la port閑 de " l'affirmation nationale " et laisse supposer que, sans dissocier en th閛rie, modernisation et aspiration nationale, ils l'excluent, en pratique, dans leur perception de la situation objective. Ils n'ont pas retenu que l'ethnicit, comme l'ont d閙ontr, entre autres Gellner, Bauer, Croce, fut un facteur d閠erminant de l'閙ergence des 蓆ats-nations. Au contraire, pensent-ils, elle " finira, apr鑣 1820, par paralyser toute la soci閠 canadienne ", rendant finalement toute r関olution bourgeoise impossible, " sauf sur le plan national 87 ". Nous voil donc replong閟 en pleine dissociation entre r関olution bourgeoise et r関olution nationale. Plus pr鑣 de nous, deux politologues, G閞ald Bernier et Daniel Sal閑 88 , ont plac r閟olument l'id閑 de transition au centre de leur interpr閠ation des r閎ellions. " La notion de transition, 閏rivent-ils, fait ressortir l'existence d'une conjoncture sociopolitique complexe et conflictuelle qui n'est pas 閠rang鑢e aux troubles des ann閑s 1830 [...] 89 . " Les 関閚ements de 1837-1838 seraient ainsi la fois " une lutte de lib閞ation nationale ", la " manifestation de la transition vers le capitalisme et vers l'閠ablissement d'un syst鑝e de d閙ocratie lib閞ale " et " une attaque de plein fouet contre des institutions [...] d'Ancien R間ime 90 ". La probl閙atique 閚onc閑 par ces deux auteurs s'inscrit tr鑣 bien dans la perspective moderniste. Elle rejoint aussi 84. J.-P. Wallot et G. Paquet, " Groupes sociaux... ", loc. cit. ; id., Le Bas-Canada au tournant du 19 e si鑓le : restructuration et modernisation (Ottawa, Soci閠 historique du Canada, brochure historique, n o 45, 1988).

85. G. Paquet et J.-P. Wallot, Le Bas-Canada..., op. cit., 3, 5, 9.

86. Ibid., 12-13.

87. J.-P. Wallot, " R関olution et r閒ormisme... ", loc. cit., 431-434.

88. G. Bernier et D. Sal閑, op. cit.

89. Ibid., 176.

90. Ibid., 173-174.

390 parfaitement les mod鑜es 閘abor閟 par les th閛riciens de la nation qu'on regroupe g閚閞alement sous le paradigme Modernisation et nationalisme. Malheureusement, ces mod鑜es, qui font une large place l'approche comparative, ne les ont pas touch閟. Pourtant, ils leur auraient permis de d間ager une probl閙atique neuve sur la dynamique interne de la question nationale.

On se rend donc compte que l'approche de certains historiens, identifi閟 au courant moderniste r閏ent, repr閟ente un net recul par rapport l'ouvrage stimulant de Bernier et Sal閑, de celui de Paquet et Wallot et, surtout, par rapport l'Histoire 閏onomique et sociale du Qu閎ec, 1760-1850 de Fernand Ouellet, publi en 1966, dont le soustitre r閒閞entiel aux structures et conjoncture pr閏ise bien la perspective globale qui guida l'auteur. Chez Ouellet, comme chez Bernier et Sal閑 et chez Paquet et Wallot, les deux trames 閏onomiques et politiques ne s'excluent pas l'une l'autre, m阭e si leurs interpr閠ations d'autres niveaux diff鑢ent. On pourrait m阭e en d閐uire, dans le passage suivant de Fernand Ouellet, les 閘閙ents de modernit et de conflits, propres aux mod鑜es d'un Rokkan, d'un Gellner ou d'un Hroch :

Il nous para顃 関ident qui si le mouvement insurrectionnel n'avait eu que des racines politiques, m阭e lointaines, il n'aurait pas eu lieu. [...] Comme nous croyons l'avoir d閙ontr, la crise qui pr閜are l'explosion insurrectionnelle 閠ait d'abord 閏onomique et sociale avant d'阾re politique. La crise agricole, les tensions d閙ographiques et sociales, la situation particuli鑢ement critique des professions lib閞ales sont les fondements principaux de la r閍ction nationaliste 91 .

Pourtant Ouellet s'閘oigne des mod鑜es 関oqu閟 plus haut quand il conclut la r閍ction nationaliste - ce qui est un anachronisme - l o il aurait d voir une r閍ction " nationalitaire ". Ouellet se refuse, en effet, voir dans les insurrections de 1837 une guerre d'閙ancipation nationale. Ces derni鑢es, aliment閑s par la crise agricole, n'auraient 閠 qu'un pr閠exte utilis par la petite et moyenne bourgeoisie des professions lib閞ales pour acc閐er au leadership d'une soci閠

ultraconservatrice 92 .

91. F. Ouellet, Histoire 閏onomique..., op. cit., 414.

92. F. Ouellet, " Les insurrections de 1837-1838 : un ph閚om鑞e social ", dans J.-P.

Bernard, Les r閎ellions de 1837-1838. Les patriotes du Bas-Canada... , op. cit., 221-222.

391Courant lib閞al - courant national

Cette interpr閠ation instrumentaliste du r鬺e des 閘ites vient accr閐iter la th鑣e du nationalisme " conservateur " des patriotes. Th鑣e reprise chez bon nombre d'historiens qui ont r閐uit par la suite la question nationale aux rapports plus ou moins conflictuels et " chauvins " entre Anglais et Canadiens. C'est la perspective qu'a privil間i閑 Elinor Kyte Senior dans Redcoats and Patriotes 93 publi en 1985 et qui repr閟ente un exemple parfait d'une histoire qui refuse de pousser l'analyse assez loin. Une analyse qui aurait pu souligner le fait que l'閏hec de l'objectif nationalitaire des Canadiens en 1837 et, par l, leur mise en minorit sous l'Union, ont provoqu une red閒inition effectivement conservatrice du nationalisme canadien chez les r閒ormistes de LaFontaine, les lib閞aux-conservateurs de Cartier et chez les

 

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