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Les Patriotes de 1837@1838 - JOURNÉE NATIONALE DES PATRIOTES 2008 : L’héritage des patriotes
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JOURNÉE NATIONALE DES PATRIOTES 2008 : L’héritage des patriotes
Article diffusé depuis le 6 mai 2008
 


Le manège militaire de Québec détruit par les flammes dans la nuit du 4 avril. Photo : Clement Allard, PC.

Le début de 2008 nous aura tous permis de mieux réaliser l’importance et la fragilité de notre patrimoine. On pense par exemple à la disparition du Manège militaire de Québec, rasé par les flammes en une nuit. Un véritable cri du cœur s’est alors fait entendre, suivant le maire Labeaume, afin qu’on « reconstruise tel que l’original ». Même mobilisation à Montréal contre le projet du CHUM consistant à faire disparaître une place publique cédée par Louis Joseph Papineau en 1818. Plus récemment encore, l’annonce de 14 millions qui iront à la réfection d’églises menacées : « C’est important, selon la ministre Christine Saint-Pierre, c’est notre identité ». À Sherbrooke, la sauvegarde de la vieille prison (1865) a toutes les chances d’aboutir grâce à la mobilisation de citoyens soucieux de préserver ces témoins matériels de nos origines. Un tel patrimoine bâti attire en effet plus facilement l’attention des médias, l’appui des gouvernements et le support du public car il s’agit bien de « vieilles pierres », dont on n’arrive pas forcément à retracer l’histoire ni la signification, mais auxquelles on s’est attaché et qu’on imagine mal voir disparaître de son champ visuel sans un certain déplaisir…

D’ailleurs, il est déjà plus hasardeux de se porter à la défense d’un « paysage » ou d’un « point de vue ». Ceux qui s’opposent par exemple à l’aménagement d’une ligne de haute-tension en travers d’une vallée ou qui contestent le bienfondé d’un parc d’éoliennes dans la campagne laurentienne ont déjà plus de mal à être pris au sérieux. Qu’est-ce après tout qu’un paysage ? Le tracé présumé de l’autoroute 30 au sud de Laprairie et de Saint-Constant aura pour effet de défigurer l’un des derniers milieux ruraux intacts de la région de Montréal, sites de nombreux événements en 1837-1838. Qu’à cela ne tienne, on n’abattra aucune « vieille pierre ». Le combat est donc perdu d’avance pour ceux qui croient en l’importance de préserver cet « espace » rural, avec ses rangs et ses pistes sans lesquels le « bâti » perd toute signification.

C’est dire par conséquent le peu de cas qu’on fera d’un « patrimoine invisible » comme celui des patriotes. Or il s’agit bien d’un héritage précieux et fragile car fait ni de pierre noble ou de bois précieux, ni de coup d’œil imprenable ou de sentier champêtre, mais bien de paroles et de simples gestes dont l’envergure et la grandeur donnent cependant seul son sens à un patrimoine bâti. Que sont nos vieilles maisons canadiennes si on oublie le génie de ceux qui les imaginées ? Nos vieilles églises délabrées, si on ignore ceux qui y avaient mis tous leurs espoirs dans un monde difficile ?

II

De l’histoire du peuple québécois, l’épisode patriote est parmi les plus précieux et les plus structurants. Il représente, à un siècle et demi de distance, un condensé des valeurs et des symboles auxquels nous demeurons le plus attachés, nous rendant ainsi fiers de nos réalisations et confiants en l’avenir. Pour intangible, l’héritage patriote n’en est pas moins clair et positif et repose sur deux valeurs solidement ancrées dans la collectivité et pour lesquelles sa contribution est absolument inestimable : la promotion de la justice et de la démocratie, et la préservation de notre langue et de notre identité.
Faire des patriotes les héros à la fois de la démocratie et du nationalisme n’est pas une mince affaire. On a d’ailleurs souvent vu ces deux termes se chamailler. Pierre Elliott Trudeau dans un célèbre article intitulé « De quelques obstacles à la démocratie au Québec » les voyais même comme parfaitement antagonistes. La synthèse a cependant pu s’opérer vers 1834 quand l’entourage de Papineau abandonne le nom de « Parti canadien » pour plutôt adopter celui de « Parti patriote ». Mais que signifie au juste ce glissement sémantique ? Pour le saisir rappelons qu’en 1837 les États nations tels que nous les connaissons n’existent pas encore. On est alors d’abord sujet d’un roi ou d’une reine avant que d’être Anglais, Prussien ou Russe, car c’est l’autorité royale qui définit l’identité juridique d’un individu et qui garantit l’intégrité des « terres de la Couronne ». C’est contre cette conception monarchique, où la nation se définit au travers de la personne sacrée du roi, qu’on retrouve bientôt le terme de « patriots » ou « patriotes » à la fin de du XVIIIe siècle, d’abord durant la Révolution américaine (1775-1783), puis durant la Révolution française (1789-1799). Le terme de « patriote » désigne en fait une allégeance non plus à l’égard de l’autorité souveraine mais envers la patrie populaire, vue comme seule autorité légitime. Dès le départ le « patriotisme » revêt une dimension à la fois politique et militaire. Nul ne le résume mieux que Robespierre rappelant au peuple que, ayant conquis la liberté et la justice par la révolution, c’est maintenant à lui qu’incombe la défense de la patrie en danger. Ce sera le miracle de Valmy, le 29 juin 1793, alors qu’une armée de « patriotes » inflige la défaite aux « sujets du roi de Prusse »…

En 1837 et 1838, cet idéal est repris trait pour trait dans la vallée du Saint-Laurent. Symptomatiquement, le terme « patriotes » y apparaît pour la première fois dans les comptes-rendus des journaux à propos d’une révolution française, dite des Trois Glorieuses, de juillet 1830, pour désigner ceux qui à Paris se révoltent contre la dynastie des Bourbons, appelant à la création d’un gouvernement issu du peuple. On en retrouve les accents ici le 18 mai 1837 quand William H. Scott déclare que « nous travaillerons sans peur et sans reproche, comme dans le passé, à assurer à tout le peuple, sans distinction, les mêmes droits, une justice égale et une liberté commune ». À La Malbaie, Louis Bouchard écrit quelques jours plus tard que « nous considérons comme rompu et nul le contrat social qui nous attachait à l’empire britannique, qui en cessant de remplir ses engagements nous relève des obligations que les traités nous imposaient ». À Saint-François-d’Yamaska, Célestin Caron appelle le 24 mai à ne compter « que sur nous-mêmes, sur notre propre énergie et sur la sympathie de nos voisins du continent d’Amérique ». À Napierville enfin, Cyrille O. Côté lance : « Qu’on fasse en sorte d’assurer tôt ou tard le triomphe des principes démocratiques qui seuls peuvent fonder un gouvernement libre et stable sur ce nouveau continent. »

Le « patriotisme » québécois de 1837-1838 empruntera les mêmes formes qu’ailleurs, où le combat pour des droits politiques et juridiques se mue progressivement en une lutte pour la langue et la culture de la majorité. C’est ainsi que les révolutions politiques mènent à la création d’États nationaux tels que nous les connaissons aujourd’hui en Grèce, en Italie, en Allemagne ou plus récemment en Irlande. La différence est qu’ici, les Patriotes ont perdu. La démocratie canadienne procède donc plutôt d’une évolution constitutionnelle et sans heurt du vieil édifice monarchique. L’héritage patriote atil pour autant été relégué aux catacombes de l’histoire ? Bien au contraire, mais il aura plutôt pris le chemin de la « résistance », permettant d’étendre les libertés civiles et de préserver nos traits nationaux. Ce sont bien des patriotes qui fondent la presse libre au Canada (1810), le premier parti démocratique (1827), le réseau scolaire francophone (1842), qui créent une fête et une société Saint-Jean-Baptiste (1843), qui écrivent les premiers l'histoire du pays (1845) et qui conquièrent le gouvernement responsable (1849). Longtemps après encore, ils tiendront haut le flambeau du libéralisme et du patriotisme dans un Québec tenaillé entre l’oligarchie des marchands anglais et les tentations théocratiques du clergé catholique.

III

Un des plus remarquables legs de l’héritage du mouvement patriote demeure la défense de la langue et de la culture, notamment en arrivant à conjurer le procès d’assimilation fomenté dans le Rapport de lord Durham. La menace posée par Durham repose d’abord sur le ton en fait bienveillant donné au projet d’assimilation : « C'est pour les tirer de cette infériorité que je veux donner aux Canadiens notre caractère anglais. » Un peu comme de nos jours, Durham s’adresse d’abord aux jeunes dont l’avenir lui semble bloqué s’ils s’obstinent à conserver cette culture : « Je le désire pour l'avantage des classes instruites que la différence du langage et des usages sépare du vaste Empire auquel elles appartiennent. Le Canadien français recule surtout du fait d'une langue et d’habitudes étrangères à celles du Gouvernement impérial. » Durham tourne ensuite son regard sur les défavorisés qui, selon lui, sont particulièrement handicapés du fait du fait de leurs langues et de leurs usages : « Je désire plus encore l'assimilation pour l'avantage des classes inférieures. Leur aisance commune se perd vite par suite du surpeuplement des réserves où elles sont renfermées. S'ils essaient d'améliorer leur condition, en rayonnant aux alentours, ces gens se trouveront nécessairement de plus en plus mêlés à une population anglaise; s'ils préfèrent demeurer sur place, la plupart devront servir d'hommes de peine aux industriels anglais. » Le constat est d’autant plus cruel qu’il est en partie avéré que le siècle suivant les rébellions de 1837-1838 sera ici dominé par l’exil aux États-Unis, la prolétarisation et l’acculturation dans de sordides quartiers ouvriers. Sa conclusion est dès lors sans appel : « Dans l'un et l'autre cas, il semblerait que les Canadiens français sont destinés, en quelque sorte, à occuper une position inférieure et à dépendre des Anglais pour se procurer un emploi. La jalousie et la rancune ne pourraient que décupler leur pauvreté et leur dépendance; elles sépareraient la classe ouvrière des riches employeurs.»

Nulle raison de douter de la bonne foi de Durham. L’assimilation allait à son sens permettre aux « ex » Canadien français d’entrer dans l’histoire et de se joindre à la culture anglo-saxonne, « appelée à dominer tout le continent. » Durham n’avait-il pas en fait raison ? Cette manière de poser les choses permet mieux que toute autre de prendre la mesure de l’importance de l’héritage patriote. Qu’ils furent alors en prison, en exil ou en fuite après la défaite et la répression, les Patriotes sont les premiers à dire NON au Rapport Durham, à imaginer les moyens d’y faire obstacle et les voies propres à assurer la survivance. Hier comme aujourd’hui, parler français demeure un geste absolument effronté face à une Amérique anglosaxonne. Même si on l’oublie souvent, ce choix a un prix, celui de vivre dans une société plutôt mal intégrée à l’ensemble nord-américain, relativement plus homogène, et donc forcée en toutes circonstances à des compromis « en famille ». Parler français en Amérique est et sera toujours un geste militant. Choisir de le léguer à ses enfants est une plus lourde responsabilité encore. C’est aussi à notre manière, poursuivre un peu chaque jour la lutte des Patriotes en préservant notre langue, notre plus précieux édifice patrimonial.

Gilles Laporte

 


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