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Les Patriotes de 1837@1838 - L'Affaire Ezekiel Hart (1807)
 ANALYSE 
     
L'Affaire Ezekiel Hart (1807)
Article diffusé depuis le 2 janvier 2012
 




À compter de l’Acte constitutionnel de 1791, on assiste à une appropriation progressive de la chambre d’Assemblée par les Bas-Canadiens. Cette appropriation est toutefois ponctuée par divers conflits polarisant les élus en Chambre. L’un de ces conflits est l’Affaire Ezekiel Hart. Il est donc intéressant d’analyser les causes de l’exclusion de ce député juif élu de la chambre d’Assemblée. Dans le texte suivant, on tentera de démontrer qu’au-delà de simples raisons religieuses ou ethniques, cette exclusion a un objectif politique fondamental lié au contrôle de la chambre d’Assemblée par le Parti canadien.

Tout d’abord, Hart est élu député de Trois-Rivières le 11 avril 1807 aux dépens des candidats Mathew Bell, Pierre Vézina et Thomas Coffin (Vaugeois, 2011 : 137) Toutefois, conscient que ses croyances religieuses peuvent constituer un prétexte pouvant nuire à son acceptation à la chambre d’Assemblée, Ezekiel Hart décide de consulter divers individus avant de s’y présenter. Ainsi, il consulte dès le 14 avril, James Reid qui est juge en chef de la Cour du banc du roi. Ce dernier lui confirme qu’ayant obtenu la confiance des électeurs, rien ne devrait l’empêcher d’entrer à l’assemblée. (Vaugeois, 2011 : 145) Cependant, tous ne semblent pas de cet avis. Effectivement, le journal Le Canadien, organe porche du parti politique du même nom, semble remettre en question, dans l’édition du 18 avril 1807, les motivations ayant poussé certains électeurs à appuyer la campagne de Hart. On peut notamment y lire la phrase suivante : « On a vu à cette élection plus de dix personnes ruinées de fond en comble par le fortuné candidat, quelques-uns même dont les biens sont actuellement en vente à sa poursuite, on les a vus, dis-je, se présenter avec une espèce de fureur pour lui donner leur support […] » (Le Canadien, 18 avril 1807 : 3)

Malgré tout, le 29 janvier 1808, après plusieurs mois d’hésitation, Ezekiel Hart se présente à l’Assemblée. Cependant, avant de lui permettre de prendre place parmi eux, plusieurs des députés présents exigent de savoir de quelle manière Hart a prêté serment. C’est ainsi qu’ils apprennent que celui-ci n’a pas respecté la coutume. En effet, il a prêté serment sur la Bible plutôt que sur les évangiles. (Lacoursière,1995 : 99) Par conséquent, le 9 février 1808, Thomas Coffin, un candidat défait lors des élections dans Trois-Rivières présente une pétition à la chambre d’Assemblée demandant de remplacer Ezekiel Hart par sa propre personne. (Lacoursière,1995 :99) Le journal Le Canadien fait écho de cette démarche dans ses pages. On peut y lire que « la pétition conclut à ce que la chambre veuille bien faire rayer le nom du dit Ez. Hart de dessus le retour de l’élection et y placer celui du suppliant pour servir comme représentant dans le présent parlement. » (Le Canadien, 13 février 1808 : 3) En plus des démarches entreprises par Thomas Coffin, plusieurs députés, dont une majorité appartenant au Parti canadien, s’opposent à l’inclusion de Hart à la chambre d’Assemblée.

Selon certains auteurs, au-delà d’une simple question de religion, cette opposition est fortement liée au contexte politique bas-canadien. C’est notamment le cas de Denis Vaugeois qui explique que des Juifs sont présents au Bas-Canada depuis une cinquantaine d’années et que leur présence n’a jamais été critiquée par les Canadiens avec qui ils ont des relations normales. Ainsi, il mentionne que « l’antisémitisme n’a aucune racine dans la vallée du Saint-Laurent. » (Vaugeois, 2011 : 144) Toutefois, selon cet historien, les Juifs se rangent régulièrement du côté des bureaucrates lors de la signature de pétitions notamment. Les députés Canadiens perçoivent donc Hart comme un adversaire politique. Selon Vaugeois, le cas de Hart se rapproche donc de celui des juges bureaucrates que le Parti canadien tente d’écarter de la chambre d’Assemblée en évoquant leur inéligibilité. (Vaugeois, 2011 :144) Rejoignant la pensée de Vaugeois, Jean-Pierre Wallot rajoute que la volonté d’une grande part des députés Canadiens de bloquer l’accès à l’Assemblée au député Hart est issue d’un désir d’assurer une majorité stable à leur parti. En effet, bien que leur formation politique soit majoritaire, plusieurs députés canadiens doivent quitter la Chambre avant la fin de la session pour des raisons monétaires. En effet, ils ne reçoivent pas de salaire pour siéger à l’Assemblée. Cette situation permet régulièrement aux bureaucrates d’obtenir la majorité et de mettre de l’avant leurs propres projets de loi. (Wallot, 1973 : 149)

Cependant, bien que quelques députés Canadiens se portent à la défense de Hart, Wallot émet l’hypothèse selon laquelle, en plus de considérations politiques, son exclusion démontrerait une certaine forme d’antisémitisme. (Wallot, 1973 :150) Ce faisant, il contredit la versionde Vaugeois mentionnés précédemment, mais rejoint ceux de Fernand Ouellet. Ce dernier expliquait effectivement en 1971 qu’en plus de permettre d’écarter un député proche des bureaucrates, cette exclusion est basée sur des préjugés et sur une forme de racisme. (Ouellet, 1971 : 210)

Quoi qu’il en soit, un comité, ayant comme tâche d’étudier le cas de Hart et une pétition déposée par ce dernier, est rapidement créé à l’Assemblée et siège les 15 et 16 février 1808. Le journal The Quebec Mercury mentionne à ses lecteurs la création de ce comité de la façon suivante: « The house then went into a committee of the whole to consider the petition of E. Hart. Enquire (a Jew) returned to represent the borough of Three Rivers, praying to be admitted to take the oath again, in such manner as the house shall point out, and his seat. – The house being resumed the committee obtained leave to sit again. » (The Quebec Mercury, 22 février 1808: 6) Ce journal mentionne également que l’Assemblée semble avoir pris la forme d’un tribunal devant lequel Hart doit comparaitre. Malgré tous les efforts du député de Trois-Rivières, ce dernier se voit écarté, le 20 février, de la Chambre par un vote majoritaire des députés en place puisqu’est adoptée une résolution mentionnant « qu’Ezekiel Hart, Ecuier, professant la Religion judaïque ne peut prendre place, siéger ni voter dans cette chambre » (Vaugeois, 2011 :154)

Au cours de ces débats à la Chambre qui mènent à l’exclusion d’Ezekiel Hart, Pierre Bédard, alors chef du Parti canadien prend clairement position. En effet, ce dernier se positionne en faveur de son exclusion lors d’un discours prononcé en Chambre et rapporté par le journal Le Canadien. Il y explique notamment en parlant des Juifs « que leur condition n’était pas meilleure dans les autres pays chrétiens, que nulle part on ne leur accordait le droit de citoyen, et que ce n’était pas leur faire une injustice, parce qu’ils ne voulaient être eux-mêmes citoyens d’aucuns pays. » (Le Canadien, 2 mars 1808: 2) Cette prise de position lui vaut les critiques des députés bureaucrates Richarson, Mure Blackwood, de Salaberry et Cuthbert. Ces derniers, puisque les bureaucrates sont minoritaires au sein de l’Assemblée, n’arrivent cependant pas à convaincre une majorité de députés à admettre Hart à la Chambre, comme cela a été mentionné précédemment. Cette situation pousse Ezekiel Hart à s’adresser directement au gouverneur James Craig afin de d’infirmer la décision de la chambre d’Assemblée. Cette démarche se solde par un échec pour le député juif puisque le gouverneur répond, via son secrétaire, qu’il préfère ne pas s’opposer à la décision prise par les élus, évitant par le fait même une confrontation avec la majorité canadienne en chambre. (Vaugeois, 2011 : 156)

Par la suite, tenace, Ezekiel Hart décide de se porter candidat à nouveau lors des élections du printemps 1808. Ainsi, malgré ses précédents déboires, il est réélu le 17 mai 1808 dans le comté de Trois-Rivières. Le journal Le Canadien souligne cette victoire de Hart par un simple billet humoristique traitant de la religion judaïque. (Le Canadien, 28 mai 1808 : 4) Le 10 avril 1809, les députés élus lors de l’élection de 1808 choisissent le président de la Chambre. Ils votent majoritairement en faveur du candidat du Parti canadien Jean-Antoine Panet. Hart, quant à lui, vote pour Denis-Benjamin Viger, ce qui constitue une erreur stratégique majeure selon l’historien Denis Vaugeois. En effet, ce dernier indique que « s’il voulait amadouer le Parti canadien, c’est-à-dire montrer sa bonne foi, il se devait d’appuyer leur candidat. » (Vaugeois, 2011 : 159) Autrement dit, le choix de Hart ne fait que démontrer aux Canadiens que ce dernier risque de se ranger du côté des bureaucrates s’il est admis en Chambre.

Ainsi, c’est donc sans surprise que la question de sa présence en Chambre est soulevée une nouvelle fois le 17 avril 1809. En mai, de nouveaux débats ont lieu. Le 8 mai 1809, le député de Trois-Rivières est exclu de la chambre d’Assemblée pour la deuxième fois. Malgré les démarches des députés Plante et Caron qui s’interrogent sur la possibilité de conversion de Hart, son siège est déclaré vacant le 8 mai 1809. (Vaugeois, 2011 : 159) Ce nouvel échec convint Hart de se retirer définitivement de la vie politique ce qui consolide légèrement la majorité du Parti canadien en Chambre.

Étienne Gougoux

BIBLIOGRAPHIE

LACOURSIÈRE, Jacques. Histoire populaire du Québec : De 1791 à 1841, Québec : Septentrion, 1996, 446 p.

OUELLET, Fernand. Histoire économique et sociale du Québec 1760-1850 : Structure et conjoncture, Montréal : Édition Fides, 1971, 639 p.

VAUGEOIS, Denis. Les Premiers Juifs d’Amérique 1760-1860: L’extraordinaire histoire de la famille Hart, Québec : Septentrion, 2011, 378 p.

WALLOT, Jean-Pierre. Un Québec qui bougeait : trame socio-politique du Québec au tournant du XIXe siècle, Montréal : Les éditions du Boréal Express, 1973, 345 p.

Le Canadien, 18 avril 1807 : p. 3.; Le Canadien, 13 février 1808 : p. 3.; Le Canadien, 2 mars 1808, p. 2.; « Le Juif et le Chrétien », Le Canadien, 28 mai 1808 : p. 4.; The Quebec Mercury, 22 février 1808: p. 6.

 


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