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Les Patriotes de 1837@1838 - Jules Verne (1828-1905), <i>Famille-Sans-Nom.</i> Premi鑢e partie : chapitre 8. Un anniversaire
 BIBLIOGRAPHIE 
     
Jules Verne (1828-1905), Famille-Sans-Nom. Premi鑢e partie : chapitre 8. Un anniversaire
Article diffus depuis le 31 octobre 2005
 


 T閘閏hargez Famille-sans-nom dans un format d'impression PDF plus pratique.  98 pages (1,2 mgs)


Il 閠ait cinq heures du soir, lorsque Jean quitta le Champlain. Trois lieues environ le s閜araient de la bourgade de Chambly vers laquelle il se dirigeait.

Qu'allait-il faire Chambly? N'avait-il pas d閖 achev son 渦vre de propagande travers les extr阭es comt閟 du sud-ouest, avant son arriv閑 la villa Montcalm? Oui, sans doute. Mais cette paroisse n'avait pas encore re鐄 sa visite. Pour quelle raison? nul ne l'e鹴 pu deviner. Il ne l'avait dit personne, et c'est peine s'il se la disait lui-m阭e. Il allait l, vers Chambly, comme s'il e鹴 閠 attir et repouss la fois, ayant conscience, pourtant, du combat qui se livrait en lui.

Douze ans s'閠aient 閏oul閟 depuis que Jean avait quitt la bourgade o il 閠ait n. On ne l'y avait jamais revu. On ne l'y reconna顃rait pas. Lui-m阭e, apr鑣 une si longue absence, n'aurait-il pas oubli la rue dans laquelle il jouait tout petit, la maison o s'閠ait pass閑 son enfance?

Non! ces souvenirs du premier 鈍e ne pouvaient s'阾re effac閟 de sa m閙oire si vivace? Au sortir de la for阾 riveraine, il se revit au milieu des prairies qu'il parcourait autrefois, lorsqu'il allait rejoindre le bac du Saint-Laurent. Ce n'閠ait point un 閠ranger qui franchissait ce territoire, c'閠ait un enfant du pays. Il n'閜rouva pas une h閟itation suivre certaines passes gu閍bles, prendre des chemins de traverse, 関iter quelques coudes pour abr間er la route. Aussi, lorsqu'il serait Chambly, il n'aurait aucune h閟itation reconna顃re la petite place o s'閘evait la maison paternelle, la rue 閠roite par laquelle il y rentrait le plus ordinairement, l'間lise laquelle sa m鑢e le conduisait, le coll鑗e o il avait commenc ses 閠udes, avant qu'il f鹴 all les achever Montr閍l?

Ainsi, Jean avait voulu revoir ces lieux, dont il s'閠ait tenu 閘oign depuis si longtemps. Au moment de jouer sa vie dans une lutte supr阭e, l'irr閟istible d閟ir l'avait pris de retourner l o cette existence mis閞able avait commenc pour lui. Ce n'閠ait pas Jean-Sans-Nom qui se pr閟entait aux r閒ormistes du comt, c'閠ait l'enfant, revenant, peut-阾re pour la derni鑢e fois, au village qui l'avait vu na顃re.

Jean marchait d'un pas rapide, afin d'阾re Chambly avant la nuit, afin d'en repartir avant le jour. Absorb en de torturants souvenirs, ses yeux ne voyaient rien de ce qui e鹴 autrefois attir son attention, ni les couples d'閘ans qui s'en allaient sous bois, ni les oiseaux de mille sortes qui voltigeaient entre les arbres, ni le gibier qui filait par les sillons.

Quelques laboureurs 閠aient encore occup閟 aux travaux des champs. Il se d閠ournait alors pour n'avoir point r閜ondre leur salut cordial, voulant passer inaper鐄 travers la campagne et revoir Chambly sans y 阾re vu.

Il 閠ait sept heures, lorsque le clocher de l'間lise pointa entre la verdure. Encore une demi-lieue, et il serait arriv. Les tintements de la cloche, apport閟 par le vent, arrivaient jusqu' lui. Et, bien loin de s'閏rier:

"Oui, c'est moi!... Moi, qui veux me retrouver au milieu de tout ce que j'ai tant aim autrefois!... Je reviens au nid!... Je reviens au berceau!..."

Il se taisait, ne r閜ondant qu' lui-m阭e, et se demandant avec 閜ouvante:

"Que suis-je venu faire ici?"

Cependant, aux tintements ininterrompus de cette cloche, Jean observa que ce n'閠ait pas l'Angelus qui sonnait en ce moment. quel office appelait-elle alors les fid鑜es de Chambly et une heure si tardive?

"Tant mieux! se dit Jean. On sera l'間lise!... Je n'aurai point passer devant des portes ouvertes!... On ne me verra pas!... On ne me parlera pas!... Et, puisque je n'ai demander l'hospitalit personne, personne ne saura que je suis venu!..."

Il se disait cela, il continuait sa route, et, par instants, l'envie lui prenait de revenir sur ses pas. Non! C'閠ait comme une force invincible qui le poussait en avant.

mesure qu'il s'approchait de Chambly, Jean regardait avec plus d'attention. Malgr les changements qui s'閠aient op閞閟 depuis douze ans, il reconnaissait les habitations, les enclos, les fermes 閠ablies aux abords de la bourgade.

Lorsqu'il eut atteint la principale rue, il se glissa le long des maisons, dont l'aspect 閠ait si fran鏰is qu'il aurait pu se croire dans le chef-lieu d'un bailliage au dix-septi鑝e si鑓le. Ici habitait un ami de sa famille, chez qui Jean passait quelquefois ses jours de cong. L demeurait le cur de la paroisse, qui lui avait donn ses premi鑢es le鏾ns. Ces braves gens vivaient-ils encore? Puis, une plus haute b鈚isse se dressa sur la droite. C'閠ait le coll鑗e o il se rendait chaque matin, qui s'閘evait quelques centaines de pas, en remontant vers le haut quartier de Chambly.

Cette rue aboutissait la place de l'間lise. La maison paternelle en occupait un angle, gauche, sa fa鏰de tourn閑 du c魌 de la place, ses derri鑢es donnant sur un jardin, qui se raccordait aux massifs d'arbres, group閟 autour de la bourgade.

La nuit 閠ait assez sombre. La grande porte entr'ouverte de l'間lise laissait voir, l'int閞ieur, une foule vaguement 閏lair閑 par le lustre suspendu la vo鹴e.

Jean, n'ayant plus craindre d'阾re reconnu - en admettant qu'on e鹴 conserv souvenir de lui - eut un instant la pens閑 de se m阬er cette foule, d'entrer dans cette 間lise, d'assister l'office du soir, de s'agenouiller sur ces bancs o il avait dit ses pri鑢es d'enfant. Mais, tout d'abord, il se sentit attir vers le c魌 oppos de la place, ayant pris sur la gauche, il atteignit l'angle o s'閘evait la maison de sa famille...

Il se souvenait. C'閠ait l qu'elle 閠ait b鈚ie. Tous les d閠ails lui revenaient, la barri鑢e qui fermait une petite cour en avant, le colombier qui dominait le pignon sur la droite, les quatre fen阾res du rez-de-chauss閑, la porte au milieu, la fen阾re gauche du premier 閠age, o la figure de sa m鑢e lui 閠ait si souvent apparue entre les fleurs qui l'encadraient. Il avait quinze ans, lorsqu'il avait quitt Chambly pour la derni鑢e fois. cet 鈍e, les choses sont d閖 profond閙ent grav閑s dans la m閙oire. C'閠ait bien cette place que devait 阾re l'habitation, construite par les premiers de sa famille, au d閎ut de la colonie canadienne.

Plus de maison cet endroit. Sur son emplacement, rien que des ruines. Ruines sinistres, non pas celles que le temps a faites, mais celles que laisse apr鑣 lui quelque violent sinistre. Et ici, on ne pouvait s'y m閜rendre. Des pierres calcin閑s, des pans de murs noircis, des morceaux de poutres br鹟閑s, des amas de cendres, blanches maintenant, disaient qu' une 閜oque d閖 recul閑, la maison avait 閠 la proie des flammes.

Une horrible pens閑 traversa l'esprit de Jean. Qui avait allum cet incendie?... 蓆ait-ce l'渦vre du hasard ou de l'imprudence?... 蓆ait-ce la main d'un justicier?...

Jean, irr閟istiblement entra頽, se glissa entre les ruines... Il foula du pied les cendres entass閑s sur le sol. Quelques chouettes s'envol鑢ent. Sans doute, personne ne venait jamais l. Pourquoi donc, dans cette partie la plus fr閝uent閑 de la bourgade, oui, pourquoi avait-on laiss subsister ces ruines? Comment, apr鑣 l'incendie, ne s'閠ait-on pas donn la peine de d閎layer ce terrain?

Depuis douze ans qu'il l'avait abandonn閑, Jean n'avait jamais appris que la maison de sa famille e鹴 閠 d閠ruite, qu'elle ne f鹴 plus qu'un amas de pierres, noircies par le feu.

Immobile, le c渦r gonfl, il songeait ce triste pass, au pr閟ent plus triste encore!...

"Eh? que faites-vous l, monsieur?" lui cria un vieil homme, qui venait de s'arr阾er en se rendant l'間lise.

Jean n'ayant point entendu, ne r閜ondait pas.

"Eh! reprit le vieil homme, 阾es-vous sourd? Ne restez pas l!... Si on vous voyait, vous risqueriez d'attraper quelque mauvais compliment!"

Jean sortit des ruines, revint sur la place, et, s'adressant son interlocuteur:

"C'est moi que vous parlez? demanda-t-il.

- vous-m阭e, monsieur. Il est d閒endu d'entrer en cet endroit!

- Et pourquoi?...

- Parce que c'est un lieu maudit!

- Maudit!" murmura Jean.

Mais ce fut dit d'une voix si basse que le vieil homme n'aurait pu l'entendre.

"Vous 阾es 閠ranger, monsieur?

- Oui, r閜ondit Jean.

- Et, sans doute, vous n'阾es pas venu Chambly depuis bien des ann閑s?...

- Oui!... bien des ann閑s!...

- Il n'est pas 閠onnant alors que vous ne sachiez point... Croyez-moi!... C'est un bon conseil que je vous donne!... Ne retournez pas au milieu de ces d閏ombres!

- Et pourquoi?...

- Parce que ce serait vous souiller rien que d'en fouler les cendres. C'est ici la maison du tra顃re!...

- Du tra顃re?...

- Oui, de Simon Morgaz!"

Il ne le savait que trop, le malheureux!

Ainsi, de l'habitation, dont sa famille avait 閠 chass閑 douze ans avant, de cette demeure qu'il avait voulu revoir une derni鑢e fois, qu'il croyait debout encore, il ne restait que quelques pans de murailles, d閠ruites par le feu! Et la tradition en avait fait un lieu si inf鈓e que personne n'osait plus l'approcher, que pas un des gens de Chambly ne l'apercevait sans lui jeter sa mal閐iction! Oui! douze ans s'閠aient 閏oul閟, et, dans cette bourgade comme partout dans les provinces canadiennes, rien n'avait pu diminuer l'horreur qu'inspirait le nom de Simon Morgaz!

Jean avait baiss les yeux, ses mains tremblaient, il se sentait d閒aillir. Sans l'obscurit, le vieil homme aurait vu le rouge de la honte lui monter au visage.

Celui-ci reprit:

"Vous 阾es Canadien?...

- Oui, r閜ondit Jean.

- Alors vous ne pouvez ignorer le crime qu'avait commis Simon Morgaz?

- Qui l'ignore en Canada?

- Personne en v閞it, monsieur! Vous 阾es sans doute des comt閟 de l'est?

- Oui... de l'est... du Nouveau-Brunswick.

- De loin... de tr鑣 loin, alors! Vous ne saviez peut-阾re pas que cette maison avait 閠 d閠ruite?...

- Non!... Un accident... sans doute?...

- Point, monsieur, point! reprit le vieil homme. Peut-阾re aurait-il mieux valu qu'elle e鹴 閠 br鹟閑 par le feu du ciel! Et certainement, ce serait arriv un jour ou l'autre, puisque Dieu est juste!... Mais on a devanc sa justice! Et, le lendemain m阭e du jour o Simon Morgaz a 閠 chass de Chambly avec sa famille, on s'est ru sur cette habitation... On l'a incendi閑... Puis, pour l'exemple, afin que le souvenir ne s'en perde jamais, on a laiss les ruines dans l'閠at o vous les voyez! Seulement, il est interdit de s'en approcher, et personne ne voudrait se salir la poussi鑢e de cette maison!"

Immobile, Jean 閏outait tout cela. L'animation avec laquelle parlait ce brave homme montrait bien que l'horreur pour tout ce qui avait appartenu Simon Morgaz subsistait dans toute sa violence! O Jean venait chercher des souvenirs de famille, il n'y avait que des souvenirs de honte!

Cependant son interlocuteur, en causant, s'閠ait peu peu 閘oign de l'habitation maudite, et se dirigeait vers l'間lise. La cloche venait de lancer ses derni鑢es vol閑s travers l'espace. L'office allait commencer. Quelques chants se faisaient d閖 entendre, interrompus par de longs silences.

Le vieil homme dit alors:

"Maintenant, monsieur, je vais vous quitter, moins que votre intention ne soit de m'accompagner l'間lise. Vous entendriez un sermon qui fera grand effet dans la paroisse...

- Je ne puis, r閜ondit Jean. Il faut que je sois Laprairie avant le jour...

- Alors vous n'avez pas de temps perdre, monsieur. En tout cas, les chemins sont s鹯s. Depuis quelques temps, les agents parcourent jour et nuit le comt de Montr閍l, toujours la poursuite de Jean-Sans-Nom, qu'ils n'atteindront point, Dieu fasse cette gr鈉e notre cher pays!... On compte sur ce jeune h閞os, monsieur, et on a raison... Si j'en crois les bruits, il ne trouverait ici que de braves gens, pr阾s le suivre!...

- Comme dans tout le comt, r閜ondit Jean.

- Plus encore, monsieur! N'avons-nous pas racheter la honte d'avoir eu pour compatriote un Simon Morgaz!"

Le vieil homme aimait causer, on le voit; mais, enfin, il allait prendre d閒initivement cong, en donnant le bonsoir Jean, lorsque celui-ci, l'arr阾ant, dit:

"Mon ami, vous avez peut-阾re connu la famille de ce Simon Morgaz?

- Oui, monsieur, et beaucoup! J'ai soixante-dix ans, j'en avais cinquante-huit l'閜oque de cette abominable affaire. J'ai toujours habit ce pays qui 閠ait le sien, et jamais, non jamais, je n'aurais pens que Simon en serait arriv l! Qu'est-il devenu?... Je ne sais!... Peut-阾re est-il mort?... Peut-阾re est-il pass l'閠ranger, sous un autre nom, afin qu'on ne p鹴 lui cracher le sien la face! Mais sa femme, ses enfants!... Ah! les malheureux, que je les plains, ceux-l! Madame Bridget, que j'ai vue si souvent, toujours bonne et g閚閞euse, bien qu'elle f鹴 dans une modeste condition de fortune!... Elle qui 閠ait aim閑 de tous dans notre bourgade!... Elle qui avait le c渦r plein du plus ardent patriotisme!... Ce qu'elle a d souffrir, la pauvre femme, ce qu'elle a d souffrir!"

Comment peindre ce qui se passait dans l'鈓e de Jean! Devant les ruines de la maison d閠ruite, l o s'閠ait accompli le dernier acte de la trahison, l o les compagnons de Simon Morgaz avaient 閠 livr閟, entendre 関oquer le nom de sa m鑢e, revoir dans son souvenir toutes les mis鑢es de sa vie, c'閠ait, semblait-il, plus que n'en peut supporter la nature humaine. Il fallait que Jean e鹴 une extraordinaire 閚ergie pour se contenir, pour qu'un cri d'angoisse ne s'閏happ鈚 point de sa poitrine.

Et le vieil homme continuait, disant:

"Ainsi que la m鑢e, j'ai connu les deux fils, monsieur! Ils tenaient d'elle! Ah! la pauvre famille!... O sont-ils en ce moment?... Tous les aimaient ici pour leur caract鑢e, leur franchise, leur bon c渦r! L'a頽 閠ait grave d閖, tr鑣 studieux, le cadet, plus enjou, plus d閠ermin, prenant la d閒ense des faibles contre les forts!... Il se nommait Jean!... Son fr鑢e se nommait Joann... et, tenez, pr閏is閙ent comme le jeune pr阾re qui va pr阠her tout l'heure...

- L'abb Joann?... s'閏ria Jean.

- Vous le connaissez?

- Non... mon ami... non!... Mais j'ai entendu parler de ses pr閐ications...

- Eh bien, si vous ne le connaissez pas, monsieur, vous devriez faire sa connaissance!... Il a parcouru les comt閟 de l'ouest, et partout, on s'est pr閏ipit pour l'entendre!... Vous verriez quel enthousiasme il provoque!... Et si vous pouviez retarder votre d閜art d'une heure...

- Je vous suis!" r閜ondit Jean.

Le vieillard et lui se dirig鑢ent vers l'間lise, o ils eurent quelque peine trouver place.

Les premi鑢es pri鑢es 閠aient dites, le pr閐icateur venait de monter en chaire.

L'abb Joann 閠ait 鈍 de trente ans. Avec sa figure passionn閑, son regard p閚閠rant, sa voix chaude et persuasive, il ressemblait son fr鑢e, 閠ant imberbe comme lui. En eux se retrouvaient les traits caract閞istiques de leur m鑢e. le voir comme l'entendre, on comprenait l'influence que l'abb Joann exer鏰it sur les foules, attir閑s par sa renomm閑. Porte-parole de la foi catholique et de la foi nationale, c'閠ait un ap魌re, au v閞itable sens du mot, un enfant de cette forte race des missionnaires, capables de donner leur sang pour confesser leurs croyances.

L'abb Joann commen鏰it sa pr閐ication. tout ce qu'il disait pour son Dieu, on sentait tout ce qu'il voulait dire pour son pays. Ses allusions l'閠at actuel du Canada 閠aient faites pour passionner des auditeurs, chez lesquels le patriotisme n'attendait qu'une occasion pour se d閏larer par des actes. Son geste, sa parole, son attitude, faisaient courir de sourds fr閙issements travers cette modeste 間lise de village, lorsqu'il appelait les secours du ciel contre les spoliateurs des libert閟 publiques. On e鹴 dit que sa voix vibrante sonnait comme un clairon, que son bras tendu agitait du haut de la chaire le drapeau de l'ind閜endance.

Jean, perdu dans l'ombre, 閏outait. Il lui semblait que c'閠ait lui qui parlait par la bouche de son fr鑢e. C'est que les m阭es id閑s, les m阭es aspirations, se rencontraient dans ces deux 阾res, si unis par le c渦r. Tous deux luttaient pour leur pays, chacun sa mani鑢e, l'un par la parole, l'autre par l'action, l'un et l'autre 間alement pr阾s aux derniers sacrifices.

cette 閜oque, le clerg catholique poss閐ait en Canada une influence consid閞able, au double point de vue social et intellectuel. On y regardait les pr阾res comme des personnes sacr閑s. C'閠ait la lutte des vieilles croyances catholiques, implant閑s par l'閘閙ent fran鏰is d鑣 l'origine de la colonie, contre les dogmes protestants que les Anglais cherchaient introduire chez toutes les classes. Les paroissiens se concentraient autour de leurs cur閟, v閞itables chefs de paroisse, et la politique, qui tendait d間ager les provinces canadiennes des mains anglo-saxonnes, n'閠ait pas 閠rang鑢e cette alliance du clerg et des fid鑜es.

L'abb Joann, on le sait, appartenait l'ordre des Sulpiciens. Mais ce que le lecteur ignore peut-阾re, c'est que cet ordre, possesseur d'une partie des territoires d鑣 le d閎ut de la conqu阾e, en tire, actuellement encore, d'importants revenus. Diverses servitudes, cr殚es, principalement dans l'頻e de Montr閍l, en vertu des droits seigneuriaux qui lui avaient 閠 conc閐閟 par Richelieu (1), s'exercent toujours au profit de la congr間ation. Il suit de l que les Sulpiciens forment une corporation aussi honor閑 que puissante au Canada, et que les pr阾res, rest閟 les plus riches propri閠aires du pays, y sont par cela m阭e les plus influents.

Le sermon, on pourrait dire la harangue patriotique de l'abb Joann, dura trois quarts d'heure environ. Elle enthousiasma ses auditeurs ce point que, n'e鹴 閠 la saintet du lieu, des acclamations r閜閠閑s l'eussent accueillie. La fibre nationale avait 閠 profond閙ent remu閑 dans cette assistance si patriote. Peut-阾re s'閠onnera-t-on que les autorit閟 laissassent libre cours ces pr閐ications o la propagande r閒ormiste se faisait sous le couvert de l'蓈angile? Mais il e鹴 閠 difficile d'y saisir une provocation directe l'insurrection, et, d'ailleurs, la chaire jouissait d'une libert laquelle le gouvernement n'aurait voulu toucher qu'avec une extr阭e r閟erve.

Le sermon fini, Jean se retira dans un coin de l'間lise, tandis que s'閏oulait la foule. Voulait-il donc se faire reconna顃re de l'abb Joann, lui serrer la main, 閏hanger avec lui quelques paroles, avant de rejoindre ses compagnons la ferme de Chipogan? Oui, sans doute. Les deux fr鑢es ne s'閠aient pas vus depuis quelques mois, allant, chacun de son c魌, pour accomplir la m阭e 渦vre de d関ouement national.

Jean attendait ainsi derri鑢e les premiers piliers de la nef, lorsqu'un v閔閙ent tumulte 閏lata au dehors. C'閠ait des cris, des vocif閞ations, des hurlements. On e鹴 dit d'une sorte de col鑢e publique, qui se manifestait avec une extraordinaire violence. En m阭e temps, de larges lueurs illuminaient l'espace, et leur r関erb閞ation p閚閠rait jusqu' l'int閞ieur de l'間lise.

Le flot des auditeurs sortit, et Jean, entra頽 comme malgr lui, le suivit jusqu'au milieu de la place.

Que se passait-il donc?

L, devant les ruines de la maison du tra顃re, un grand feu venait d'阾re allum. Des hommes, auxquels se joignirent bient魌 des enfants et des femmes, attisaient ce feu, en y jetant des brass閑s de bois mort.

En m阭e temps que les cris d'horreur, ces mots de haine retentissaient dans l'air:

"Au feu, le tra顃re!... Au feu, Simon Morgaz!"



Et alors, une sorte de mannequin, habill de haillons, fut tra頽 vers les flammes.

Jean comprit. La population de Chambly proc閐ait, en effigie, l'ex閏ution du mis閞able, comme Londres, on tra頽e encore par les rues l'image de Guy Fawkes, le criminel h閞os de la conspiration des Poudres.

Aujourd'hui, c'閠ait le 27 septembre, c'閠ait l'ANNIVERSAIRE du jour o Walter Hodge et ses compagnons, Fran鏾is Clerc et Robert Farran 閠aient morts sur l'閏hafaud.

Saisi d'horreur, Jean voulut fuir... Il ne put s'arracher du sol, o il semblait que ses pieds restaient irr閟istiblement attach閟. L, il revoyait son p鑢e, accabl d'injures, accabl de coups, souill de la boue que lui jetait cette foule, en proie un d閘ire de haine. Et il lui semblait que tout cet opprobre retombait sur lui, Jean Morgaz.

En ce moment, l'abb Joann parut. La foule s'閏arta pour lui livrer passage.

Lui aussi, il avait compris le sens de cette manifestation populaire. Et, en cet instant, il reconnut son fr鑢e, dont la figure livide lui apparut dans un reflet des flammes, tandis que cent voix criaient avec cette date odieuse du 27 septembre, le nom infamant de Simon Morgaz!

L'abb Joann ne fut pas ma顃re de lui. Il 閠endit les bras, il s'閘an鏰 vers le b鹀her, au moment o le mannequin allait 阾re pr閏ipit au milieu de la fournaise.

"Au nom du Dieu de mis閞icorde, s'閏ria-t-il, piti pour la m閙oire de ce malheureux!... Dieu n'a-t-il pas des pardons pour tous les crimes!...

- Il n'en a pas pour le crime de trahison envers la patrie, envers ceux qui ont combattu pour elle!" r閜ondit un des assistants.

Et, en un instant, le feu eut d関or, comme il le faisait chaque ANNIVERSAIRE, l'effigie de Simon Morgaz.

Les clameurs redoubl鑢ent et ne cess鑢ent qu'au moment o les flammes s'閠eignirent.

Dans l'ombre, personne n'avait pu voir que Jean et Joann s'閠aient rejoints, et que, l, tous deux, la main dans la main, ils baissaient la t阾e.

Sans avoir prononc une parole, ils quitt鑢ent le th殁tre de cette horrible sc鑞e, et s'enfuirent de cette bourgade de Chambly, o ils ne devaient jamais revenir.

______________


(1) C'est en 1854 seulement que le Parlement du Canada vota le rachat facultatif de ces charges; mais nombre de propri閠aires, fid鑜es aux anciens usages, les acquittent encore entre les mains du clerg sulpicien.

 

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